ANNALES MED1C0-PSYCH0L0GIQUES.
JOIJRKfAL
de Mnatomie, de la Physiologie et de la Pathologie
SYSTEME NERVEUX,
DESTINE PARTICULIEREMENT
A reoueillir tous les documents relatifs
A LA SCIENCE DES RAPPORTS DU PHYSIQUE ET DU MORAL , A LA PATHOLOGIE MENTALE , A LA MEDECINE LEGALE DES ALIENAS ,
ET A LA CLINIQUE DES NEV ROSES ;
3AIUARGEH, MMocin (lea olienOos do la Solpdtrlerr, CERISE ET LONGET.
AU BUREAU DES ANNALES MEDICO-PSYCHOLOGIQUES ,
CHEZ FORTIN, MASSON ET ©«,
1863.
ANNALES MED1C0-PSYCH0L0GIQUES.
JOURML
de rAnatomie, de la Physiologia et de la PatMogie
DD
SYSTEME NERYEUX.
INTRODUCTION.
Si la creation des Annales mddico-psychologiques dtait le rdsultat d’une pensee qui nous fAt propre, et en quelque sorte personnelle , on pourrait nous accuser de tdm6ritd et d’orgueilleux aveuglement; raais cette pensde ne vient point de nous : elle fait partie de l’h6ritage de Pinel ; elle est depuis plusieurs anndes la propriety de tous les ei£- ves de cet illustre maitre. II appartenait sans doute aux principaux d’entre ces dleves de la recueillir pieuse- ment, et de la rdaliser au nom de l’dcole francaise : aussi devons-nous a la v^ritd de dire qu’ils en avaient concu le dessein , et que les moyens d’execution avaient ete l’objet de leurs sdrieuses meditations. Si nous sommes assez heureux pour rdaliser nous -monies une pensde si religieusement conservde par eux , c’est moins a noire initiative qu’a leur bienveillante confiance que nous en sommes redevables. D’ailleurs nous ne nous aventurons pas seuls dans la carriere qui nous est ainsi ouverte ; nous y marchons escorts de guides surs et experiments qui veulent bien se dire modeslement nos collaboraleurs. Tandis qu’ils abandonnent a nos noms ignores les hon- neurs de la premiere place , ils consentent a rester aux premiers rangs pour nous conduire et nous diriger.
L’oenvre indiquee par Pinel devait 6tre surtout consa-
axn. mkiwsvc. t. i. Janvier 1813. «
INTRODUCTION.
cr6e ala pathologie mentale; peul-Stre m6me cette bran- che des etudes medico-psychologiques devait-elle y Irou- ver place exclusivement a toutes les autres. La folie, cette cruelle maladie si longtemps negligee par la plupart des mMecins , et si souvent assimilde au crime paries gouver- nements les plus polices de l’Europe, mdritait bien cette haute marque d’interet de la part de ceux qui, au com¬ mencement de ce siecle, avaient fixe sur elle les medita¬ tions de la science et les sollicitudes de la charite publi- que. Ce fut un beau jour, en effet, que celui ou, a la voix de Pinel , se manifesta en France le reveil des intelli¬ gences medicales , ou elles furent appeiees a inlerVenir desormais, non seulement dans le traitement physique et moral des malheureux abends, mais encore dans l’organi- sation et la direction des asiles qui leur sont consacrds. A ce reveil tardif , mais energique , une reaction generale eut lieu , et a la faveur de cette reaction , la pensee d’un journal uniquement consacre a la pathologie mentale de- vaitetre partout accueillie et partout encouragee.
Nous croyons qu’il en seraitautrement aujourd’hui. La creation d’un journal tout-a-fait special, qui edt ete une ceuvre immense en 1800, nous semble insufiisante en 1843. Medecins, legislateurs, gouvernants , tous, dans la sphere de leurs attributions, apportent a l’etude, au trai¬ tement et a la protection des alidnes un concours qu’il n’est plus necessaire de sans cesse provoquer. L’aliena- lion mentale a pris , dans la clinique raedicale et dans les conseilsadministratifs.le rang qui appartient aux grandes infortunes. Des travaux considerables ont ete faits ; ces travaux sont des elements acquis a l’esprit d’observation et d’ experience : a ce litre , ils servent de point de depart aux travaux a accomplir. La voie des reformes et des ame-
INTRODUCTION.
Ill
lioralinns est ouverle ; il suffit d’y marcher. II faut, a noire epoque , s’enquerir des progres indispensables a rdaliser, des lacunes nombreuses a combler ; quantaux bases monies de la science, celles qui en ont dl6 posees par Pinel etpar Esquirol sout inattaquables. Nous n’avons plus liesoin de concentrer Louies nos forces sur un seul point , comnie s’il s’agissait de fonder une doctrine ou une institution nouvelle. La science de Validation mentale existe au- jourd’hui sans contestation; tous les jours elle s’enrichit de nouveaux documents ; jamais elle ne fut plus etudide avec plus d’ardeur ni par un plus grand nombre de me- decins. Nos efforts peuvent done se ddployer plus a l’aise ; le domaine de nos investigations peut s’etendre , et au lieude nous borner a fixer l’altention des lecteurs sur la pathologie mentale, nous pourrons, dlargissant le cadre de notre recueil, y faire entrer tous les travaux relatifs au systeme nerveux, et n’accepler d’autres limites que celles dans lesquelles se renferme le systeme nerveux lui-mdme. Les exigences de la logique mddicale seront ainsi satis- faites ;'car les dtudes sur la folie, au lieu d’dtre poursuivies isoldment, comme elles l’ont dtd jusqu’ici, se trouveront assocides a celles qui doivent contribuer le plus efficace- ment a en assurer le succes. La pathologie mentale est dtroitement lide a la physiologie morale et intellectuelle , qui est elle-meme dtroilement liee a l’anatomie , a la phy¬ siologie et a la pathologie du systeme nerveux. Le mo¬ ment nous semble venu ou ces divers dldments de la science de l’homme doivent se rapprocher, se rdunir, et se preter un mutuel appui. Les maintenir plus longtemps sdpards, e’est, sous beaucoup de rapports, frapper de sterility les travaux partiels dont le systeme nerveux peut filre l’objet; e’est nuire a l’avancement de la science des
XV INTRODUCTION,
rapports dn physique et du moral ; c’csl paralyser les plus energiques tendances de la palhologie mentale. Tout s’enchaine et se coordonne dans les phdnornenes du sys¬ teme nerveux; il importe d’introduire, dans l’appreciation de ces phdnomenes une nnithode gdndrale qui nous per- mette de les examiner sous tous leurs aspects et dans leurs plus eti'oites relations : or cetle mdthode consisle a faire converger toutes les recherches spdciales vers la so¬ lution des pi’oblemes inedico-psychologiques. Cetle me- thode sera la notre; nous t&cherons d’y reslcr lideles.
Ainsi s’expliquent, d’unepart, le litre que nous avons donnd a ce recueil, et, de 1’ a litre, la varidle des travaux que nous avons l’inlentiou d’y rdunir. Tous les travaux de quelque portee surla structure, les fonctions et les ma¬ ladies du systeme nerveux, y trouveront une place. Si parmi ces travaux il s’en. pi’esentait de tellementspiiciaux qu’ils ne parussent avoir aucune connexion avec la solu¬ tion des problemes m^dico-psychologiques , nous ne les repousserions pas pour cela. Dans l’dtat actuel de la science, en presence des inexli’icables complications dont les ph^nomenes nei’veux nous offrent le spectacle, pou vons- nous decider que ces m6mes recherches, auxquelles , dans notre ignorance , nous n’accorderions aujourd’hui qu’une valeur isol^e, ne servironl pas un jour a eclairer une des graves et difficiles questions qui seront abordees dans ces Annales ? Ainsi, point d’exception fondde sur uneprdsomp- tiondecelte nature. Nous poursuivonsun but g^ndral : l’a- • vancement tbiorique et pratique, physiologique et patho- logique, de la science des rapports du physique et dumoral ; nous acceplons comme moyens de ce but toutes les recher- ohesayanl pour objet la structure, les fonctions et les ma¬ ladies du systeme nerveux; nous adoptons pour maxime
INTRODUCTION.
fondamentale la solidarity de Lous les documents relalifs a ces trois ordres de recherches.
II nous dtait difficile , entoures coniine nous l’etions d’elements en apparence si divers, d’opdrer une coordi¬ nation methodique qui nous permit a la fois de les dtu- dier isolement, et d’en fairc ressortir les communes ten¬ dances. Nous pouvions, il est vrai, regardant la science des rapports du physique et du moral comme apparle- nant a la physiologie du systeme nerveux, former trois classes qui correspondraient .a l’anatomie, a la physio¬ logie et a la pathologie ; mais nous avons 6t6 arrdtds par la pensde que cette division susciterait de legitimes objections et aurait de graves inconvdnienls. En effet, la science des rapports du physique el du moral n’appar- tient pas seulement a la physiologie proprement dite ; elle fait irruption dans le domaine de la pathologie, dans l’<5- tude des ndvroses , de l’idiolie , de l’alidnation men- tale,etc. ; elle souleve d’ailleurs un certain nombre de problemes philosophiques que l’on peut , jusqu’a un cer¬ tain point , regarder comme elrangers aux sciences medi¬ cates. Nous avons done etd dans la necessity , par dgard pour le caractere complexe de la science des rapports du physique et du moral , d’assigner a cette science une place specialc sous le tilre de (jmcrcilitds mddico -psycho- logiques. Nous consacrerons une seconde place a Vanato- mie et a la physiologie. La troisieme sera rdservde a la pathologie.
II est peul-dlre utile de donner a nos lecteurs un ra- pide apercu de la direction que nous croyons devoir im- primer aux trois classes de travaux que nous venons de mcnlionner. Nos vues gdnerales sur la science des rap¬ ports du physique et du moral, sur la pathologie menlale
INTRODUCTION.
et sur l’dtude des n^vroses, ressorliront des considerations que nous allons presenter.
GENERA LITES MEDICO-PSTCHOLOGIQUES.
« Le medecin pourra-t-il tracer toutes les alterations » ou les perversions de l’entendement humain , s’il n'a » profonddment medite les ecrits de Locke et de Condil- » lac, et s’il ne s’est rendu familiere leur doctrine? » Telle est la question que Pinel s’est adressee dans son admira¬ tion pour la doctrine alors triomphante. Gendralisant da- vantage cette question, nous disons : Le medecin pourra- t-il tracer toutes les alterations ou les perversions de l’entendement humain , s’il neglige d’en etudier les con¬ ditions physiologiques , s’il ne s’attache point a en con- uaitre les lois , s’il neglige surtout d’en saisir les rapports avec les besoins etles impulsions de l’organisme , avec les dispositions hereditaires, avec les influences educatrices , avec les circonstances diverses, morales et physiques, qui nous entourent, etc.? II ne s’agit done pas d’accepter ser- vilement les enseignements , toujours fort imparfaits , d’une dcole de psychologistes ou d’ideologues auxquels les phdnomenes moraux et intellectuels se presentent sous un aspect tres limits ; il s’agit plut6t de se livrer li- brement a l’observalion complete de toutes les formes que peut rev^tir notre intelligence sous l’empire des Gauses qu’elle subit. II s’agit , en d’autres lermes , de re- chercber les lois en vertit desquelles se produisent , a l’dtat normal, nos id6es , nos sentiments , nos sensations et nos mouvements , afin de ddcouvrir les lois pathog^ni- ques en vertu desquelles ces iddes, ces sentiments, ces
INTRODUCTION. VII
sensations et ces mouvements se troubleut dans l’aliena- tion nienlale et clans les n^vroses. C’est ainsi que nous croyons nous montrer fideles a la pensde de Pinel, tout en ne nous montrant pas tres satisfaits des tenues dans les- quels il l’a exprimee.
L’intervention de la philosophie dans les recherches scientifiques est d’autant plus n^cessaire , que les faits a etudier sont plus complexes et pr^sentent de plus nom- breuses relations. Or ce caractere est precisdment celui qui distingue les faits dont se compose la science de l’homme moral et intellectuel. Enlre tous ceux qui se pressent dans le vaste domaine de nos connaissances , il n’en est point de plus compliques ; il n’en est point qui piisentent des connexions plus diverses et plus multi¬ plies. En vain l'extrchne division des Etudes modernes a- t-elle piitendu imposer des limites infrancbissables aux dilferentes branches de la science de l’homme; elle n’est point encore parvenue a demontrer que ces branches peu- vent exister et grandir par elles-nimes, sans recevoir du tronc dont elles sortent la seve qui les alimenle et les d6- veloppe. L’homme est un , malgre les elements distincts dont il est forme. En lui se combinent d’une maniere merveilleuse les forces brutes, les forces organiques et les lorces spiriluelles qui , hors de lui, dans l’infinie variate desires, peuvent etre concues isolees. Le mutiler, le decomposer , en s6parer les elements afin de mieux le connaitre, c’est faillir a toutes les regies de la logique ; c’est proceder par l’analyse, qui disperse , sans avoir pre- sente a la pensee la synthese, qui reunit; c’est en quel- que sorte reproduire le chaos pour comprendre la crea¬ tion. Divisons, analysons 1’homme , pour mieux saisir des details qui dchapperaient a nos vues d’ensemble ; ne re-
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doulous point la division , l’analyse , puisque noire esprit a des liniiles qu’il fautbien subir ; mais sachons faire nos reserves ; sachons nous rappeler a propos , dans l’obser- vation exacte des plninomenes , les lois generates qui les dominent et qui en marquent le veritable rang; lachons, cn un mot, de maintenir etroitement unis dans nos etu- des, comme ils le sont dans la rdalitd , les fails partiels et les faits gdn^raux dont la connaissance est dgalement nticessaire aux medecins et aux philosophes.
Nous n’avons point l’intention de faire intervenir dans cette partie des Annales des discussions dtrangeres a la science de l’organisme. Toutes les questions de pure phi¬ losophic en seront rigoureusernent exclues. II ne s’agit point ici de soulever desproblemes gdnerauxde morale, d’ontologie ou de logique ; nous aurons garde de nous dlever vers les hautes regions de la metaphysique , ou le verlige atteint les plus forts esprits ; nous n'invoquerons les donndes de la philosophic que dans leurs plus saisis- sables rapports avec la science de l’organisme liumain. Nos regards resteront fixes sur cet organisme , et si nous les en ddtournons quelques instants , ce sera uniquemcnt pour interroger les forces morales qui le meuvenl et sur lesquelles il rdagit; ce sera pour explorer le mode d’ action des iddes qui l’impressionnent et le modifient. Le sysleme nerveux est l’instrument special des phdnomenes de la vie de relation ; par lui l’organisme est mis en rapport avec les influences du raonde intellectuel , avec celles du monde sensorial , et avec celles dont il est lui-mdme la source. G’est done sur les operations gdndrales et par- lielles du systemc nerveux que doitse porter toule notre attention, afiu de decouvrir la part qui apparlient a ces operations dans la production des phenomenes de la vie
INTRODUCTION.
IX
morale cl iulellecluelle de l’homme. II importe de faire converger vers la clinique des nevroses et de l’alienation meutale un ensemble de doundes physiologiques et pallio- gcniques qui puissent en eclairer les difficiles tatonne- ments. II faut, a nos gemiraliles rnddico- psychologies un but pratique, un but mddical, positif etnettement dd- termind, Toute thdorie des rapports du physique et du moral doit etre concue de maniere a y conduire direclc- ment, logiquement.
La science des rapports du physique et du moral n’a conquis une existence a peu pres distincte que depuis les travaux de Cabanis. Jusque la elle se trouvait mdlee aux enseignemenls des dcoles de philosophie et de mddecine ; les problemes qu’elle souleve s’agitaient confusement dans le domaine de la melaphysique et de l’analomie. II manquait a la discussion une direction pratique , un but qui en marquat les limites, qui en prdcis&t les lermes. L’histoire de cette science est encore a faire. Nous rduni- rons tous les documents propres a en faire connaitre la marclje, si longtemps enveloppde dans la sphere des affirmations dogmaliques. G’est une bistoire dont les ele¬ ments, encore disperses, doivent 6lre soigneusement re- cueillis. II en r<5 suiter a pour cette science nouvelle une tradition qui lui permettra de s’(51ancer dans l’avenir, en dvitant les dcueils qui, dans le passd, en ont relarde le developpement.
Ici se presente une grave et ddlicate question. Enlre tous les problemes les plus dlevds de la philosophie , il en est un qui dominc la science de l’liomme moral el intel- lectuel , et dont l’intervcntion , conlenue dans de justes limites, ne saurait etre ecartde de cette parlie des An¬ nates mtidico-psycholog iques. Ce probleme, qu’agitent deux
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grandes dcoles, l’ecole spiritualiste et l’ycole matyrialiste, a une importance trop grande dans la direction des re- cherches physiologiques et pathologiques sur le systeme nerveux , pour que nous nous abstenions d’en faire men¬ tion. En presence des dybats qu’il suscite, non seulement dans les ycoles de pbilosophie, mais encore dans les ycoles de mydecine , il est impossible d’imposer a nos collabo- rateurs une neutrality absolue. Les convictions les plus oppos6es sont appel^es a se faire jour dans ce recueil. Dans l’ytat actuel des intelligences, il y aurait pu^rilite et faiblesse d’esprit a ne pas accueillir avecempressement le concours de tous les amis sinceres de la science. Nous reconnaissons d’ailleurs que la diversity des doctrines , en variant les aspects d’un probleme et en multipliant les points de vue de l’observation , sert a faire surgir des \&- ritys partielles qui eussent ychappy aux disciples d’une myme ycole. Gelui d’entre nous qui est plus particuliere- ment chargy de la rydaclion des gynyralitys mydico-psy- chologiques est convaincu que ces gynyralitys ne peuvenl ytre largement concues qu’au point de vue du principe de la duality bumaine ; mais cette conviction ne l’empy- chera point de remplir conscieucieusement et loyalement son r61e de collecteur detravaux. Si nous ynoncons ici sa conviction personnelle , c’estparce qu’il veut rester fidele a ce r61e sans 6tre suspecty d’ydectisme.
En admettant des travaux ayant pour point de ddpart des principes divers, souvent opposys, nous admettons nycessairement la discussion. Cette discussion a des li- mites que nous devons pryciser. Les idyes qui sont su- sceptibles d’ytre controversyes avec le plus d’ardeur sont prycisyment celles qu’il convient d’exprimer avec le plus de ryserve etde convenance. Il fautyviter d’apporter
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dans Ie debat cette amertume qui irrite et s^pare les per- sonnes sans combler 1’abiaie des doctrines dissidentes. Les subtilitds abstraites, la declamation et l’ironie ne doivent point tenir la place d’une discussion Tranche , grave et sdrieuse. Exprimdes convenablement, les iddes dmandes des dcoles les plus opposees seront egalement accueillies par nous ; elles serontpubliees sans mutilation et discutdes sans aigreur. Ce n’est done point aux iddes, mais plutot a la forme dont les iddes sont revdtues , que nous croyons devoir imposer des limiles. Ce qui inspire la forme, e’est le sentiment: or, le sentiment qui doit nous animer les uns et les autres, e’est celui d’une bien- veillanle fraternitd. La diversite des points de depart ne doit point faire oublier l’identitd du but.
II.
ANATOJ1IE ET l’HYSIOLOGIE DU SYSTEME NERVEUX.
Nous reunissons sous ce titre toutes les recberches qui ont pour objet de rdpandre quelques lumieres sur la structure du systeme nerveux et sur les fonctions spe- ciales des divers organes ou appareils dont ce systeme se compose. Nous n’avons point la pretention d’ajouter a l’impulsion qui a did donnee a ces reeherches il y a en¬ viron un demi-siecle. Cette impulsion dure encore, mais elle a dtd trop vive pour qu’elle ne tende pas indvilable- ment a un prochain dpuisement. Ddja le champ a par- courir se trouve considdrablement rdtrdci. II en rdsulte que nous n’osons promettre a nos lecteurs un grand nombre de travaux de cet ordre. Comme nous y atta- ehons une tres grande importance, nous ne ndgligerons point de les enregistrer a mesure qu’ils se produiront.
Nous negligerons moms encore d’enregistrer les travaux qui apparliennenL plus particulierement a notre dpoque, ct qui ontpourobjet 1’anatomie microscopique, l’anatomie, la physiologie etl’embryogenie comparees du systeme ner- veux. Nous donnerons une grande place a l’exposd histo- rique des travaux accomplis, afin de faire ressortir les bonnes eL les mauvaises mdthodes qui les ont diriges, afiu de faire ressortir les lacunes qui restent a remplir. Dans l’accomplissement de cette tache nous serons surtout prdoccupds de l’avenir de la science; car notre attention ne se porte pas seulement sur les rdsultats immddiats, dont, sans doute, il faut savoir tenir compte , mais elle se porte encore sur les consequences plus ou moins eloigndes dont pourronts’enrichir les g<5neralites mddico- psychologiques , la pathologie mentale et la clinique des ndvroses.
Pour imprimer plus particulierement cette direction pratique a l’analomie et a la physiologie du systeme ner- veux, il faut se placer au point de vue des services qu’elles sont appeldes a rendre a la science des rapports du physique et du moral , et des services que cette science pent en recevoir. Comme les rapports du physique et du moral sont l’expression du concours apportd par plusieurs parties a la production d’un certain nombre de phenomenes complexes, la methode des localisations, qui a prevalu , se trouve rdduite a ses justes limites , pour faire place a une radlhode qui a aussi son importance et qui doit prdvaloir a son tour. D’apres cette methode , il s’agit moins de circonscrire un organe que d’en montrer les connexions fonclionnelles ; il s’agit moins d’indiquer les fails de nutrition, de mouvement ou de sensibility aux- quels preside un nerf ou un ganglion , que de montrer les
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XIII
divers appareils dont le conconrs est necessaire a la pro¬ duction des phdnomenes de la vie morale etintellecluelle. L’horizon des investigations scientiliques varie avec Ie point de vue oil l’on se place; et l’on peut dire, sans craindre de se tromper, que l’on approche d’autant plus de la verite que les divers aspects d’un probleme sont rnoins ndgligds.
Les recherches sur la structure des diverses parties du systeme nerveux peuventfitre distinguds en deux grandes categories. La premiere comprend tous les travaux d’a- natomiehumaineet comparee, qui sont poursuivis en de¬ hors des preoccupations physiologiques, dans l’ignorance meme des fonclions propres aux organes soumis a nos investigations. La seconde comprend tous les travaux d’a- natomie humaine et comparee, qui sont poursuivis sous l'influence de donnees physiologiques, avec la connais- sance plus ou moins exacte des fonctions propres aux or¬ ganes etudies. II etait impossible que l’anatomie du sys¬ teme nerveux', celle surtout de l’encephale, ne reslat pas longtemps engagee dans la premiere voie; de la les noms bizarre s qui ont ete donnes aux parties soumises a son aveugle scalpel, noms qui en rappellent les formes, les couleurs, les saillies, les asp^ritds, les sinuositds, les renflements , les contours, les cavites, etc. , sans en de¬ signer jamais les mysterieuses operations. Les progres de l’anatomie du systeme nerveux consistent dans les pas qu’elle fait dans une voie plus rationnelle. Les essais tentds par les anatomistes de notre siecle pour l’y faire entrer sont deja tres remarquables par leur nombre et par leur hardiesse. S’ils ne sont pas souvent parvenus a demontrer , par la disposition des parties , le role fonc- lionnel qu’ils leur assignnient, ils ont au moins eule md-
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INTRODUCTION.
rile tie les montrer sous un nouvel aspect, de signaler et de d^crire des connexions longtemps inapercues. Les hypotheses physiologiques , fondles sur ties analogies ou sur l’ohservation exacte des phenomenes, ont au moins cet ayantage d’ouvrir aux etudes anatomiques des issues nou- velles qui peuvent conduire a de prticieuses d^couvertes. Si vous dcartez impitoyablement ces hypotheses , si vous ntigligez l’observation complete des phenomenes , l’ana- tomie, abandonee a son inexorable silence, restera a la fois stationnaire et sterile. Par la coordination metho- dique des fails qui se pr^sentenl a noire examen, nous pouvons nous dlever a des inductions sur le role des or- ganes qui en sont les agents ; et en nous laissant guider par ces inductions , nous pouvons vivifier cetle lettre morte que l’anatomiste se condanme a contempler sans jamais la lire. Non seulement la structure, la forme, les connexions des diverses parties du systeme nerveux ne re- velent rieu par elles-m6mes, mais encore les descriptions les plus minutieuses en seront toujours inexactes tanl qu’on en ignorera les operations speciales et les relations sympalhiques ou fonctionnelles. On a dit assez souven t que l’anatomie du cerveau dtait noire guide le plus sur dans les recherches psychologiques; il est peut-6tre utile de rappeler aujourd’hui que l’observation des phenomenes moraux et intellectuels, en nous fournissant des induc¬ tions positives sur l’engendrement, la succession et la com¬ plication de ces phenomenes, esl un guide excellent dans nos recherches anatomiques et physiologiques, non pas seulement sur le cerveau, mais encore sur les autres par¬ ties du systeme nerveux. Les phdnomenes de la vie de rela¬ tion ne sont pas aussi ais6s a circonscrire qu’on semble le croire aujourd’hui. Le joug des localisations ne doit
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pas s’appesantir sur eux a ce point que les actes les plus compliques de la vie morale et inlellectuelle soient assi- miles aux operations les plus simples de la vie organique, et que le concours de plusieurs parties a la production d’un deces actes soit completement oublid. Nous accep- tons I’impulsion heureuse qui a ete donnde a l’etude des operations partielles et isoldesdes divers organes nerveux, mais nous croyons qu’il serait daugereux de s’y aban¬ don ner sans rdserve. Dans cette conviction, nous appele- rons quelquefois l’attention de nos lecteurs sur les fonc- tions generates et communes, en insistant sur le tribul apporte parchaque parlie, soit aux operations de l’en- semble, soit a celles d’un appareil particulier. Nous agi- ronsainsi, parce que nous tenons a nous rapprocher, dans nos recherches physiologiques , du point de vue ou se trouve place le medecin , lorsqu’il veut se rendre compte des troubles de la nutrition , des ddsordres de la sensibi- lite et du mouvement, du delire affectif el intellectuel, dont l’alienation mentale et les ndvroses nous offrent successivement et quelquefois simultanement le trisle spectacle.
III.
PATHOLOGIE DU SYSTEME NERVEUX.
L’alienalion mentale et la rnddecine legale des alie- nes, lesnevroses etles diverses alterations organiques du systeme nerveux, lels sont les sujets auxquels est consa- cree cette troisieme partie des Annales.
Alienation mentale. Plusieurs theories ont ete emises sur la folie chez les anciens et chez les modernes. Mais ces theories, nees sous l’empire des doctrines regnantes,
INTRODUCTION.
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sont surlout remarquables par leur insuffisance, quand elles ue le sont par d’extravagantes conceptions. Nous y trouvons ndanmoins exposes quelques faits dpars , quel- ques prdceptes utiles, dont nous devons lenir compte; mais cela ne suffit pas aux besoins de la pathologie men- tale. Cette science , qui a eu , dans plusieurs pays , des disciples rares.mais zdlds, ne date rdellement, en France surtout, que des premieres anndes de ce siecle. La meilleure prcuve qu’on en puisse donner , c’esl l’dtat dans lequel vivaient les rnalheureux aliends, nous ne di- sons pas dans nos provinces les plus dloigndes, mais a Paris mdme. On sait l’affligeant spectacle que Bicdtre offrit a Pinel , lorsqu’il y parut pour la premiere fois. On se rappelle ces cabanons infects et obscurs oil les ma- lades dtaienl retenus par des chaines , et confids, comme des prisonniers, ala surveillance d’impitoyables gardiens. Soustraits a la bienfaisante sollicitude des mddecins, ils ne pouvaient dtre l’objet d’aucune observation mdlho- dique. La confusion qui se montrait dans les asiles peu nombreux oil ils dtaient recus, lemoigne de la confu¬ sion des iddes qu’on s’en faisait. La stupidity dtait con- fondue avec l’idiolie , la manie avec les diverses mono- manies; les hallucinations dtaient a peine remarqudes , la paralysie gdndrale dtait inapercue;le ddlire aigu dtait loin encore d’etre discernd ou decrit. II n’y avait point eu de veritable observation ; car les formes diverses de la folie n’eussent point etd confondues , et les principaux symptomeseussentdtd mieuxconnus. Si l’observation me- thodique avait prdexisld a l’dpoque dont nous parlons, ce disaccord entre l’dtat de la science el celui des ma- lades eiit die impossible.
Les rdsultats successivement conquis par une bonne
INTRODUCTION.
XVII
ntethode d’observation sont importants sans donte , puisqu’ils constituent aujourd’hui les bases de la science; mais ces resultats en appellent de nouveaux, qu’il faut savoir poursuivre avec ardeur et perseverance. De nom- breuses lacunes restent encore a combler dans la coor¬ dination et le diagnostic differentiel des diverses formes de la folie; nous ne parlons pas de celles que laissent et que laisserontlongtemps encore la pathogdnie et la the, rapeutique. Combien de questions non encore soulevees, combien de troubles intellectuels qui figurent dans la no- sologie mentale sous une mfime denomination, et qui prd- sentent ndanmoins les caracleres les plus different !
S’il en est. ainsi des faits de pure observation, que dirons- nous des theories qui ont pour but de les coordonner et d’en exposer, soit le mode de production, soit l’ordre de succession? C’est surtout en vue d’une doctrine generate de 1’ alienation mentale que la necessite d’etudes nouvelles, fortes et constantes , se fait le plus vivement sentir.
II est des medecins qui , disciples laborieux de ltecole anatomo-palhologique , ne voyant dans la folie , dans la monomanie la plus simple , qu’une alteration organique plus ou moinsprofonde, proclament 1’ excellence tlu trai- tement physique et recourent avec predilection aux medi¬ caments les plus energiques , dans le but d’obtenir d’utiles revulsions. lien est d’autres qui, disciples fervenls del’ecole psychologique , ne voyant dans la folie qu’une maladie de l’ame, ou, pour parler le langage de plusieurs d’entre eux, un trouble general ou partiel de ses facultes , proclament l’excellence du traitement moral et recourent avec predi¬ lection aux moyens appetes psycbiques , dans le but de provoquer d’uliles reflexions. II en est d’autres enfin qui, disciples fideles de l’ecole vilalisle, s’attachent amoderer
XVIII INTRODUCTION.
les symptomes plutot qu’a combattre energiquement la maladie, et recourent alternalivement aux moyens moraux et aux moyeus physiques , dans le but de diriger et de seconder les salntaires tendances de la force vitaje.
En presence de ces theories ,di verses* qui sont dgalemept appuyees siir des faits , el que soutiennent des raddecins egaleinent distingnes, le seul parti a prendre consiste a revenir a l’obsjervation , dontil faut coordonner les efforts , etendre et multiplier les aspects. La mdlhode qui dirige le regard incertain de 1’observateur est aujourd’hui preferable a la theorie , qui , precipitant les inductions , ouvre un trop difficile acces aux fails rigoureusement observes. Quand il s’agit (Tune science aussi peu avancee que la pa¬ thologic mentale, il ne faut pas craindre de penetrer dans les details. Sachons nous servir des donnees generales qui nous sont acquises pour nous mettre sur ia voie des faits encore inexplores , et lorsque ces faits commenceront a etre entrevus , soumettons-les a une analyse severe* seul raoyen d’en faire surgir des inductions reellement fecondes.
On a dit souvent que la science est encombree de faits dont la coordination est devenue impossible; mais cet en- combrement porle sur des faits mal observes, sur des des¬ criptions confuses, sur des details incoherents. Nous ne croyons pas que l’on pujsse jamais accuser la palhologie mentale de se laisser envahir par un trop grand nombre ^observations bien faites. Pour bien observer, il faut avoir l’intention de decouvrir quelque chose ; il faut meme, jus- qu’a un certain point, entrevoir la generalite des faits sur lesquels va se fixer l’atlention. Si, en presence d’une serie tres variable de phenomenes complexes, notre regard est abandonne a lui-meme, s’il n’est dirige par la pensee d’un
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XIX
resultat a obtenir, il floLle longtemps incertain et irre- solu, el les phduomenes a peine diseernds se succedent confusdment. G’est par l’hypothese , c’esl-a-dire par la conception d’un resultat possible , que 1’ observation doit procdder ; c’est par l’observation que l’hypothese doit dire vdrifiee, el que la conception doit dire demontrde vraie ou fausse. L’hypothese , lorsqu’elle n’est pas trop arnbi- lieuse, lorsqu’elle est circonscrite dans de justes limites, ouvre a nos investigations unevoie neltementdeterminde ; elle nous y soutient dans nos luttes contre les obstacles , elle slimule notre activite , elle provoque des recherches hardies, et elle fait surgir des aspects imprdvus; elle nous place ainsi dans des conditions favorables pour nous dlever a des inductions positives et fdcondes. A l’observa- tion doivent done prdsider les notions gdndrales qui , en rdvelant les lacunes de la science, nous conduisent aux conceptions les plus propres a les faire successivement disparaitre. Si l’observaleur n’a point pour but la demon¬ stration d’une idde , s’il n’a point en vue la coordination d’un certain nombre de phdnomenes , il ne fera qu’enre- gistrer des faits mal apprdcids , ceux-Ia mdmes dont on deplore avec raison le stdrile encombrement.
L’observation, dans l’alidnation men tale, est hdrissde de diflicultes ; elle differe de l’observation clinique ordi¬ naire par le nombre, la duree, l’obscurite et la complexite des phdnomenes qu’elle doit embrasser. Il faut d’abord s’enquerir des dispositions morales et intellecluelles qui se sont fait jour dans le cours de la vie du malade, et les recliercbes les plus minutieuses a cet dgard restenl sou- vent sans succes. Il faut l’examiner, l’etudier tous les jours , a toutes les heures , dpier sa conduite , ses actes , ses discours, sa physionomie , son attitude et jusqu’a son
XX INTRODUCTION.
silence ; rien ne doit elre soustrait a 1’altention dn mdde- cin , quand il s’agit d’une affection dont les symplomes peuvent varier a chaque instant. Et s’il arrive qu’apres un exarnen pers<5v6rant, le symptome predominant, celui qui doit servir a caracteriser la forme du delire , echappe au regard de 1’observateur, il ne doit pas pour cela ceder au ddcouragement qui le saisit; ne pouvant classer la mala- die dans les cadres recus, il doit la decrire avec soin , en indiquer tous les aspects observes ; et afin de porter une methode severe, rndme dans les tatonnements du diagnos¬ tic , il agira sagement en la faisant figurer dans un cadre provisoire ou seraient rdunies toules les formes encore indeterminees. Si, plus heureux ensuite, il vient a saisir un symptome dominant ou un groupe caracteristique de symptomes successifs, il fera sortir du cadre provisoire la maladie , cetle fois mieux observee, pour la faire enlrer dans la categorie a laquelle elle apparlient reellement. Si cette categorie n’existe pas dans la science, il la creera, et toules les observations qu’il aura recueilliesseront pro- duites a l’appui de cette creation. Si cette categorie existe, mais imparfaitement decrite, il la reformera, et ses obser¬ vations viendront encore appuyer cette reforme. Ainsi , malgre l’absence de toute thdorie generate , les progres de la pathologie mentale seront longtemps encore possi¬ bles, et ces progres, dus a l’observation clinique, sont au- jourd’hui les seuls que nous devions immediatement rea- liser. La theorie generale aura son jour ; mais auparavant il faut en preparer les elements. En vain voudrions-nous la voir briller avant l’heure du plus vif eclat ; cet eclat serait ephemere, et nous aurions ete dupes d’une illusion.
D’apres ce qui precede, il est aisd de pressentir que les monographies seront surtout l’objel de noire predilec-
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lion. Dans les monographies, les fails el les idees sonl in¬ separables, el l’hypothese, r6serv6e dans son esSor, ne s’y montre jamais sans une lenlative de verification. Nous rechercherons avec empressement loutes celles on I’ob- servalion clinique sera appeiee, soil a repandre quelques lumieres nouvelles sur une des formes ddja connues de la folie, soit a diriger 1’attention des medecins sur une des formes qui n’ont pas encore ete discernees. Cel ordre de rechercbes , en apparence si modeste , est, a notre avis , celui qui conduit aux plus legitimes et aux plus honora- bles succes. C’est aussi celui qui exige le plus d’abn^ga- lion et de perseverance. Nous t&cherons de rendre plus faciles les Iravaux de ce genre, en reunissant un grand nombre de documents : ceux que fournit l’histoire de la science , et ceux que mulliplie chaque jour l’impulsion donnee a la pathologie mentale. Jamais les circonstances ne furent plus favorables. Nous voyons partout, en Alle- magne, en Angleterre, en Italie, en Belgique, en Hollande, en Amerique , etc. , un grand nombre de medecins se li- vrer avec ardeur a l’dtude de la folie. Tant et de si remar- quables travaux ne sauraient etre strides ; puisse ce re- cueil m6riter l’honneur d’en etre regards un jour comme le digne interprele !
Medecine legale des alienes. Les pr ogres de la mddecine ldgale des alidn^s sont li6s dtroitement a ceux de la science des rapports du physique et du moral , a ceux surtout de la pathologie mentale. Elle souleve des ques¬ tions graves et difficiles que la soci^td nous commande de rtjsoudre immediatement. A ce double litre elle doit oc- cuper une grande place dans les annales mddico-psycho- logiques.
La science de l’ali6nation mentale est riche d’enseigne-
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ments pratiques qui nous aident a apprdcier avec exacti¬ tude et precision un grand nombre d’actes auxquels dans le monde on n’accorde qu’une legere attention , et qui y recoivent, en g^n6ral> les interpretations les plus erro¬ rs. C’est surtout dans la solution des questions medico- ldgales que ces enseignements doivent intervenir pour combattre de graves erreurs et d’opiniatres prejuges.
Nous savons que la medecine legale des alienes est un terrain glissant sur lequel la morale et la science sont exposees quelquefois a des luttes dangereuses. Quand, au nom de la justice, on agite sur la tete d’un accuse le pro- bleme de la liberte humaine , la mission du medecin est pleine de perils et d’angoisses. II ne s’agit pas alors d’ou- vrir une discussion calme et paisible sur des questions generales qui peuvent attendre longtemps encore leur solution ; c’est une solution prompte et definitive qu’il faut donner a une question determinee. Aux prises avec une situation exceptionnelle , il importe surtout d’eviter l’exageration des systemes opposes. Ferme dans son res¬ pect pour les doctrines sans lesquelles la societe ne sau- rait exister, le medecin ne doit pas craindre , lorsque la verite l’y oblige, de signaler les cas particulars que ces doctrines ne sauraient atteindre. Malbeureusement il est impossible de tracer a cet egard des regies generales dont 1’appHcation soit aisde et infallible. Ici, plus que partout ailleurs , il est des nuances qu’il faut renoncer a fixer a jamais , meine apres les travaux d’Esquirol sur la mono- manie, et les ecrits de Georget, Hoffbauer, Fodere , Marc, Pritchard , etc. Dans l’impossibilite de tracer des regies generales, c’est, a notre avis, par 1’analyse des fails parli- culiers qu’it est permis de rdpandre quelques lumieres sur un grand nombre de questions medico-iegales. Dans celte
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pensfie , nous soumettrons a la discussion tous les rap¬ ports judiciaires qui nous paraitront renfermer des ensei- gnements utiles.
Nevroses. Parmi les maladies du systeme nerveux , il en est qui ont avec I’alifination mentale de nombreuses connexions , et sur lesquelles se portera plus particulie- rement notre attention : ce sont les nfivroses. On y voit prfidominer, connne dans les diverses formes <Je l’alifina- tion mentale, le trouble des fonctions de la vie de relation. Ce trouble se manifesto de mille manieres dans l’hypo- chondrie, dans 1’hystdrie, dans la catalepsie, dans l’fipi- lepsie, dans le soinnamb.ulisme, dans les nfivralgies, dans l’hystfiricisme , etc. Toutes ces affections , bien qu’elles different de la folie , ont nfianmoins avec celte maladie une incontestable affinite , au point d’en constiluer soil une cause hfirfidilaire , soit une condition prfidisposante , soit mfime un symptome prficurseur. Les mfimes causes morales et physiques peuvent les produire ; les mfimes moyens thfirapeuliques peuvent leur fit re opposfis. Les affections nerveuses ont d’ailleurs avec les phfinomenes de la vie morale et inlellectuelle des relations qu’il im¬ ports. d’fitudier et de counaitre. Dans un grand nombre de cas, il suffit d’un bruit lfiger, d un spectacle inattendu , d’une seule idfie mfime pour les faire ficlater ; dans d’au- tres cas elles ficlatent spontanfiment, entrainant avec elles des soupirs, des sanglots, de la stupeur, des mouvemenls convulsifs , du dfilire, des ballucinations, etc. L’hystfirie, qui est l’affeclion nerveuse le plus frfiquemment observee, offre souvent elle seule 1’enchainement successif de tous ces symptomes rfiunis ; quelquefois toutes les nevroses , et la folie elle-nifime, s’y trouvent representees.
Les affections nerveuses sont empreinles d’un double
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caractere : intermediates en quelque sorte entre les trou¬ bles de la vie de nutrition et les maladies menlales, elles semblent parliciper des deux natures. Ici c’est un trouble fonctionnel de la vie organique qui preside aux acces; la c’est uu trouble intellectuel qui domine les paroxysmes. Quelquefois elles ressemblent aux phenomenes d’expres- sion sentimentale qui accompagnent une violente Emo¬ tion ; elles ont mthne avec les conditions physiologiques qui constituent les phenomenes affectifs d’incontestables analogies. Evidemment la pathog^nie des ndvroses doit puiser ses principaux elements , non seulement dans l’a- natomie et la physiologie du systeme nerveux, mais en¬ core et surtout dans la science des rapports du physique et du moral. C’est au point de vue de ces rapports que le nnSdecin doit fitre place pour pouvoir se rendre comple des troubles divers, a-la fois organiques, affectifs etintel- lectuels , qui caractdrisent les maladies nerveuses.
Ce que nous avons dit de la mScessitd de bonnes obser¬ vations en pathologic men tale s’applique parfaitement a l’dtude des ndvroses. Chose remarquable ! les affections nerveuses, qui ont ete, dans tous les temps , de la part des medecins l’objel d’une attention rarement accordde a 1’ alienation mentale, sontloin d’etre mieux connues et plus exactement definies que les diverses formes de cette derniere maladie. On doit , sans doute , en accuser les difficullds de tout genre qui s’opposent aux succes des meilleures observations ; mais Ton peut aussi , tel est au moins noire avis, en accuser les methodes gdneralement adoptees par les medecins. Les nevroses echappenl aux doctrines de l’ecole vilalisle, a ses theories de la fievre et de l’inflammation; elles echappenl egalement aux doc¬ trines de l’ecole dite organiciste , et a ses theories ana-
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tomo-palhologiques. Les troubles de la vie de nutrition y sont plus remarquables sans doule que dans la folie ; mais ces troubles ont un caractere plus obscur , moins ais£ a saisir que ceux dont on peut , dans les aulres ma¬ ladies, rattacher l’origine a des alterations cellulo-vascu- laires. II faut 6viter egalement les deux Gcueils : celui contre lequel viennent se briser les medecins qui, renon- <jant a la solution d’uu probleme trop difficile , abandon- nent les nevroses aux ressources de l’empirisme ; et celui contre lequel viennent echouer les medecins qui , trop r<5soIus et trop prompts dans leurs assertions, eiudent les difficulty du probleme en croyant le resoudre. G’est a l’observation mieux dirigcie qu’il appartient de faire suc- cessivement disparailre l’ignorance des uns et l’erreur des autres. Pour les n<5vroses comme pour l’alienalion mentale, l’observation doit s’attacher surtout a coordon- ner les phenomenes , a en remarquer la succession , a en saisir les rapports et les caracteres dominants. Combien de troubles nerveux qui occupent une grande place dans la vie des malades , et qui n’ont pas mfirne un uom dans la science du mMecin ! Parce que ces troubles sont fugi- tifs, varies, proteiformes, exceptionnels , difficiles a ana¬ lyser et a comprendre, on les bannit de l’observation , on les en eloigne comme on 6carte de la mdmoire des souve¬ nirs importuns. On ne veut tenir compte que des troubles fixes , permanents , je dirai presque grossiers , qui frap- pent les sens de l’observateur, que le medecin, s’il ne les comprend pas davantage , peut au moins voir et toucher. Or, rien ne doit etre neglige dans l’dtude des ndvroses ; car tous les plus variables symptomes y jouent un role dont 1’ appreciation importe a la fois a la clinique de ces mala¬ dies et ala science des rapports du physique etdu moral.
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Affections organiques du systeme nerveux. Ges maladies different des nevroses, non seulement par leur nature et par leurs symp tomes , mais encore dans leurs rapports avec la physiologie du systeme nerveux. Dans les nevroses les (roubles sont plus comp liquids , ils prAsenlent des as¬ pects plus multiplies et plus divers, ils embrassent un plus grand nornbre d’organes et d’appareils ; c’est urt en¬ semble de phenomenes auquel toules les parties semblent concourir. La mdthode des localisations qui a did adoptee dans la physiologie experimental , et qui a et6 heureu- sement appliquee a 1’ appreciation des alterations organi¬ ques, reste, quant a ces troubles, sans application pos¬ sible. Les lumieres que les nevroses attendent encore de la science des rapports du physique et du moral , les affections organiques les ont deja recues de la physiologie experimental el de l’anatomie palhologique : aussi le dia¬ gnostic de ces affections a-t-il acquis un degrd de precision vraiment remarquable. II y a eu sous ce rapport, entre la clinique et la physiologie, un echange de nombreux el importants services. Get dchange de services etait rendu facile par la simplicite et la Constance des rapports qui existent entre les phenomenes observes et les lesions constatees. Ces services seront apprecms avec soin ; ils appartiennent a l’histoire de la science dont les precieux enseignements doivent etre recueillis.
Telles sont , exposdes tres rapidetnent , les considera¬ tions generales que nous avions a presenter sur l’ensem- ble des travaux destines a etre reciieillis dans les Annales mMico-psychologiques. Nous devious en indiquer les etroites relations, afin de faire ressortir le but a la realisation du-
INTRODUCTION.
XXVII
quel ils doivent lous concourir. Nous avons 6le surtout dominos par cette conviction trop peu repandue , que Ies recherches sur la structure , les fonctions et les maladies du systeme nerveux doivent etre dirig^es vers un ordre de solutions qui int6resse a la fois la science des rapports du physique et du moral, la pathologie men tale et la Cli¬ nique des mivroses. Si noire conviction est partag^e par nos lecteurs, ils s’associeront a nos efforts pour faire pr<5- valoir la melhode d’observation complete que reclame l’^tude des ph6nomenes psycho -organiques, et a laquelle les m^decins de notre temps se montrent trop g^n^rale- rnent infideles, trop souvent hostiles.
ANNALES BED1C0-PSYCII010GIQUES,
JOURML
DU
SYSTEME NERVEUX.
GENERALITES
QEE FAUT-IR ENTENDRE , EN PHYSIOLOGIE ET EN PATHOLOGIE , PAR CES MOTS :
INFLUENCE DU MORAL SUR LE PHYSIQUE , INFLUENCE DU PHYSIQUE SUR LE MORAL?
Telle est la question que je dus me poser, lorsque jc resolus d’entreprendre unc serie de recherehes pliysiologiqucs et patho- logiques sur les rapports du physique et du-moral. Les definitions quc je cherchais dans les ecrits les plus estimes ne m’offraient que vague, incertitude, confusion. Or, les definitions doivent ex¬ primer les principes generaux qui dominent une science et qui servent de point de depart aux discussions calmes el fecondes. 11 importe done qu’elles soient precises , nettes , affirmatives.
L’influencc du moral sur lc physique signifie a mes yeux l’ae- ann. jnin.-rsYcii. r. i. Janvier 1843. i.
GENERALITIES
lion exercee par les idfies sur 1’organisme, par celles surtout d’enlro les idees qui, ayant pour objet une satisfaction it rechercher, sont en relation plus immediate avec les penchants , les besoins et les emotions. On peut appeler innervation cerebro-ganglionnaire 1’ irradiation nerveuse au moyen de laquelle cette influence s’exerce.
L’influence du physique sur le moral signific it mes yeux Tac¬ tion exercee sur les idees par les conditions generalcs de l’orga- nisme , par celles surtout d’entre ces conditions qui , s’exprimant paries penchants, les besoins et les emotions, sont en relation plus immediate avec l’idfie d’une satisfaction h rechercher. On peut appeler impression ganglio-cerebrale T irradiation nerveuse au moyen de laquelle cette influence s’exerce.
Ces deux definitions sont etroitement liees ; elles se competent reciproquement. Les faits qui demontrent l’exactitude de Tune servent en memo temps a demontrer l’exactitude de l’autre. Ex¬ poser sommairement ces faits , enoncer les inductions physiolo- giques et pathogeniques auxquelles ils nous permettent de nous clever, telle est la double tache que je me propose de remplir dans ce memoire. L’importance et la complication du sujet , les difli- cultes d’une courte et rapide exposition , tels sont mes titres a la bienveillante attention des lecteurs.
Les idies excrcent sur l’brganisme trois ordres d’influences qu’il importe de distinguer dans la science des rapports du phy¬ sique et du moral. Au premier ordre appartiennent les enseigne- ments qui , en presidant a Tentree en exercice des facultes intel- lectuelles , et en creant les premieres habitudes logiques , sollicitent et coordonnent les operations cerebrates de 1’enfant. Au second ordre appartiennent les actes r6petes de l’intelligencc qui , en pro- voquant habituellement des faits de circulation et de nutrition cerebrales , donnent lieu , d’une part , au developpement du cer- veau , et de 1’autre , au developpement des organes qui sont en relation fonctionnelle ou sympathique avec le cervcau. Au troi-
MI'DJCO-PSYCIIOLOGIQUES. 3
sieme ordre appartiennent les preoccupations qui, ayant pour objet une satisfaction sensuelle ou sentimentale, sont accompagnees ou suiyies de phenomenes affectifs, demotions viscerales, d’expres- sions generates par la pbysionomie , le regard , l’accentuation , l’attitude , etc. C’est ce dernier ordre d’influences qui doit parti- culierement nous arreter dans l’appreciation physiologique de Tac¬ tion du moral sur le physique.
L’organisme exerce sur les idees trois ordres d’influences qu’il importe egalement de distinguer dans la science des rapports du physique et du moral. Au premier ordre appartiennent les condi¬ tions de structure et d'aptitudes propres & l’appareil special de l’intelligencc, et que nous appellerons psycho-cerebral. Au deuxieme ordre appartiennent les reactions sympathiques qui ont lieu obscu- rement et sans conscience , et qui , dans les maladies surtout , troublent et modifient les operations de l’entendement. Au troi- sienie ordre appartiennent les conditions g6nerales de l’organisme dans lesquelles ont leur origine nos besoins et nos penchants, et qui s’expriment par les emotions sensuelles et sentimentales. C’est ce dernier ordre d’influences qui doit particulierement nous ar¬ reter dans l’appr6ciation physiologique de Taction du physique sur le moral.
Les desirs , les sentiments , les passions sont le resultat du con- coiu’s de deux elements , de l’eMment intellectuel represent6 par Tappareil psycho-cerebral , et de Tetement affectif represente par l’appareil ganglionnaire visceral. En d’autres termes , ils sont le resultat de l’etroite association d’une idee et d’une emotion. Une emotion isoMe ne saurait produire autre chose qu’une agitation sterile et sans issue ; une idee isol6e ne saurait avoir aucun carac- thre affectif. L’emotion sans I’idee , c’est le trouble d’un homme qui ne sait encore ni ce qu’il veut ni ce qui lui manque. L’idee sans emotion , c’est la connaissance plus ou inoins exacte d’une satisfaction indifferente. Voyez une jeune personne qui est sous le joug d’une 6motion dent elle ne connait pas la nature ; examinez son trouble , son auxi6t6 , ses bizarreries : elle s’ignore elle-meme , elle desire et repousse tour & tour les memes objets j rien ne la
GENEKAtTTES
satisfait ; elle s’epuisc en larmes et en sanglyts , die gemit et sou- pire. L’idee de ce qui Ini manque n’a pas encore surgi dans son esprit ; tout autour d’elle a ele silencieux a cet egard. Yous aurez dans cette jeune fdle l’exemple de l’element affectif isole de l’de- ment intellectuel. G’est 1’ emotion sans 1’htee correspondante ; ce n’est pas encore le ddsir, ce n’est pas encore le sentiment, ce n’est pas encore la passion. Voyez ensuite une femme qui est devenue indifferente aux douces seductions du cceur : die connait toutes les Emotions de l’amour, elle en a penetr6 tous les mysteres , elle veut encore etre adoree , mais elle n’aime plus. Elle vous offrira l’exemple de ltetement intellectuel isole de l’etement affectif. Ce sera, si vous le voulez, une femme d’esprit, une coquette, une comedienne , mais ce ne sera plus une femme aimantc. On pourra dire d’elle ce que l’on a dit d’un auteur cdfcbrc, qu’elle porte son cceur dans sa cervelle. C’est l’idee sans 1’emotion correspondante ; ce n’est plus un desir, ce n’est plus un sentiment , ce n’est plus une passion.
Or, que discnt les physiologistes qui out aborde serieusement l’etude des rapports du physique et du moral ? Divises en deux camps, apres etre partis d’une erreur commune, ils s’y sont bientot retrancMs pour se livrer un combat opinialre , et qui du- rerait encore si le problfeme n’avait succombe dans la lutte. N’appreciant point le concours des deux dements qui sc rdmissent pour constituer les passions, n’apercevant dans la vie morale de l’homme qu’une serie d’impulsions automatiques, les uns ont ex- pbque le sentiment par l’excitation des visceres , les autres l’ont explique par l’excitation de l’encephale , comme si le sentiment 6tait produit d’un seul jet par une simple excitation viscerale ou encephalique ! Cabanis et Gall sont les illustres representants de ces deux systemes , a mon avis , egalcment errones. Le premier, prdoccupe sans doute de l’d^ment affectif, rapporte tout le moral de 1’homme aux conditions generates de l’organisme ; le second , preoccupy sans doute de I’d&nent intellectuel , rapporte tout le moral de l’homme aux conditions spy ci ales de l’encephate. Cabanis ne vit dans l’id6e sentimentale que le retentissement sympathiquc
MEDICO-PSYCIIOLOGIQUES. 5
du cerveau ; Gall ne vit dans 1’emotion seutimentale que le relcn- tisseinent sympathique des visceres. L’un subordonna a I’impulsion ganglionnaire l’idee d’une satisfaction k rechercher, l’autrc su¬ bordonna a l’impulsion cerebrale 1’emotion qui correspond a cette idee. Erreur de part et d’autre ; erreur dont voici les principales consequences.
Cabanis , faisant surgir des regions obscures de la vie de nutri¬ tion les dfeirs , les sentiments et les passions , devait les placer plus particulierement sous l’empire des influences physiques, sous l’empire du climat, du regime, des ages, du temperament, etc., qui agissent puissamment sur 1’organisme en general. C’est cc qu’il fit avec un remarquable talent d’exposition. 11 s’engagea si avant dans cette voie qu’il perdit completement de vue la part reservee aux id6es dans la production des phenomenes afiectifs. A peine rencontre-t-on dans les nombreuses pages de son livre quelques lignes ou le probleme de l’influence du moral sur le phy¬ sique soit aborde franchement. II 61ude la difficulte , croyant sans doute la r6soudre , en attribuant les emotions qui compliquent unc idee sensuelle ou sentimentale aux effets d’une reaction sympa¬ thique du cerveau sur les visckres. II n’est pas plus heureux lorsque, voulant resoudre le probleme de l’influence du physique sur le moral auquel il avait accorde toute sa predilection, il attribue a une reaction sympathique des visceres sur le cerveau les iddes sensuelles ou sen- timentales qui compliquent une emotion. II y a pourtant bien loin d’une emotion penible , oppressive , qui souleve le Hot des id6es tristes et sombrcs , a une indigestion qui provoquc la cephalalgie ou a une peritonite qui engendre le delire. Mais tout cela devait Stre confondu : ainsi l’exigeait l’inflexible logique.
Gall, accordant au cerveau le caractkrc affectif que ne saurait avoir l’appareil special de l’entendement , devait rejeter sur le se¬ cond plan l’appareil des emotions , qui a ses ratines dans les pro- fondeurs de 1’organisme , et qui joue un role si important dans la production des sentiments hutnains. On alia jusqu’a contcsteraux appareils spetiaux des appdtits conservateurs de l’individu et de l’cspece , le rang que lent’ avait assignd le consentemcnt universel
GENIiRALITiiS
du genre humain. IIs furent det rones successivemcnt par quelques organes encephaliques , par ceux de l’ainativitd physique, de la philogfiniture , de l’alimentivite , de la respirabilitfi. L’appareil des emotions sentimentales subit naturellement la merae destinee ; il fut detronfi par l’appareil logique des idfies ; l’impulsion affective fut confondue avec la conception tout intellectuelle de la satisfac¬ tion reclamee. Le role des idfies dans la production des sentiments ne fut pas mieux apprecie pour cela. La passion, que Cabanis avait fait surgir des regions obscures de la vie de nutrition , fut , il est vrai , proclamie de meme origine que la pcnsde; mais les emotions qui compliquent les idees sensuelles ou sentimentales furent assi- milfies aux effets d’une reaction sympatbique du cerveau sur les visceres. Il y a pourtant bien loin d’une pensie triste qui fait pleurer, gemir et soupirer, a une affection cfirebrale qui provoque le vomisscment ou la diarrhde. Mais tout cela devait etre con- fondu : ainsi l’exigeait encore l’impitoyable logique.
Voila comment, apres etre partis d’une erreur commune, Ca¬ banis et Gall ont ete conduits a une consequence identique , a la negation de toute science qui aurait pour objet les rapports du physique et du moral. La difference entre le physique et le moral , que les uiaitres et les disciples veulent bien admettre dans leur lan- gage, ils ne l’admettent plus dans leur pensee; leurs theories sont concues comme si la difference , tolerae dans les tcrmes , n’existait pas reellement dans les faits. Pour les inities du sanctuaire , 1’in- fluence du moral sur le physique , c’est l’influence du physique represente par le cerveau sur le physique represente par tous les organes , y compris le cerveau lui-meme. Pour eux , l’influence du physique sur le moral , c’est l’influence du cerveau sur lui-mfime et de tous les organes sur le cerveau. Ces definitions ont cte don- nees textuellement par Georget , le plus ardent propagateur de la doctrine qui proclame la confusion systematique du physique et du moral.
On sait que Bichat , adoptant les donn6es de Cabanis , renferma les passions et le caractere de l’homme dans le domaiue de la vie organique. 11 alia plus loin : il enseigna que les passions et le ca-
J1EDIC0-PSYCH0L0GIQUES. 7
raetere sont inacccssibles a l’action des influences sociales , h ’ac¬ tion de 1’dducation morale. Cabanis avail mdconnu le moral de 1’homme en le confondant avec une obscure rdaclion sympathique des viscdres et du cerveau ; Bichat le mdconnut en le divisant d’avec lui-meme. Creusant un abime profond entre la vie de nu¬ trition et la vie de relation, Bichat isola, en effet, les deux elements inseparables du sentiment; il dleva une barrierc infranchissable entre l’dldment affectif et l’dldment intcllectuel , ne paraissant pas s’apercevoir que celte barrierc imaginaire est a chaque instant brisee parle double courant des impressions ganglio-cdrdbrales qui resultent de l’dmotion et de l’innervation cerdbro-ganglionnaire qui rdsulte de l’idee sensuelle ou sentimentale.
Broussais adopta successivement la doctrine de Cabanis et celle de Gall. Dans l’un et dans l’autre camp, il employa son immense talent ii soumettre a la loi des obscures reactions sympathiques les relations moins obscures qui existent entre les iddes et les emo¬ tions.
C’est ainsi que , places au point de vue d’une philosophie rdac- tionnaire , les plus celdbres physiologistes se sont reunis pour op- poser au principe de la dualitd humaine le principe de l’unite au- tomatique. Les impressions qui ont lieu avec conscience, que l’homme peut provoquer, prdvenir, moddrer, ou au moins con- damner ou approuver, ont ete confondues avec les sympathies, dont le caractere consiste prdcisement a avoir lieu sans conscience, obscurement, auxquelles par consequent l’homme ne peut ni rd- sister ni consentir. Et cette confusion des choses les plus dissem- blables fut adoptde avec acclamation. La science des rapports du physique et du moral dut ndcessairement en souffrir, s’araoindrir et s’effacer ; elle fmit par se perdre entidrement dans la physio- logie gdndrale , oil nous avons beaucoup de peine h la retrouver aujourd’hui.
Telle est , sans ddguisement , la doctrine ndgative qui a obtentt l’assentiment plus ou moins refldchi des mddecins de notre dpoque. Si elle ne regne pas dans la pensde de tous , elle rdgne dans le langage qu’on leur a fait, et qu’ils acceptent. Les mots reaction
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cerebrate, reaction du centre reflechi, reaction des centres ner - veux, reaction de I’encephale, etc., mots sonores et creux, sonl employes a chaque instant pour exprimer Taction des causes mo¬ rales sur 1’organisme. Cette doctrine proclame le n<5ant de la science des rapports du physique et du moral ; elle est a la fois hostile au sens commun, sterile dans la pratique mfidicale, nui- sible aux progres ulterieurs de la physiologie. Si elle triomphe au- jourd’hui, e’est grtice h la negligence generalement apportee dans l’analyse des phenomenes complexes de la vie morale et intellec- tuelle, dans l’analyse surtout des desirs, des sentiments et des pas¬ sions.
Cette analyse est indispensable. En voici rapidement les donnSes principales.
Parmi les phenomenes aflectifs , il en est qui disposent d’appa- reils speciaux : ce sont les appetits, conservateurs de l’individu et de l’espfece. II en est d’autres qui sont depourvus d’appareils spe¬ ciaux : ce sont les sentiments. Les uns et les autres ont leur source dans les conditions generales de l’organisme ; mais les appetits , gr^ce aux appareils dont ils disposent , peuvent impressionner la centralite sensorio-motrice, et se manifester par des mouvements independants jusqu’a un certain point du monde ext6rienr, inde- pendants surtout des influences sociales et de l’appareil cerebral par consequent. C’est ce qui arrive , par exemple , a l’enfant nou- veau-ne; c’est ce qui arrive meme chez 1’enfant ne anencephale. II n’en est pas de m6me des sentiments. Ceux-ci , destines a four- nir de nombreux elements aux vicissitudes de la vie sociale , et ne disposant point naturellement d’appareils speciaux, n’existent reel- lement qu’au moment ou une impression exterieure , nous ayant plus ou moins vivement emus, il s’est produit une association etroite entre 1 'idee de cette impression et V emotion qui en est r6- sultee, entre l’eiement intellectuel ou psycho-cerebral et 1’eiement affeclif ou ganglionnaire. Cette association une fois 6tablie , consti- luera la plus puissante des solidarites physiologiques. L’idee ram6- nera l’emotion ; l’emotion tendra a rappeler l’id6e. J usqu’au mo¬ ment ou cette 6troite association s’est etablie , il existe des pen-
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chants, il existe une predisposition qu’on appelle morale; mais ces penchants, cette predisposition, sont le resultat de conditions obscures et mystfirieuses de tout noire organisme. Us ne se reve- lent que lorsque l’idee de la satisfaction , aveuglemeut rdclamee par eux , vient les transformer en un sentiment determine , dis¬ tinct. La naissance d’un sentiment , c’est l’idde dissipant les tfin&- bres du chaos visceral , c’est le contact de la pensee faisant jaillir le feu contenu dans les profondeurs de l’organisme , c'est l’esprit fecondant la matiere dans laquelle sommeillent les elements con- fus de la passion.
. Cette association de l’idde et de T emotion doit etre serieusement mfiditfie. L’influence du milieu social et celle des dispositions indi- viduelles se trouvent ainsi reprdsentdes dans la science des rapports du physique et du moral : la premiere par T element intellectuel , element mobile , transmissible dans le temps et dans l’espace , par voie de generation spirituelle, comme disaientles ancicns philo- sophes, c’est-a-dire au moyen des enseignements et des traditions orales ou ecrites ; la seconde par T element affectif, element Gxe, transmissible dans le temps et dans l’espace , par voie de genera¬ tion materielle. Ainsi se concilient les doctrines opposees , celle qui rapporte tout a l’action des influences morales, representdes par la civilisation , les institutions religieuses et politiques , l’education jrolitique et privee , etc. , et celle qui rapporte tout a l’action des influences physiques, represe'ntees par le climat, le regime, le tem¬ perament, Th6r6dite, les races, etc. On comprend ainsi que, plus Tindividu aura d’idees, plus le domaine de ses desirs sera etendu , et plus les nuances de ses sentiments seront ddlicates et nom- breuses ; on comprend ainsi que , moins Tindividu aura d’idees , plus le domaine de ses sentiments sera limite , et plus ses appetits tendront a prevaloir ; car, ainsi que je viens de le dire , les app6- lits, grace aux appareils speciaux dont ils disposent, affectent une certaine independance du monde sensorial , du monde intellectuel surtout, de Tappareil psycho-c6rebral par consequent. Get appareil intervient neaninoins dans les representations iddales que l’homme so fait des jouissances de la sensualite , et en vertu desquellcs les
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appdtits, qui sont intermittents chez les anhnaux, se rcvcillent chez lui en tout temps , comme l’a (lit Beaumarchais par la bouche de Figaro. II ne fait alors qu’user de la faculld qu’il possede d’evo- quer ses propres emotions sensuelles au inoyen des iddes dont il dispose. Poursuivons notre analyse.
Les sentiments , ai-je dit , n’ont pas leur element effcctif dans des appareils speciaux ; c’est cc qui les place plus directemcnt sous la cldpendance de i’idde, sous l’empire de l’intelligence, reprdsentee par 1’appareil psycho-cdrdbral. Une sorte de sensorium commune, un appareil dmotif, doue d’une sensibilite vague ct confuse , leur a dtd ndanmoins consacre dans le pldxus solaire, foyer 0C1 viennent retentir a la fois les idecs et les penchants avant de s’irradier sous forme d’expressions sentimentales. Mais pour que cettc Emotion con¬ fuse et vague, pour que ceretentissement tumullueux se transforme en un sentiment determine , il faut que nous ayons prdsente l’idde de la cause qui l’a produite et qui la renouvelle. C’est au "moven de cettc klde qu’un grand nombre de phenomenes affectifs parfai- tement semblables prennent une forme sentimentale distincte , et qu’ils se nuancent exactement. A ne considdrer que l’dmotion ou le trouble qui la constitue , comment distinguerions-nous l’envie de la jalousie, la pudeur de la honte ou de la modestie , la haine de l’antipathie , la pitid de la tendresse, etc. L’idde est dvidemment la luinidre qui dissipe l’obscurite dans laquelle se meut l’dldment aflectif ; par clle , les vagues et confuses emotions prennent dans la tradition ct dans le langage un rang distinct, une signification positive. Ainsi , en envisageant la question sous tous ses aspects , nous voyons toujours, d’une part l’idee, et de l’autre 1’dmotion, concouiir ii la production et h la manifestation du sentiment.
II.
Ces donndes gdndrales do l’analyse dtant connues , nous pour- rons nous dlever aux inductions physiologiques et pathogeniques , qui , si je ne me trompe , sout le veritable point de depart de la science des rapports du physique et du moral. Il nous suffira, pour
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cela , tie voir les conditions generates de l’organisme se transfor¬ mant en emotions sensuelles et sentimentales pour agir sur les idees, au moyen de l’impressionnabilite ganglio-cerebrale , ct de voir la pensee de l’homme intervenant , sous la forme d’ktees sen¬ suelles ou sentimentales , pour produire les emotions , au moyen de l’innervation c^rebro-ganglionnaire.
Quelques mots d’abord sur la transformation des conditions generates de l’organisme en emotions sensuelles ou sentimentales.
Les physiologistes qui ont etudie avec quelque attention les rap¬ ports du physique et du moral de l’homme , rnalgre la diversity de leurs doctrines, sont tous tombes d’accord sur ce point, h savoir, qu’il est des individus predisposes a manifester un penchant plutbt qu’un autre , h etre aux prises avec une passion plutot qu’avec une autre. IIs sont altes plus loin : ils ont reconnu qu’il est des condi¬ tions generates do l’organisme auxquelles se rattache cette predis¬ position, Ils ont meme pris un soin infini ii les mettre en saillie, a les decrire , a en determiner les relations avec le caractere et la nature morale de chacun. La doctrine des temperaments est nee de ce genre d’observations , et elles sont aussi anciennes que la science. Si les propagateurs de cette doctrine ont ddpassd le but; si la plupart d’entre eux ont cru pouvoir expliquer les diversites mo¬ rales des hommes par les diversites organiques ou hutnorales qui caractdrisent les temperaments des anciens ; si quelques uns sont alies jusqu’a faire dependre la predominance d’un penchant de la predominance d’un des elements ou d’une des qualites de l’orga- nisme ; si , en un mot , il en est qui ont meme livre une trop libre carriere a leur imagination ou a leurs prejuges , est-ce une raison pour rejeter les donnees fondamentales que nul ne peut contester, et en dehors desquelles il est impossible de concevoir l’influence cxercee sur le caractere, les raoeurs et les passions des hommes, par le climat , le regime , les temperaments , les ages , les habita¬ tions , etc. ? Les conditions generates de l’organisme sont done le point de depart des penchants comme ils sont le point de ddpart des besoins qui se manifestent par l’anxiete respiratoire , par la fains , la soif , l’appdtit sexuel , etc.
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Blais comment reconnoitre ces penchants qui sommeillcut dans les profondeurs de la vie organique ? Comment en apprecier la na¬ ture et 1’energie ?. . . lls restent inconnus a tous , a celui-la memo qui doit en subir le joug , jusqu’au moment ou une impression exterieure aura provoque une emotion. Ce sera 1 'emotion qui re- velera le penchant j usque la ignore; ce sera l’intensite de cette emotion qui servira a mesurer l’energie du penchant enfin revelc. II ne faut pas oublier que I’organisme est porte par une aveugle tendance, a correspondrc affectivement h certaines impressions extfirieures ; il y tend , dans certaines circonstances , avec une vio¬ lence et une opiniatrete merveilleuses. Cela devait etre , afin que l’homme, puissamment attire ou puissamment detourne, salisfit aux necessity de la vie sociale , aux necessity de la vie de relation. C’est en vertu du rapport preetabli entre les conditions generates de l’organisme et les impressions ext6rieures que l’emotion prend naissance, comme pour reveler aux yeux de tous ce rapport myste- rieux. Or, l’emotion varie de nature et d’intensite avec les tempe¬ raments, avec les penchants, e’est-h-dire avec les conditions propres a chaque organisme; elle doit done etre consideree comme la rfisultante generate des excitations partielles de l’apparcil ganglionnaire visceral. Ce qui le prouve , c’est la remarquable et naturelle predominance d’un ordre d’emotions tristes ou gaies , oppressives ou expansives , que l’on remarque chez quelques per- sonnes, chez celles par exemple qui sont disposees h l’hypochondrie, it des inquietudes exagerees , a la nte fiance , et chez celles qui sont disposees a se complaire dans les plus heureuses illusions , a mie inalterable vauite , a une invariable admiration d’eUes-niemes , a une expansive et irresistible confiance dans les autres. Ce qui le prouve encore , c’est la presence soudaine ou permanente d’une emotion qu’aucune cause exterieure n’a provoquee, et que Ton observe dans certaines affections nerveuses. « J’ai peur, disait un malade a M. Esquirol. - — De quoi? — Je nensais rien •, maisj'ai peur. » Les faits de ce genre sont nombreux , et il est inutile de rappeler ces acces de tristesse , d’ ennui , d’auxiete , de terreur, de degout , d’antipathie ; ces accfesde contentement , de joie , de bea-
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MEDICO-PSTCHOtOGIQUES. titude , de ddlicieux abandon qu’aucune cause cxterieure h l’orga- nisme n’expliquc , meme aux yeux dcs personnes qui , cn posses¬ sion de lcur complete intelligence , les confient a leur medecin , et leur en demandent la raison.
Je dis que 1’emotion doit etre regardee comme une resultante generate des excitations partielles de l’apparcil ganglionnaire -vis¬ ceral. En effet , cet appareil se compose d’une serie de foyers partiels , formant chacun un instrument de relation entre les tissus les plus profonds de l’organisme , avec lesquels ils communiqnent directement , et les foyers collateraux qui communiquent avec eux. Ceux-ci , a leur tour, ne se rdunissent pas seulement entre eux , mais ils sont encore en relation avec certains foyers gcnfiraux , et l’on peut rdpdter, avec un grand nombre do physiologistes , que cette relation s’eteud bierarchiquement jusqu’au grand foyer commun, appele traditionnellcment centre epigastrique , et qui remplit le role de centralite affective. Gela etant , il est aise de con- cevoir que toutes les excitations qui ont lieu d’une maniere plus ou moins anormale dans les divers points de la trame viscerale , s’irradiant et se rdpetant dans le reseau ganglionnaire, prennenl au foyer central le caractere d’une resultante. generale. Or, c’est cette resultante qui constitue 1’emotion. Ainsi , les modifications generates de l’organisine sc revelent par une emotion sensuelle , lorsque de nouvelles fonctions sont rdclamees par la puberte ; ainsi les besoins generaux de l’organismc se revelent par une emotion sensuelle , lorsque la nutrition exige le retour d’un chyle repara- teur. 11 en est de meme dcs penchants cnfouis dans les profondeurs de la vie de nutrition : c’est par les emotions sentimentales qu’ils se trahisscnt. Gcs emotions , par elles-memes , vagucs et confuses , prennent , en s’associant a l’idee d’une satisfaction h obtenir, le ca- ractere d’un desir, d’un sentiment , d’unc passion.
L’emotion represente done l’element exclusivement organique du sentiment. Par elle , par l’impression ganglio-cerebralc qu’ellc fait naltre , I’appareil de l’intelligeuce est cn quelque sorte sollicite a correspondre aux appels les plus obscurs de la vie viscerale , a faire prddomincr les pensees tristes ou gaies , calmes ou inquires ,
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qui correspondent a ces appels , a intervenir meme, par les ope¬ rations le plus compliquees de l’entendement , pour leur donner satisfaction. Qui ne connait l’influence excrcce par notre etat alfcc- tif sur la direction de nos idees et de nos raisonnements ? L’art de convertir les autres a nos opinions consiste souvent it faire nattre en eux d’agreables emotions. G’est pour cela , sans doute , que l’on a cree l’exorde dans 1’art oratoire , et que l’on a inlroduit la courtoisie dans l’art diplomatique. Les hommes et les choses que nous avons jug6s avec le plus de severite sous l’influcnce d’un etat oppressif , sous I’influence , par exemple , du malaise que fait eprouver a certaines personnes 1’approche d’un orage , prennent subitement, sous l’influence d’un etat expansif , sous l’induence , par exemple , d’une emotion agreable causee par une deiicieuse musique , un caractere d’amenite et d’opportunite qui nous sur- prend. II y a dans ce phenomene quelquc chose d’analogue ii ce qui a lieu dans 1’ emotion sensuelle , lorsqu’un 6nergiquc et imp6- rieux appel des sens nous fait trouver les meilleures raisons en faveur de l'objet destine a les satisfaire. Get objet , dedaigne et honni quelques instants auparavant , acquiert alors , aux yeux de notre esprit , des qualites merveilleuses qui ne tarderont pas it se convertir de nouveau , lorsque la satisfaction sera obtenue , en pi- toyables defauts.
Get empire exerc6 sur nos jugements par l’etat affectif dans lequel nous nous trouvons , doit servir a nous faire concevoir com¬ ment l’intelligence est sollicitee a correspondre aux tendances ge¬ nerates de 1’organisme en associant aux emotions qui les trahissent l’idde nettement defmie et toujours presente de la satisfaction a rechercher.
Quelques mots maintenant sur l’intervenlion de la pensee , sous forme d’idees sensuelles et sentimentales , dans la production des emotions.
L’emotion est l’intermediaire oblige entre les ph6nomenes obs- curs de la vie de nutrition et les actes lumineux de l’inlelligence. Non sculement elle sollicite la pensee it correspondre aux penchants et aux besoins gdneraux de l’organisme; mais encore elle porle
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jusqu’a l’extreme limite de nos tissus lcs modifications qui corres¬ pondent aux idees sensuelles ou sentimentalcs. Sans 1’emotion , sans le coeur , coniine dit le vulgaire , il n’y a pas de yie morale. Exclucz l’emotion, vous aurezd’un cote 1’obscure, l’interstitielle nu¬ trition, et vousaurez del’autre la froide, l’impassibleconnaissance. La notion exactc d’une sensation indifferente, voila la part de l’cn- tendemcnt , image fidele de l’insensibilite qui caractfirise les he¬ mispheres c6rebraux.
Or, c’est en general par le contact d’une cause exterieure h l’or- ganisme que l’emotioii vient reveler nos penchants; c’est par la pensfie toujours presente de cette cause que les penchants et les Emotions prennent l’aspect determine d’un desir et d’une passion. 11 ne faut pas perdre de vuc ces fails importants et incontestables. L’idfie de la cause qui nous a emus est 1’elemcnt indispensable du sentiment qui nous anime. On doit meme ii la nficessaire in¬ tervention de cette idee I’opiniatrete avec laquelle on regarde le sentiment comme un produit spontanfi d’une excitation cerubrale. Je le rfipfete : ii 1’appareil psycho-cerebral , la conception tout in- tellectuelle , l’idee plus ou moins precise d’une satisfaction a re- chercher ; a l’appareil ganglionnaire visceral , l’cmotion tout affec¬ tive qui vient donner a la conception , it l’idee , le caractere senti¬ mental.
L’idee est la forme la plus elementaire de la pensee ; elle con- siste dans la conception ou dans I’affinnation d’un etre qui sou vent est etranger a notre sphere sensoriale , dans la conception ou dans l’affirmation de rapports que nos sens n’apercoivent point et qui neanmoins ont le privilege de nous emouvoir. II est impossible de considerer cet acte qui place l’homme ii la tete de la creation ter- restre , comme un acte entierement organique. G’est dans cet acte elementaire qu’apparait a nos yeux la double nature de l’homme. L’idee n’est point un acte exclusivement spirituel , puisqu’elle subit les conditions de structure et d’aptitudcs cerebralcs ; elle n’est point un phenomtue exclusivement materiel , puisqu’elle atteint les spheres inaccessibles a notre impressionnabilite sensoriale. G’est cette consideration qui m’a fait appeler psycho-cerebralcs les
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impressions qui prennent naissance sous forme d’idees , et psycho¬ cerebral l’appareil special de l’entendement. Mais je me hate d’a- bandonner cette question delicate a la physiologie idEogEnique, qui doit rester etrangere & ce travail. Je me bornerai , et c’est la , comme medecin , ma seule pretention , a envisager 1’idEe dans ses rapports avec les phEnomEnes organiques , et en particular avec les Emotions.
J’ai ditplushaut qu’il existe , entre notre organisme et certaines impressions extErieures, une secrete et mystErieuse relation prEEta- blie afin quo la vie affective de l’homme fut possible. En vei tu de cette relation , une jeune fille s’arrete avecplaisir devant une brillante parure, un adolescent s’Emeut en voyant une jolie personne; en vertu de cette relation , nous sommes douloureusement affectEs a 1’aspectd’une physionoinie qui exprime la souffrance ; nous sommes agrEablcment affectEs par un regard affectueux ou par un hommage flatteur. Or , il existe entre notre organisme et nos idEes une re¬ lation de meme nature. Ainsi 1’idEe d’uue parure brillante , celle d’une jeune et jolie personne, celle d’une physionoinie exprimant la douleur , etc. , produisentles memes effets que la prEsence rEelle de ces sources diverses de nos emotions : c’est cette relation qui doit etre examinEe ici.
Soit que Ton considerc 1’idEe comme l’image intErieure , fidele et toujours prEsente d’un objet ou d’un EvEnement dont l’aspect nous a Emus , soit qu’on la cousidere comme une conception moins dEpendante des impressions extErieures, il fautreconnaitre qu’clle exerce sur l’organisme une influence puissante et aussi accessible a l’obscrvation du- physiologiste que l’influence exercEe par les causes physiques. Par 1’idEe , les choses du monde matEriel con- servent le pouvoir de nous affecter , alors meme qu’elles ont dis- paru de notre sphEre sensoriale , en s’asseyant , avec nos propres conceptions , au foyer de notre intelligence. L’Emotion qui a EtE une fois produile par le spectacle des choses exterieures est repro- duite par la seule idfie de ce spectacle. Nous pouvons ainsi appeler ou Eloigner l’Emotion , en appelant ou en Eloignant 1’idEe. Bien plus ! nous pouvons , au moyen de nos conceptions , au moyen des
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notions qui nous sont transmises par la tradition orale ou ecrite , par l’dducation , au moyen des creations capricieuses ou fantasli- ques de notre esprit , faire surgir des spectacles qui n’ont etd aper- cus nulle part , affirmer des rapports qui echappent a nos sens , nous Clever a des idees sublimes , descendre a des iddes infames. Nous pouvons ainsi nous crder des images qui echappent au cercle fatal dans lequel se meut le monde materiel et qui deviennent une source intarissable demotions. Nous pouvons ainsi porter dans la profondeur de notre organisme l’influence d’une force physiologi- que qu’il nous est donne de mouvoir , d’arreter , de combattre, de moddrer a notre grd. A l’aide d’une idde noble et gendreuse , l’homme peut se laisser volontairement mourir ; il peut subir toutcs les tortures de la faint et de la soif ; il peut im poser h sa chair les plus cruels sacrifices. A l’aide d’une idde abjecte et dgoiste, il peut depraver ses instincts , leur commander d’abominables exi¬ gences et en obtenir les plus hideuses voluptds.
Sachons done le reconnaitre : l’idde est un levier a 1’aide duquel l’homme peut mouvoir son organisme , en provoquant les emotions sensuelles ou sentimentales qui correspondent aux satisfactions dont elle presente 1’image ; sachons y voir une force physiologique analogue , quoique infiniment plus variee , a celle que nous aper- cevons dans les influences physiques , dans les objets et dans les evdnements dont le spectacle a le privildge incontestable de nous entouvoir. Ne nous enquerons point des precedes il l’aide desquels l’homme est mis en possession de cette force physiologique qu’on appelle l’idee. Qu’il la puise dans l’enseignement, qu’elle soit innde, qu’elle surgisse au moyen de ses sensations transformdes , qu’elle soit le produit d’une excitation ou d’une seerdtion cerebrale , peu importe. Constatons le fait : l’idde existe , quelle qu’en soit l’ori- gine , quel qu’en soit le mode de formation. Cette existence est aussi certaine que celle de la lumidre , de l’dlectricitd , du calori- que , dont le mode de production est tout aussi difficile a expliquer. A quoi bon faire intervenir les theories iddogdniques dans l’dnoncd d’une force spdeiale dont il nous importe de connaitre surtout les effels? Les iddes existent, faction distincte de chacune d’elles sur ANN. mkd.-psyc. t. i. Janvier MZ. 2
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l’organisme est positive. Cette action varie avec la nature de l’idee, avec la satisfaction dont elle offre l’itnage ; voila le fait , le fait in¬ contestable , le fait qu’il faut exprimer nettement et sans preten¬ tion. Appelez reaction sympathique du cerveau l’emotion provoquee par l’idee d’une personne aim6e, j’acquerrai logiquement le droit d’appeler reaction sympathique de la retine l’fimotion provoqufie par la vue d’une personne abhorree. Nous aurons ainsi pris un soin infmi it envelopper des tfinebres les plus profondes ce qu’il impor- tait le plus de faire connaitre, c’est-h-dire la cause spCciale de l’gmotion , l’idee ou l’objet qui nous a affectfis. Pretendre indiquer l’action speciale d’une idee avec les termes qui servent it indiquer une action gfinerale du cerveau , n’est-ce pas imiter celui qui , voulant exprimer l’action spCciale d’un aliment ou d’un poison , se contenterait d’enoncer Taction g6n6rale de l’estomac ou des vaisseaux absorbants ?
Le cerveau est l’appareil specialement appele it fonctionner dans la conception, le developpement et la coordination des idtSes. Per¬ sonne aujourd’hui ne s’avisera de mettre en doute ce fait irrecu¬ sable : aussi les idees sUbissent-elles a un tr£s haut degrd les con¬ ditions de structure et d’aptitudes cerebrates. II existe dans la disposition des elements dont se compose le cerveau , je n’hesite pas a le reconnaitre , des causes mystdrieuses sans doute , difficiles h apprdcier, mais incontestables , qui font predominer un ordre d’idees plutOt qu’un autre , qui concourent a en expliquer la fixite OU la mobility, l’ampleur oU l’etroitesse, Tdldvation ou la vulgarite, la vigueur ou la faiblesse. Or, comme les passions diverses re- clament le concours des hides , il est aisfi de concevoir la part qUi appartient aux aptitudes cdrebrales dans la production des pheno- utenes affectifs; Cette part est d’autant plus grande dans les sen¬ timents, que 1’idee a pour objet une satisfaction moins impatiein- ment reclamCe par les penchants ; elle est d’autant plus grande dans les appdtits , que 1’idee a pour objet une satisfaction moins impatiemment reclamee par les besoins.
Mais les aptitudes cdrdbrales subissent ii leur tour 1’empire ino- dificateur des iddes dont Tensemble constitue Tatmosphdre morale
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et intellectuelle qui nous entoure. Si Ces aptitudes sont hetireuses , si elles sont convenablement developpfies par les influences educa- trices , les Emotions s’alimenteront a la source des idees nobles et genereuses , elles interesseront tout l’organisme au triomphe de ces idees pour leur communiquer l’ardeur et l’dnergie qui carac- terisent la passion. Si ces aptitudes sont malheureuses , si elles sont livnSes a elles-m6mes , les Emotions s’alimenteront a la source des idees basses et Ogoistes ; elles interesseront l’organisme au triomphe de ces idees pour leur communiquer cette impdtuosite qui ca- racterise les aveugles emportements. C’est ainsi que les id£es re- pandues, les traditions orales ou ecrites, les institutions religieuses et politiques , exercent une si grande influence sur le caractere et les mceurs des peuples , sur les sentiments et les passions des individus.
Resume et conclusions :
1° II existe dans les conditions generates de 1’organisme Uhe disposition preOtablie pour corresponds affectivement aux in¬ fluences du monde exterieur, moral et physique. Les penchants et les besoins sont l’expression de cette disposition apportfie ert nais- sant. Les penchants se manifestent par les emotions sentimentales ; les besoins se manifestent par les emotions sensuelles.
2° Les emotions sensuelles disposent d’appareils speCiaux, charges d’impressionner la centralite sensorio-motrice , et d’y pro- vOquer, sans que l’intervention de l’ihtelligence sOlt toujOUrs nC- cessaire , les faits d’innervation propres a les exprimer OU k les satisfaire. Les Emotions sentimentales ne disposent naturellement que d’un appareil sensorial common , vague et confus , capable sans doute d’impressionner la centralite sensorio-motrice f et d’y provoquer des faits tumultUeux et desordonnes d’innervation , mais incapables d’y determiner, sans l’intervention de l’intelli- genCe , les faits rGguliers d’innervation propres it les exprimer et a leS satisfaire.
3° L'emotion sentimentale cesse d’etre' un phenomene vague et confus, si 1’idCe de la satisfaction qui y correspond et qu’elle re-.
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clame vient s’y associer et , en s’y associant , lui imprinter un ca- ractere defini et distinct. G’est a cause de I’absence de tout appareil d’impressionnabilite speciale pour les sentiments que les passions rEclament , pour se manifester, I’action d’une cause extErieure , toujours presenle sous forme de l’idee.
k° Le moral de l’homme existe par le concours de deux Ele¬ ments : l’elfiment intellectuel et 1’ElEment affectif. II doit etre considEre b la fois comme l’ensemble des idees qui se compli- quent d’une emotion , et comme l’ensemble des Emotions aux- quelles s’associe une idEe. Les idEes qui ne se compliquent pas d’une Emotion appartiennent plus particuliErement a la vie intel- lectuelle ou psycho-cErEbrale. Les Emotions auxquelles ne s’associe pas une idEe appartiennent plus particuliErement h la vie orga- nique ou ganglionnaire.
5° Le physique de l’homme consiste dans l’intervention d’un seul ElEment, 1’elEment affectif. II doit etre considErE comme Ten- semble des conditions gEnErales de l’organisme , qui , constituant les besoins et les penchants, se manifestent , soit spontanEment , soit sous l’empirc des influences extErieures , par les Emotions sen- suelles et sentimentales.
6° L’influence du moral sur le physique ne doit point Etre con- fondue avec une action obscure , inaccessible b la conscience du cerveau sur lui-meme et sur les autres organes ; c’est plutot Tac¬ tion , accessible b la conscience , exercEe par les idEes sur les Emo¬ tions correspondantes , au moven de l’innervation cErEbro-gan- glionnaire.
7° C’est par l’intervention de 1’idEe dans la production des Emo¬ tions sensuelles ou sentimentales, que les passions subissent, d’une part , ^’influence des conditions de structure et d’aptitudes cErE- brales , et de l’autre , l’influence de la civilisation , des institutions religieuses et politiques , des traditions orales ou Ecrites , etc.
8° L’influence du physique sur le moral ne doit point etre con- fondue avec une action inaccessible a la conscience des viscEres sur le cerveau ou du cerveau sur lui-meme ; c’est plutot Taction , accessible a la conscience , exercEe par les Emotions sur les idees
DU si£ge de l’ame suivant jles anciens. 21 correspondantes , au moyen de Fimpressionnabilite ganglio-cere- brale.
9° C’est par l’intervention des conditions generates de l’orga- nisme dans la production des Emotions sensuclles ou sentimenlales que les passions subissent , d’une part l’influence des ages , des temperaments , des maladies , etc. , et de l’autre l’influence des climats , des saisons , des habitations , des conditions atmosphe- riques , etc.
L. CERISE.
DU
SIEGE DE L’AME SUIVANT LES ANCIENS,
OU EXPOSE mSTORinUE
DES RAPPORTS liTABLIS PAR LA PHILOSOPHIE ANCIENNE ENTRE L’ORGANISATION DE L’HOMME ET LES ACTES DE LA PENSJJE 1 ;
PAR F. LELVT,
Rechercher quelles ont ete les opinions de la philosophic an- cienne sur la part que preud notre organisation aux actes de l’in- telligence , c’est rechercher , en d’autres termes , quel siege ces opinions assignaient a l’ame , car tel 6tait le langage du temps. Mais si dans ce langage l’anatomie n’a pas de meprises a craindre , si
(1) Ce Mfimoire, qui fait partie d’un ouvrage inedit sur la Physiologie de la Pensie , a tli lu ii 1’Academie des sciences morales et politiques , dans scs stances du 27 aout et du^ septembre 1842.
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DU SlfiGE DE L’AME
elle est toujours sure de retrouver , sous leurs denominations an¬ tiques , des organes qui ne changent point avec les siecles , la psy¬ chologic est loin d’etre aussi certaine de reconnaitre, sous ses noms divers et sous ses attrihuts plus changeants encore, cette ame, a la- quelle on avaitdonne pour demeure certaines parties de notre corps. Hommes du present, derniers-venus de l’huinanite et de la phi¬ losophic , riches des decouvertes des generations qui nous ont pre¬ cedes dans la recherche de la verit6 , et trouvant , dans ces decou¬ vertes mSmes , les movens de nous garantir de leurs erreurs , nous ne prenons pas toujours assez garde , dans l’appreciation de ces assertions antiques , si les deux termes du rapport qu’elles expri- ment ont conserve , dans notre esprit et dans notre langue , une identit6 qui permettc , sans plus de precaution , de les comparer a nos assertions sur la meme matiere. Aiusi , apres etre arrives par suite de toutes les epurations du spiritualisme, depuis Platon jus- qu’a Descartes , a ne voir , sous la denomination actuelle d’ame , qu’une substance absolument simple , uniquement et essentielle- ment pensante, nous sommes portes & croire qu’il y avait , dans la philosophic ancienne, une denomination de tous points equivalente a ce nom d’ame des modernes , et repondant identiquernent a la meme id6e. Or, il n’en etait pas, il ne pouvait pas en etre ainsi. 11 n’est peut-etre pas un point de science sur lequel entre nous et les anciens put s’etablir un pareil accord. Plus pres que nous de l’origine des societes humaines , leurs opinions sur toutes choses participaient de la grossiferete et en quelque sorte de la materialite de l’epoque ou ils vivaient , et ce caract&re de leurs idees est d’au- tant plus sensible, qu’elles s’appliquent & des sujets dont la nature se montre maintenant a nous sous un aspect bien different.
Je ne veux faire que rappeler ici ce qu’a del etre primitivement la notion d’ame , sa nature et son origine , et ce que montrerait de la manure la plus <5vidente 1’ etude psychologique comparee de l’antiquite la plus grossiere et des races sauvages actuellement existantes. Par cette notion, il s’agissait de se rendre compte de la vie presente, que sernble essentiellement constituer quelque substance , abandonnant , avec le dernier souffle , ce cadavre d6-
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sormais immobile , et bientot en dissolution. 11 s’agissait d’assu- rer la vie a veijir , de repondre substantiellement encore a cette id6e , ii ce desir ,. a cette croyance de tous Ies temps , de toutes les nations , de tous les homines , de se survivre a soi-meme , idee, desir , croyance, necessitant un sujet dont la substance ctla pensee ne perissent point avec le corps qu’elles onl anime. Enfin , et en quelque sorte sur les limites de ces deux vies , il s’agissait d’expli- quer le fait des songes , celui des apparitions , des visions , et tous les d6tails de cette antique demonologie a laquelle les ames des morts et celles meme des vivants prenaient une part si importante. Or, cette promifere notion de Fame , destinee avant tout a repre¬ sentor des croymces dont quelques unes etaient des erreurs, n’a- vait rien de veritablement philosophique, bien qu’assurement elle impliquat la pensee , et qu’elle eut dte tout d’abord celle des phi- lo-ophes , aussi bien quo celle des poetes et du vulgaire. Maislors- qu’au sein de la civilisation grecque la philosophic eut pris un deve- loppement et un caractere reellement scientifique , lorsqu’a defaut de decouvertes et de connaissances qui ne peuvent etre que le fruit patient du travail et l’ceuvre lente des siecles , elle fut entree dans cette voie d’ explications et d’hypotheses, destinees a Iui rendre comptede tous ces mouvements divers qui composent, en definitive, le vaste domaine des sciences , la theorie de l’ame vint prendre une grande place dans ces explications et ces hypotheses , et sou- vent les constituer li elle seule. C’etait la notion de vie et d’intelli- gence , precedant celle de puissance et de cause , et etendue , par des hommes pleins eux-memes de vie et d’intelligence , a presque tous les faitsde la nature exterieure, aussi bien qu’a ceux de noire propre nature. II y avait l’ame du monde, l’ame de l’homme, celle des animaux , celle des plantes , et , a part la premiere peut- etre , chacuue de ces ames n’etait qu’un genre, qui comprenait plusieurs especes. Ces ames tout d’abord etaient bien des sub¬ stances, distinctes des corps auxquels elles donnaient le mouve- ment et la vie , des substances dont on discutait , inais dont on ne contestait point encore la nature materielle. La contestation vint , et l’on se demanda alors ce que c’est que l’ame , ce que c’est
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qu’une ame, si , au lieu d’etre daus tous les cas une substance, ce n’est point tout simplement une forme , une force , une puissance, une faculty , l’acte esscntiel du mouvement specifique d’un corps , la notion meme de ce mouvement , de la faculte de le produire, mais rien de substantiellement distinct du corps dans lequcl on le considere. Je n’ai pas besoin de nommer le philosophe qui a posfi ou qui nous a transmis ces questions de la philosophic ancienne. Tout le monde a designe Aristote , et c’est en effet dans ses ou- vrages, et en particulier dans seslivres sur Fame, quese trouvent, avec ce qu’il a pense lui-meme sur cette question litigieuse , la plus grande partie des opinions de 1’antiquite sur le meme sujet.
L’ame dont Aristote veut faire l’histoire, parce qu’elle est, dit-il, le principe des animaux , cette ame qui n’est pour nous mainte- nant que celui de la pensee , etait done alors bien loin d’etre dis- tinguee du principe meme de la vie , et le terme le plus general et le plus ordinaire sous lequel on la designait temoigne de cette con¬ fusion. qui 6tait l’ame (1) , n’etait pas meme exclusivement, comme l’eut necessite son etymologie, l’aine qui fait respirer, l’ame des animaux, de ceux au moins qui respirenl; c’ etait aussi l’ame des plantes (2) , qui ne respirenl point , qui ne font que vivre , et qui , suivant Aristote , n’ont pasde sensibilit6 (3). Yu^, e’etait la vie (4) , mais une vie, une ame qui en comprenait, en supposait un plus ou moins grand nombre d’autres , suivant qu’on avait affaire a un vegetal, a un animal, et enfin a l’homme (5). L’ame ainsi entendue , *|mj , comprenait 1’ame nutritive , to Qptnzimv , que ne pouvaient pas ne pas avoir aussi les plantes , et a laquelle , chez elles aussi, se rapportait l’ame generatrice , r, yemxtxit Svvapts; elle comprenait l’ame motrice, to xi'vyjTixbv xara xon-ov,
(1 ) De animd, I, 2.
(2) Ibid., II, 2, 3.
(3) Ibid., Ill , 2, 12; III, 3, 12; De somno, cap. cap. I.
(4) De animd, II, 1, 24.
(5) Ibid., II, 2,3, 4.
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fame sensitive, rb aioGyjnxbv , l’ame appetitive , to bpsxTtxbv, enfin , pour ne parler ni de 1’imagination, wxvtaala , ni de l’intellect pas- sif, vovv , elle comprenait fame intellectuelle active, l’ame par excellence, Fame de la pensee proprement dite, le to Stavomixlv, le vou? TroirjTix'oj , 7roioMv , <xir<x0v)s , a-fQ apro? (1), derniere espece d’ame , dit Aristote , que semblent poss6der jusqu’it un certain point quelques animaux (2). En operant toutcs ces divisons dans l’ame , ce philosophe savait assur&nent bien & quoi s’en tenir sur leur signification et leur valeur. Pour lui, toutes ces ames n’etaient point des times, des substances distinctes (3). II ne les conside- rait, et il leur donne indiffereminent ces divers norns (b) , que comme des parties, des puissances, des facultes de l’arae et presque de la vie (5), des points de vue, de plus en plus elevfis , de plus en plus comprehensifs , de la puissance generate de vivre , de sentir et de penser , points de vue dont le plus haut domine et coinprend tous les autres, comme le carre comprend le triangle (6). Aristote ne faisait d’exception ii cette maniere de voir, et d’exception qui dans son esprit ne semblait presque qu’une conjecture, que pour l’espSce la plus 61ev6e d’ame , pour le vouj , l’fune de la pensfie (7). II la regardait jusqu’a un certain point comme une substance s6parabledu corps, divine, indestructible, immortelle, mais non point peut-etre de cette immortality individualistic et pensante , dont le Ph6don avait consacWi le dogme.
Cette difficulty qu’yprouvait Aristote it distinguer ses ames inferieures , non substantiates , pures puissances de 1’organisme , appliquyes a telle ou telle syrie d’actes nutritifs , sensitifs, appytitifs, d’une autre ame , ame supyrieure , particulierement intellectuelle ,
(1) De animd, I, 9; II, 2-12; III, 1-12; De juv. el senect., cap. 2, 3,
(2) De animd, 11, 3; 111,11.
(3) Ibid. ,1,9; III, 10.
(4) Ibid., II, 12; III, 12; De juv.elsenecl., cap. 1, 3; Eihic. Nic., IV, 2, etc.
(5) De animd , 1, 1, 3, 9 ; II, 2, 3.
(6) Ibid. , II, 3.
0) Ibid., II, 2; III, 6; De gen. anirn., II, 3 ; Ethic. JYic:,X, 7.
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elevee au rang de substance , de les en distinguer, et pourtant de les v rattacher , cette difficulty , Pythagore , Anaxagore et entin Platon 1’avaient dejii 6prouvee ; Platon , par exemple , qui , suivant la remarque de Brucker (1) , tantot semble regarder comme tout-a-fait distinctes l’une de l’autre les. trois ames qu’il admet , tantot, et le plus souvent , semble ne les consid^rer que comme trois faculty , trois parties d’une meme ame , dont la partie supe- rieure neanmoins , presque completement isolee des deux autres , n!a en outre ni la meme essence, ni le mfime avenir. Cette difficulty , je n’ai pas besoiri d’en faire remarquer la nature ; elle touche h la plus grande question de la philosophic , la question de la substantia¬ tion de l’ame et de l’immortalM de la ponsee j question dont la so¬ lution , si grave pour les intertits dela religion et de la morale , est au fond indifferente a celle de savoir comment la science ancienne rattachait a l’organisation les phenomfines de l’intelligenee. Ces ph6- nomenes , quel qu’en soit le principe , force ou substance , esprit ou matiere, ne changent pas pour cela de nature. 11 no s’agit que de les reconnaitre et de les classer sous les titres des diverses especes d’ames admises par la philosophic ancienne , et de voir a quelles parties de notre organisme elle avait rattache celles d’entre elles qui ont quelque caractere sensitif ou intellectuel. II est Evident de prime abord qu’on ne trouve aucun caractere de ce genre dans les phenomenes du domaine des ames nutritive et gen6ratrice , lors- qu’on considere ces ames comme communes aux animaux et aux plantes, et qu’on les distingue l’une et l’autre des autres ames inferieures , les ames sensitive , irascible et concupiscible. Cen’est veritablement qu’a ces dernieres , ou aux faits qu 'elles representent , et dont elles sont la notion generale , que commence , avec le carac- tfere sensitif, appetitif, intellectuel enfm , de ces memes faits, la possibility de les rapporter, en vertu de leur nature , a telles ou telles parties de notre organisation qui enseraient la condition mat6rielle. II restera done & voir quels rapports de ce genre la science an-
(l) Hist, c rit. philos., part. It, lib, II, cap. VI, sect. I.
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cienne avail etablis cntre nos organes et les times concupiscible , motile, sensitive, appetitive, intellectuelle d’Aristote, ou, plus brievement , les ames concupiscible , irascible , et raisonnable de Pytbagore et Platon.
Or, il faut bien le reconnaitre , en remontant aussi haut que le permet l’histoire de la philosophie , ou mieux les documents sur les- quels elle se fonde , l'opinion la plus ancienne surle siege del’ame , de 1’Ame qui fitait tout h la fois la vie , la sensation et la pcnsee , cette opinion est qu’elle a son siege , non point dans la tSte , mais dans la poitrine , et plus particulierement dans le cceur. Voici , si je lie me trompe , comment avait du se faire jour et s’etablir une opinion qui nous parait maintenant si Strange.
11 en est de l’liumanitb comme des individus qui la composent , de ceux surtout dont l’entendement se dSveloppe par la culture. En vieillissant elle s’intellectualise , et se cree en quelque sorte sa raison aux depens de sa sensibility. Pour les auciens, et je nefais ici que donner une forme logique aux temoignages formels de l’histoire de la philosophie , pour les ancieus il y avait done bien moins de distance de la vie a la sensibility , et de celle-ci h la raison , qu’il n’y en a maintenant pour nous entre ces trois termes de notre nature. Or, cette vie , qui , pour ces homines primitifs , etait surtout de la sensibilite , et une sensibility ou l’imagination jouait un grand r61e , ils la transportaient a tous les objets de la nature extyrieure, et, d’une manifere genSrale, a leur ensemble, a ce monde , dont ils ne tarderent pas a faire un grand animal (1). Concluant simultanyment de cet animal a eux-memes , et d’eux- memes a cet animal , ils le virent respirer comme eux (2) , comme
(1) C’6lait comme un dogme de toute la philosophie ancienne. Cela a 616 dit nomm6ment par les pylhagoriciens (Diog. La6r„ VIII, 6 ), par Anaxa- gore (Cic6ron, De ml. dear., I, 11), par Platon ( Timie, cd. Bip., IX, p. 305, @06, et seq. 386 ; Polil., VI, 20), par Arislote ( Arist., De coelo, 1, 9 ; Slob6e, Ed. pliys., I), par Z6non et ses disciples (Diog. Laer., VII, 139, 143, 147. — Cic6ron , De ml. dear., II, 8, 12; III, 8, 9, 12, 13, — Sext. Empir., Adv. math., IX, 101, 102, 103, 104).
(2) Les pythagoriciens , par exemple , le disaienl. Oi ply d™ rvOayopou
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eux prendre son principe de vie dans l’air qui entoure le globe (1), et determine a sa surface des mouvements si impetueux et si re- marquables. Les pythagoriciens parlerent de la creation comme du rxisultat d’un acte de cette nature (2) , et Diogene d’Apollonie alia jusqu’Ji voir dans les etoiles les organes respiratoires du grand tout (3). L’air atmospherique , uni h l’616ment du feu (A) , con- stituait ainsi l’ame du monde , et m^ritait d’autant plus ce titre qu’il 6tait loin d’etre prive de sensibility et meme de pensee proprement dite (5). Par une division presque infinie , qui n’allait
f xtO' tival too xoapov xevov, «t; a iJianvt! 5 xoapos xat 15 o5 ( Plut., Plac. pliil. , II, 9). Xenophane , cn rejetant cette opinion, prouvc, par ccla meme, qu’elle avait cours de son temps et avant iui. tTlov Si opav xal olov axoiiav, pr> (xevtoi avanvEiv (Diog. Lafir., IX, 19). On peutcn dire autantdu passage snivant de Platon : Hveu.m Tt ovx b irrpnijTwj Jeojuvov avonrvovis ( Timde , Bip., IX, 310).
(1) Cela rdsulte , en definitive, des opinions gendtiques d’Anaximene (Arist., Metuph., I, 3 ; Cicdron, De not. deor., I, 10; Acad, qucesl., It, 37; Plutarque, Plac.phil.,1, 3 ; ap. Eusdb., Prepar. Evung., I, 8; Sext. Empir., Adv. math., X , 360 ; Pyrrl i. hypolh., Ill, 30; Diog. Laer., II, 3 ; Origene, Philosoplium., 7; saint Augustin, De civil. Dei, VIII, 2 ; Simplicius, Phys. I, coram. 28) , de Diogene d’Apollonie (■ Arist. , Mel. , I, 3 ; De animd, 1,2; Cicdron, De ml. deor., 1, 12 ; Sext. Empir., Adv. math., X , 360 ; Pyrrh. Iiypotli., Ill , 30 ; Diog. Laer., IX, 57 ; saint Augustin , De civil. Dei, VIII, 2; Simplic., Phys., I, comm. 28 ), d’Archdlalis (Diog. Laer., I, 3 ; Slobde , Eel. phys., I ), et meme d’Hdraclite ( Sext. Empir., Adv. mailt., X, 233).
(2) Arist., Phys.', IV, 6.
(3) Plutarque, Plac. pliil., II, 13 ; Slobde, Eel. phys., I.
(4) Le feu, le chaud, forme, soit en tout, soit en partie, le premier principe admis par Pythagore ( Diog. Laer., VIII, 28), par Hdraclite (Arist., Met., I, 3; Cicdrori , Acad, qucesl., II, 37; Cldm. Alexand., Stromal., V; Orig., Philos., 4), par Anaximene ( Orig., Philos., 7 ; Simplic., Phys., I, comm. 4, 28), par Diogene d’Apollonie (Diog. Laer, IX, 57 ), par Archd- latts (Diog. Laer., I, 3 ; Stobdc, Eel. pliys., I ), par Zdnon (Cicdr., De not. deor., Ill, 14.; Diog. Laer., VII, 156, 157), par Epicure Diog. Laer., X , 63 ).
(5) Opinion de Diogdne d’Apollonie ( Arist., De animd, I, 2; saint Au¬ gustin , De civ. Dei, VIII, 2 ; Simpl., Phys., fol. 33, a ; fol. 33, b ).
Opinion d’Hdraclite ( Sext. Emp., Adv. maili., VIII, 286 ).
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point pourtant , et ne pouvait point aller jusqu’a une separation complete , l’air, le souffle , l’esprit du grand tout , s’introduisant dans chaque animal et dans l’homme en particulier, par l’acte de la respiration (1) , penetrait dans la poitrine et jusque dans le ventricule gauche , ou pneumatique , du coeur (2) , oil , se melant au sang pour l’echauffer, il donnait tout a la fois a la creature sa vie, sa' sensibilite et sa pensee. Voila comment Fame, Fame vivante , sentante et pensante , avait paru aux plus anciens philo- sophes de la Grece , aux philosophes ioniens, successeurs, mais non point, sous ce rapport , continuateurs de Thalfes , avoir pour si6ge la poitrine , et en particulier le coeur ; comment Anaximene disait que notre ame , qui n’est que de l’air, nous gouverne , comrae le souffle et l’air entourent et gouvernent le monde (3) ; comment Diogenc d’Apollonie , pour qui l’air extfirieur general etaitdoue de tout pouvoir, de toute connaissance , de toute pensee , soutenait que , dans l’homme comme dans les animaux , cet air qu’ils respirent et par lequel ils vivent est leur ame et leur pensee , ame et pensfie qui les quittent quand cesse leur respiration , et donl le siege est dans le coeur, puisque e’est dans ce viscere que le sang se forme par l’introduction rapide de Fair (h). Yoila enfin comment Heraclite, aux yeux de qui Fame du monde, le prin- cipe de toutes choses , etait un lluide epure et chaud, comparable h une sorte d’air (5) , disait que Fame humaine est une etincelle de ce feu , de ce fluide universel, ou de la raison geniirale, qui penetre dans l’homme par la voie de la respiration , et qui est en meme
(1) Aristote tail remonicr ccllc opinion a Orphte ( De animd, I, 7 ; Slo- b6e, Ertog. phgs., I). Heraclite la dfiveloppe longuement ( Sext. Empir., Adv. math., YI1, 127 A 131).
(2) C’est la ce que disait Diogene d’Apollonic (Plut., Plac. pliil., IV, 5 ).
(3) Plat., Plac. pliil., I, 3 ; Stobdc , Eel. phys., 1.
(4) Arist., De resp., 2 ; Plut., Plac. pliil., IV, 5 ; Slob6e , Eel. phys., I ; Simplic., Phys., fol. 32, A; 33, a.
(5) Arist., Met., I, 3; Plut., Plac. pliil., I, 3; Sext. Emp., Ails, mailt., X , 233, 360; Diog. Laer., IV, 7,8; Clem. Alex., Strom., V.
30 DD SlfcGE DE 1,’AME
temps comme la racine de la Tie (1). Quant a Anaxagore , s’il eut une idee plus relevee de la pensec toute-puissante (2), s’il ne la confondit point arcc la respiration du monde , s’il la degagea mieux de la mature que ne l’avait fait Diogfene d’ApolIonie , qui pourtant Iui avait ouvert la voie ( il ne parait pas avoir ete aussi heureux dans sa distinction de la peilsee de l’homme et de ses faculty's purement vitales. Pour lui comme pour DiogOne et Hdraclite , le voOf et le se confondirent (3) , et n’eurent d’autre nature que l’air de la respiration (4) , et , suivant toutc apparence , d’autre siege que la poitrine et le cceur.
Au reste, que les plus anciens philosophes grecs aient ainsi regard^ l’air atmosphdrique, Pair epure, subtilise, 6chauff<§, comme Fume du monde , et ce monde comme un animal vivant par une sorte de respiration ; qu’ils aient cru que 1’ame humaine est formic d’une portion de cet air introduit dans la poitrine par Facte inspi- ratoire, et allant se mfiler au sang dans le cceur pour le vivifier et l’echau(Ter ; qu’ils aient ainsi regards cette cavil6 et ce viscere comme le siege de Fame , de Fame vivante, sentante et pensante, fortifies peut-etre dans cette opinion par FespSce de retentissement qu’impriment au cceur les appetits, les passions, et meme quel- quefois les idees ; c’est la ce que prouveraient presque seules les denominations grecques qui designent Fair , le souffle , l’esprit , Fame du monde , le souffle , l’esprit , Fame de Phomme , dip , irveSpa , iJnjjpj , trois termes qui , par leur racine , impliqiient l’idfie de souffle ou de respiration. Telle est , en definitive , Fopi- nion de Platon dans le Cratyle (5) , et 4 cet egard, en effet, il ne
(1) Sent. Emp., Adv. math., VII, 127 a 131.
(2) Plalon, Cratyle, Bip., Ill, p. 203; Arist., De attimd, I, 3; Phys., Vlfl, l;Cic6r., Acad, quccsl., II, 37; Plutarque, Pericles ; Placil. phil., 1,3; Diog. Lacr., II, 0 ; saint Augustin, De civ. Dei, VIII, 2.
(3) Arist., De auim., I, 3 ; Plut., Plac. phil., V, 25.
(4) Arist., De respir., 2 ; Plut., Plac. phil., IV, 3 ; Stob6c , Eel. phys., I.
(5) Platon , dans ce dialogue , donne du mot|i/Xw deux etymologies. La premiere , toule mat6ricllc , et en quelquc sorle extrinseque, revient a cclle
SOIVANT LES ANCXENS.
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saurait y avoir deux manieres de voir. La filiation est ici trop evi- dente. Ce n’est pas le fait interieur qui a noinmd le fait exterieur; ce n’est pas la pensee * fame , qui a donne son nom a la vie , et celie-ci le sien a la respiration. G’est le contraire qui a eu lieu ; et r&me , dans sa designation la plus generale , est encore restee le souffle inspirateur.
Tandis que les philosophes de la Grece, conduits par les gros- sieres idfies de leur epoque, employaient leur science naissante et leur logique de mdtaphores a etablir une erreur, ses physiologistes, ses medecins , homines du meme temps et des memes idees , elaienl amends , par la nature de ieurs etudes et les necessites de leur profession, ii y opposer une verite. Sans nier que la respiration ne fdt I’acte le plus apparent, et en quelque sorte comme la condition la plus necessaire de la vie, et qu’a ce titre quelque chose de fame nedutyetre rattache, 1’dtude des sensations, soit dans les animaux, soit dans l’homme , 1’observatiou surtoutdes maladies , les avaient , des les temps les plus recules , mis sur la voie du role important que joue le cerveau dans les manifestations intellectuelles , et leur avait appris et fait dire que c’est lui qui est le veritable siege de fame par excellence , ou de l’ame de la pensee. Un mddecin , un Crotoniate, qui ne fut peut-etre pas le disciple de Pythagore, mais qui fut son contcmporain , et en quelque sorte son compatriote , Alcmeon, etait d’avis, it ce que rapporte Plutarque (1), que la rai¬ son, la principale partie de l’ame , a son siege dans le cerveau , et que c’est par cet organe que nous percevons les odeurs; et il avancait cette opinion a peu pres a l’dpoque ou Anaximene et Dio-
quc je donne ici. Elle fait de I’ilme , , la force respiratoire et vafrai-
chissante, ava^ux^u> Aont l’abandon determine la morl. Platon I’appelle grossiere , ipoprixov , et nfianmoins on voit qu’il la prfifere a la secondc , qu’il nomme reclierclifie et ridicule , r^norcpo-i , jilmoy , et ou l’Ame est considers comme une force qui mainlient el voiture la nature, le corps ; <fuViv byj\ , xat fyl\ ; — rS<J!Xy ; — $vXri-
( Cralijle, 6dit. bip., 1. Ill, p.318. )
(I) Placil. philos., V, 17.
32 DU SIEGE DE L’AME
gfine d’Apollonie emettaient sur le siege de l’ame meme pensante l’erreur que j’ai rapportee. II est probable que ce qu’a dit la Alcmeon, beaucoup d’autres physiologistes l’ont dit et pense comme lui. Mais l’histoire , si elle a retenu les noms de quelques uns d’entre eux , n’a pas conserve leurs doctrines , et il faut ar- river jusqu’a Hippocrate pour voir cette assignation du si6ge de l’ame proclam6e en des termes qui ne peruiettent pas de douter qu’elle ne fut tout a la fois le resultat de sa science propre et de celle qui est resumGe dans ses ecrits.
La critique n’a plus pour tache de demontrer l’existence d’Hip- pocrate et 1’anc.iennete des ouvrages qu’on lui attribue ; mais elle est arrivee a distinguer d’une maniere assuree, parmi ces ouvrages, ceux qui sont dus au mddecin de Cos lui-meme , ou qui ont et6 composes sous ses yeux, et en quelque sorte sous son inspiration, par ses enfants et par ses disciples, de ceux, au contraire, qui sont fividemment et de beaucoup postfirieurs a l’epoque oil il vivait. Aux preuves qui ont ete donnees de cette distinction vient s’a- jouter d’une maniere remarquable la difference des rapports 6la- blis , dans ces deux ordres de traites , entre les actes sensitifs et intellectuels , et une partie determinee de notre organisation. Ainsi , dans les livres hippocratiques qui ne sont pas d’Hippocrate , et qui ont manifestement ete ecrits au temps d’Aristote et de Praxagorc, dont ils reproduisenl les opinions, sont ineconnus, comme je le dirai plus tard, les rapports de la pensee au cerveau , et le siege du centre de perception y est place dans un tout autre organe. A s’en tenir, au contraire , aux traitds qui , sous le noin d’Hippocrate , portent le cachet evident et de sa science et de sa maniere , et lui sont irrefragablement attribues , on voit que pour lui le cerveau n’est pas seulement le siege de l’ame , mais qu’il est son interprete , son organe , Sla.yydo<; (1) , ou plutot celui de la pensee. Cette partie, suivant Hippocrate, est pour rhomme la source , la condition necessaire de toute sensation , de
(1) De morbo snero.
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toute connaissance , de tout plaisir, de toute douleur (1). C’est par elle que nous raisonnons , que nous deraisonnons , en sante , dans les maladies, dans la fievre , la phrenesie, la folie (2). Sa bonne conformation , son bon temperament, importent au caractere et a la rectitude de 1’intelligence (3) , que troublent et dcnaturent les affections el les lesions de cet organe (4). Les preuves de cette doctrine eclatent dans toutes les parlies des ouvrages d’Hippocrate dont la nature les comporte, et sa medecine, son hygifene, n’y sont pas plus ctrangeres que son anatomie et sa physiologic.
Aprbs des dires aussi formels que ceux d’ Hippocrate sur lc role du cerveau dans les actes de la pensee, et en presence de faits identiques & ceux qui lui avaient fait , h lui et a ses predficesseurs , emeltre ces opinions , il n’etait pas possible qu’elles ne fussent pas partagees par ses successeurs en medecine et en physiologic , et c’est cequi cut lieu en effet. II ne nous est parvenu qu’un tres petit nombre de doctrines medicales surce sujet ; mais toutes, pour le peu qu’on en connaisse, reviennenl au fond a celle d’Hippocrate. Ainsi Herophile placait le siege de la principale partie de Fame dans les ventricules du cerveau (5) ; ainsi Erasistrate , apres 1’avoir mis dans les enve- loppes de cet organe (6) , lorsqu’il croyait que les nerfs en pro- viennent, avait fmi par le placer dans sa substance memo , lorsqu’il eut reconnu que c’est elle qui leur donne naissance (7) ; ainsi , enfin , la connaissance de cette origine avait porte Eudfeme et M - rinus a se ranger a cette derniere opinion (8).
(1) De morbo sacro.
(2) Ibitl., et De morb. vulg., passim.
(3) De aer., aq. et loc. — De homin. struct.
(4) De capil. vuln. — De morb. vulg., etc.
(5) Piutarque, Placit. phiL, IV, 5.
(6) Id., Ibid.
(7) Galien , De Uippocr. et Plat. Placit., VII, 3; VIII, 1.
(8) De Uippocr. el Plat. Placit., VIII , 1. — II y a eu pourtant, dans l’antiquite , et apres Hippocrate , des mddecins qui ont donn6 a i’Ame de la pensee un autre sitSge que le cerveau. Leur opinion , a cet (Sgard , se liait , en giineral , a cellc de la sccte ptiilosophique a laquellc ils se raltachaicnt
ASX, mkd.-i'syc, t. i. Janvier 1843. 3
3/l DU SlfiGE DE L’AME
Mais c’est surtout dans Ies ouvrages de Galien , dans ces ouvrages si remarquables par la science physiologique dont ils sont pleins , que se trouvent , avec surabondance , et les preuves de l’affectation du cerveau a l’exercice de 1’intelligence , et une determination , bonne ou mauvaise , des conditions de cette affectation ; en un mot , une physiologie de la pensee . qui , en la debarrassant des hypotheses et des erreurs que Galien et son epoque y ont mfilees , orrne encore , a peu de chose pres , tout l’actif de la science sur ce sujet.
Galien est a la fois un des philosophes et un des pbysiologistes qui ont le plus longuement discute et le plus raisonnablement ap- precie la nature de l’ame, celle surtout de ses parties ou de ses facul¬ ties inferieures. II ne nie point les rapports etablis par la science , sa devauciere ou sa contemporaine, entre les principales parties ou les principaux organes du tronc , le foie et le coeur, et les ames inferieures, ou les parties, les forces, les notions en quelque sorte inferieures de l’ame , les ames concupiscible et irascible. Ces ames , il les recommit, les adopte (1) ; il leur est, pour ainsi dire, re- connaissant de ce qu’elles font, chacune dans son officine, pour sa theoric de l’csprit animal , produit et elabore par elks dans le foie et dans le cceur, et envoye , dans le cerveau , h 1’ame par ex¬ cellence , pour y etre converti en esprit en quelque sorte intellec- tuel , instrument plus special de cette espece d’ame , et comme le vehicule de la pensee (2). Cette pensee, en effet, cette sorte d’ame,
Parmi ces medecins, on peut citer Praxagoras , Ascliipiade dc Bithynie , Archigenc , qui placerent, avec Aristote, Epicure et les slo'icicns , le siege de la principale parlie de l’irae dans le coeur. Toulefois , on voit , par le passage mcfne de Galien relatif a cetle opinion chez Archigenc (De loc. aff., I, 1 ), que ce mfidecin et ses disciples ne savaient trop comment la soulenir, qu’ils n’lHaient pas bien stirs de sa v6rit6 , et qn’elle leur paraissaita eux- memes en contradiction avec la nature et le traitement de la plirfinfisie et de la Ifilhargie , deux maladies cerfibrales qui entrainent essenlicllement un dfisordre de l’intelligencc.
(1) De Hippocr. el Plat. Placilis, VI, 3 ; VII, 3 ; VIII, 1. — Lib. Quod animi mores corpor. temp, sequuntur, 3. — De humor., comm. II.
(2) De Hippocr. et Plat. Placit., VII, 3.
SUIVANT LES ANCIENS.
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c’est le cerveau qui est sa demeure , son organe (1). Citer des preuves de cette affectation , telle que l’enseigne Galien , ce serait citer, non des pages , mais des volumes entiers de ses ouvrages. II faut voir comment il se rit des philosophes qui sont alles chercher dans les poetes , dans Homere et dans Ilesiode , des preuves de l’opinion qui fait du cceur le si«Sge de Fame raisonnable (2) ; com¬ ment a cct egard il combat et Aristote et Chrysippe (3) , et s’ap- proprie , en les appuyant de toute sa science anatomique , physio- logique et mddicale , les idecs de ses deux maitres en philosophic et en medecine, Platon et Hippocrate (4) . 11 faut voir comment, rec- tifiant l’opinion mal a propos attribute a ce dernier, il se demande i> quoi servirait dans i’hypothese oil le cerveau , independamment de ses fonctions psychologiques , aurait pour usage le rafraichisse- ment du cceur , a quoi servirait toute cette multiplicite de formes qu’on y remarque (5).
Je n’ai point a parler ici de cette theorie de l’esprit animal , base de la physiologie cerebralc suivant Galien , theorie que ce me- decin a empruntee a Hippocrate et 4 Aristote, et dont le gerrne re¬ monte aux opinions ioniennes sur 1’ entree de Fair dans le poumon , et par lepouinon dans les cavites gauchesdu cceur. J’ai du me bor- ner a montrer ou plutot a rappeler combien etait formelle, fondee et appuyee de preuves detaillees , 1’opinion du second des princes de la physiologie , sur Faffectation de l’encephale aux manifestations intellectuelles.
Apreslui les physiologistes n’ont gufere fait que reproduire la memo opinion , non point par un esprit d’imitatiou servile , mais parcc
(1) De usu pari., IX, 4 ; Desympt. caus., I; Liber, Quod animi mor : corporis lemp,tseq., 2, 3, 4; De Hippocr. el Plot. Placit., Ill , S; VIT , 3 ;
VIII, i.
(2) De Hippocr. el Plat. Placit., II, 2, 3.
(3) Ibid., T, 6 ; II, 2, 3, 4, 5, 0, 7, 8.
(4) Ibid., passim , mais surtout livres III, V, VI, VII, VIII.
(5) De usu pari., VIII, 3.
3f>
DU SIIiGE DE t’AME
que , du point de vue de Ieurs Etudes , il ne leur fitait pas possible d’cn avoir une autre ; et ce serai t. vraiment peine perdue que de rappeler, en descendant la chaine des temps , comme ayant tous soutenu ct developpe cette maniere de voir, les noms d’Oribase, deVesale, de Vieussens, de "Willis , de Malpighi, de Colombo, de Ridley, de Haller, cn un mot de tous les anatomistes anciens et modernes , sans exception. Qu’un grand anatomiste , Varole , ait blSme Platon et Galien d’avoir donn6 le ccrveau pour siege a la pensee proprement dite , et ait ajoute que Fame ne sc sert de cet organe que pour ses facultes inferieures, et comme d’une sorte de sensorium commune (1), cette opinion , <5mise , du reste , bien anterieurement par saint Augustin (2) et par d’autres philosophes chretiens , n’en rattache pas moins le cerveau a la pensee , et elle ne saurait, en aucune facon, justifier cette orgueilleuse assertion de Gall, qu’avant lui, les anatomistes, et meme Igs anatomistes modernes, parrni lesquels il cite quelques noms, etaient presqu’a I’unanimite d’avis que le cerveau , sorte de pulpe inorganique , n’a aucune part aux fonctions de Fame (3). Cette assertion est d’autant plus mal fondle , que tous les auteurs que cite Gall sont d’une opinion precisfiment contraire a celle qu’il leur attribue ; et si par hasard quelque anatomiste, incapable de voir plus loin que le bout de son couteau , avait emis une assertion aussi fausse , il ne faudrait pas le combattre , on ne devrait pas meme le citer.
Somme toute, que ce soit aux physiologistes , aux mfidecins , que la science antique doive la connaissance du veritable siege de Fame pensante , ou , pour parler plus exactement , de l’affectation du cerveau a l’exercice de la pensee , c’est la ce qui me paralt ne pas pouvoir etre mis en doute , et ce qui aurait pu etre etabli a priori. Que si, d’apres ce que j’aurai a dire tout-'a-l’heure , on objecte que les pythagoriciens avaient precede les m<5decins , ou tout au moins avaient marche de front avec eux dans la con-
(1) Const. Varol., An at., 1,3.
(2) De a:imd et ejus origine, IV.
(3) 6'ur les fond, intellect, du cerveau , t. II, p. G2, G3.
SUIVANT LES ANCIENS.
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naissance de cette verite, je repondrai.d’abord que les dcrits qui nous restent de ce venerable institut philosophique sont dus a des homines venus apres les pins anciens des physiologistes dont j’ai relate les determinations sur ce sujet , apres Alcmeon , par exemple , et assez peu de temps .ivant Hippocrate ; que ces philosophes ont bien pu, par consequent, meler aux doctrines de leur maitre des opinions qui n’etaient ni de lui ni de son epoque. Je repondrai ensuite que , dans le cas memo ou Ton voudrait faire remonter jusqu’a Pythagore lui-meme l’opinion du siege de la pensee dans le cerveau , il ne faudrait pas oublicr deux choses : la premiere, c’est qu’il pouvait la tenir d’ Alcmeon, qui habitait comme lui Crotone , tout aussi bien quo la lui avoir cnseignee ; la seconde , c’est qu’h 1’exemple de beaucoup de philosophes qui n’6taient philosophes qu’a condition de savoir tout ce qu’on pou¬ vait savoir a cette epoque , Pythagore etait inedecin (1), anato- miste , et avait pu par consequent, mieux que ceux des philosophes qui n’avaient pas joint I’etude de la physiologic a celle des autres parties de la science , se faire une idee exacte du veritable siege de la pensee. Plus tard, on voit de meine Democrite, qui, pour des raisons que j’aurai a exposer bientot, se rangeait sur le siege de Fame a l’opinion des philosophes ioniens (2), etre conduit, par ses connaissances anatomiques, a l’abandonner pour celle d’Hippocrate (3). De meme, on voit un des successeurs d’Aris- tote, Straton le physicien , le physiologiste , amcne par des etudes analogues a rompre avec les doctrines de son maitre , admettre dans le cerveau un organe particulier pour l’entcndement (A),
(1) Diog. Lacr., VIII, 12 ; Celse, De re medic., pni'f. , in init.; Pline , Hist, nat., II, 8.-
(2) Avist., Dc anim., I, 2; De respir., 4 ; Plut., Plac. phil., I, 2; Diog. I,a<jr., IX, 44.
(3) Plut., Plac. phil., IV, 5. — Diimocr., flip poor. Dpisi. Cet dcrit , tout apocryphe qu’il est , monlre que ce n’est pas seulement le faux Plutarque qui a altribud a Democrite cette autre opinion sur le siege de I'Ame.
(4) Plut., Plac. phil., IV, 5.
nu SIEGE DE l’aME
ayant pour instrument lcs sens (1) , et dire que les sensations ct les affections ont leur siege dans cet organe, et non point dans les surfaces sensitives elles-mfimes (2). De memo enfin, on voit les Arabes, modernes disciples d’Aristote, mais disciples aussi de Galien, rejetant la doctrine du Lycee sur le siege du sensorium commune dans le cceur, y substituer l’opinion physiologique que c’eslle cer- veau qui est l’organe de Fame, et pretendre meme que certaines de scs parties sont affectees aux principales facultes intellectuelles (3). Dans toute recherche scientifique , il y a tel point de vue d’oii il n’est pas possible de ne pas voir la virile, et il y en a tel autre d’ou il est impossible de la decouvrir.
Au reste , s’il n’est pas sur que Pythagore ait cru de lui-mSmc qu’il faut placer dans le cerveau le siege de Fame raisonnable , si , cette maniere de voir, il pouvait la tenir d’Alcmion aussi bien que la lui avoir communiquee , il n’est pas douteux qu’elle n’ait ite plus tard celle de son ecole , et qu’elle ne s’y soit melee aux autres points de sa doct ine.
Il existe un fragment de Philolaiis (4) , tire de son livre de la Mature , et on il est dit qu’il y a dans l’animal raisonnable , dans
(1) Seit. Empir., Adv. math., VII, 350.
(2) Plut.. Plac. phil., IV, 23.
(3) Avicenne , Fenic., I ; Doct. , G , cap. 5. — Averroes , Epist. de collect, intellect, abstract, citm homine. Cette derniere opinion rcmonte plus liaut. On la trouvc cxprimdc au chapitrc XIII du livre de Nemesius, De JYaturd
(4) On saiten quelle estime itail dans la philosophie pythagoriciennc le nombre qualrc , la tetrade. «13c meme , est-il dit immddiatement avant le fragment qu’on va lire , de meme que le corps de l’homme se divise en quatrc parties , la tete , le tronc, lcs cxtrcmitcs supdrieures et les extrimitSs in- terieures , de memo ses facultes sont au nombre de quatre. Ka! xt'tr traps? apx*' xov 5<oou tov Xoyexov Samp xai $'AsIao« Iv x5 irfpi ipvcrsM; Xeyte, ijxeepetXtti, xapita, bpxpoiXif, alSoTov’ xeepexXa psv via, xapSlex Se \lv/DC' xai alcrflrjtrio; ,
xe xai ynJLf bxir* le xiv ivOp.iL apX\v , xapila S\ lev &U , SW«FoS (5! xav ip vx5, aliotov is rkv fapnavTav.
( Thcologum. aritlimet., Tetrad., p. 22.)
SUIT ANT LES ANCIENS.
39
l’homme , quatre puissances , Ap^ai. Les deux dernieres , ou les infiSrieures , placees aussi dans les appareiis organiques de la partie infdrieure du corps, ou»«X'oj «i5oiov, sont relatives auxfonctions de la nutrition et de la reproduction. Les deux autrcs , ou les plus Glevfies , sont le cceur, xapSla, qui est consacre a l’ame sensitive , xai a'i'aGricic? , Fencephale , tywtysX op, qui est consacre h la pensee, vo£;. II resulte de la, ajoute Philolaiis, que tandisque les appareiis de la reproduction et de 1’ alimentation sont le siege des parties inferieures de l’ame , de celles que l’homme a en commun avec les plantes , et memc avec tout le reste de la creation , le coeur est le siege de celle qui lui est commune avec tout animal , et Fen- cAphale enfin est celui de la partie de Fame qui est tout-a-fait par- ticuliere it l’homme , ou de Fame de la pensee.
A ce temoignage d’un pythagoricien , l’histoire de la phi¬ losophic permet d’en aj outer quelques autres qui s’y rapportent entiferement, et qui montrent que la doctrine qu’il renferme fitait bien celle de Fecole italique sur le sidge de Fame , ou sur les rap¬ ports it etablir entre ses diverses especes , ou ses diverses facultAs , et certaines parties principales de notre organisation.
Cicdron, dans un passage, du reste assez peu concluant, parle du cerveau et du coeur comme du sifige qu’auraient assignd h Fame les disciples de Pythagore (l).
D’apres Plutarque , ce philosophe placait dans le coeur, irzp\ z'nv xapSiav, la partie animale de Fame, to fa-nxbv, et dans la tete, ncp'i rr,v xstpaXriv, sa partie raisonnable et plus spficialement pen- sante, hytxbv xac voepbv (2).
Au dire de Diogene de Laerte, les pythagoriciens divisaient Fame de l’homme en trois parties , la pensee , vouj, la raison, <pphc;, le courage , ou la partie irascible , 0v[x6;. L’ame irascible et Fame pen- sante, 0ufib? et voOf, existent dans les animaux comme dansl’homme. La raison , <pphe^, existe dans l’homme seul. Le siege de Fame s’Atend
(1) Tuscul. quaesl., I, 17.
(2) Plut., Plac. ptiil., 1Y, b.
DU SIEGE DE L’AME
It 0
du coeur a la lete. Dans le coeur reside seule sapartie irascible ou leOufioj; dans l’encephale reside sa partie pensante et raisonnable, le vou? et le fpiveg (1).
Le resultat de tous ces temoignages est formel. Pythagore et son ecole , regardant l’ame conime le principe qui fait a la fois vivre , sentir et penser, la divisaient en ames ou fjcultes secondaires, qu’ils placaient dans les principales parties du corps. Si, dans cette sorte de distribution , ils avaient fait du tronc le siege des ames inferieures, et, a 1’exemple des Ioniens, regarde le coeur comme celui de Fame sensitive et passionnee , ils avaient donne un siege , et en quelque sorte un trone tout-a-fait separe, a Fame par excel¬ lence, a Fame de la pensee et de la raison, vou; et ipptng, et ce siege c’etait le cerveau, iyxcfdXog. Et ce qu’il y a de tout-a-fait remarquable dans cette antique affectation de Fencephale a Fexercice de la pensee, c’est que les pythagoriciens avaient bien vu que les animaux, inde- pendamment des sensations qu’ils ont en commun avec l’homme , partagent encore, jusqu’a un certain point, avec lui le privilege de la pensee, du voZg, dont leur cerveau est l’organe, comme le cerveau de l’homme est a la fois celui de la pensee, voZg, et de la raison , 'ypm?, son apanage exclusif. Que Fon compare cette doc¬ trine pythagoricienne de psychologie et d’organologie appliquee aux animaux, avec l’automatisme qui, de nos jours, niait aux brutes leur sentiment et en quelque sorte aussi leur cerveau , et qu’on se demande lequel l’emporte ici , de Fancien ou du moderne , de Py¬ thagore ou de Descartes.
Dans F expose que je viens de faire des opinions de la secte ita- lique, sur Faffectation du cerveau a Fexercice de la pensee, je n’ai point parle du livre de Tim<5e de Locres , ni des verites qu’il ren- ferme sur ce sujet. La critique moderne a desormais invinci- blement demontre l’inauthenticite de cet ecrit , tjui, loin de con- stituer le theme du fameux dialogue de Platon , semble n’en etre que l’analyse. Ce n’est done pas dans cet ouvrage que le chef de
(1) Diog. Laert. , VII, 30.
SUIVANT LES ANCIENS.
id
l’Academie a pu prendre sur le siege de l’ame les idees que je dois maintenant faire connaitre. Mais le fragment de Philolaiis, quej’ai rapporte tout-a-l’heure , suffirait seul pour prouver que Platon a du puiser a d’autres sources egalement pythagoriciennes le germe que contient son Timfie sur la physiologie de la pensee. D’un autre c6te , il n’a pu manquer de mettre a profit a cet egard les determi¬ nations des medecins ses devanciers, et en particulier celles que renferment les ouvrages d’Hippocrate, dont il connaissait tout le merite (1). Mais c’est de main de maitre qu’il a fait usage de ces divers materiaux , et peut-etre ne lira-t-on pas sans etonnement ce que disait , il y a plus de deux mille ans , le plus grand philosophe spiritualiste de l’antiquite sur le role que joue le system e cer6bro- spinal, car c’est icile mot propre, dans la manifestation des diffe- rcntes facultes de 1’intelligence , depuis les plus basses etles plus sensitives, jusqu’aux plus elevees et aux plus intellectuelles.
« Ainsi que nous l’avons dit en commencant, toutes cboses etaient d’abord sans ordre, et c’est Dieu qui fit naitre en chacune et intro- duisit entre toutes des rapports harmonieux, autant que leur na¬ ture admettait de la proportion et de la mesure ; car alors aucune d’elles n’en avait la moindre trace , et il n’eut pas 6te raisonnable de leur donner les noms qu’elles portent aujourd'hui, et de les ap- peler du feu , de l’eau , ou tout autre Element. Dieu comment a par constituer tous ces corps, puis il en composa cet univers, dont il fit un seul animal , qui comprend en soi tous les animaux mortels et immortels. Il fut lui-meme l’ouvrier des animaux divins, et il cbargea les dicux qu’il avait formes du soin de former k leur tour les animaux mortels. Ces dieux, imitant l’exemple de leur pfere, et recevant de ses mains le principe immortel de l’ame , ap^r,v
(1) Platon, dans deux de ses dialogues, le Phbdre et le Protagoras, parle d’Hippocrate de Cos comme d’un mfidecin cfilebre, et pour ainsi dire comme d’un professeur en mMecine. Galien d’ailleurs a longuemcnt 6numfir£ tous les emprunts faits au prince des medecins par le prince des philosophes. {De Hipp. el Plat, placit. , passim , mais surtout livre VIII ; De usu par-
&2
DU SIEGE
aQavatrlv, formferent ensuite le corps mortel, qu’ils donnfe- rent a Fame comme un char, et dans lequel ils placerent unc autre espece d’fime, amc inortelle, siege d’affections
violentes et fatales : d’abord le plaisir, le plus grand appat du mal , puis la douleur, qui fait fuir le bien , I’audace et la peur, conseil- lferes imprudentes , l’esperance, que tronipent ais6ment la sensation depourvue de raison , et 1’ amour qui ose tout. Ils soumirent tout cela a des lois necessaires , et ils en compos&rent l’esp&ce mortelle , to Ov/iTov yt'vo?. Mais, craignantde souiller par ce contact, et plus que ne l’exigeait unc nficcssite absolue, 1’ame divine, ro&Tw* ils assignment pour deme'ure a 1’ame mortelle, to Gvt.tgv, une autre partie du corps , et construisirent entre la tetc et la poitrine unc sorte d’isthme et d’intermediaire , mettant le con au milieu pour separation. Ce fut done dans la poitrine et dans ce qu’on appellele tronc qu’ils logferent Fame mortelle, to t-o? Owjrfcvyfvo*; et comme il y avait encore dans cette ame une partie meilieure et une pire , ils parlag&rent en deux l’intfirieur du tronc , le di- viserent, comme on fait pour separer l’habitation des femmes de celle des hommes, et mirent le diaphragme entre elles. Plus prfes de la tetc , entre le diaphragme et le cou , ils placerent la partie virile et courageuse de Fame, to {mr'xov t-o; mSpzio.q y.at Qupou, sa partie belliqueuse , pour que, soumise a la raison, et de concert avec elle , elle puisse dompter les revoltes des passions et des d«5sirs , lorsque ceux-ci ne veulent pas obeir d’eux- memes aux ordres que la raison leur envoie du haut de sa cita- delle. Le cceur, le principe des veines et la source d’oii le sang se repaod avec imp6tuosite dans tous les membres, fut place comme une sentinelle; car il faut que, quand la partie courageuse de Fame, to tou Gufiou yi-jo; , s’emeut, avertie par la raison, qu’il se passe quelque chose de contraire a l’ordre , soit a l’exterieur, soit au-dedans , de la part des passions , le cceur transmette sur-le- champ, par tous les canaux , h toutes les parties du corps , les avis et les menace^ de la raison ; de telle sorte que toutes ces parties s’y souinettent et suivent exactement l’impulsion recue , et que ce qu’il y a de meilleur en nous puisse ainsi gouverner tout le reste. . .
SHIV ANT LES ANCIENS.
li 3
Pour la partie de l’ame qui demande des aliments et des breuvages,
6 <5c o'o cTtcovte xai iroOwv £7n0up)Tixoy ty)c et tout Ce que la
nature de notre corps nous rend necessaire , elle a dte mise_ dans l’intervalle qui separc le diaphragme du nombril ; et les dieux l’ont etendue dans cette region comme dans un ratelier, ou le corps put trouver sa nourriture. Ils l’y ont attachde comme une bdte fdroce , qu’il est pourtant ndeessaire de nourrir, pour que la race mortelle subsiste. G’est done pour quo , sans cesse occupde a ce ratelier, et aussi eloignee que cela sc pouvait du sidge du gouvernement , elle causat le moins de trouble , et fit le moins de bruit pos¬ sible , et laissat le maitre ddliberer en paix sur les interdts com- muns , e’est pour cela que les dieux la reldgudrent ft cette place. Et voyant qu’elle ne comprendrait jamais la raison, et que si elle eprouvait quelque tentation, il n’etait pas de sa nature d’exdcuter des conseils raisonnables , et qu’elle sc laisserait plutot sdduire le jour et la nuit par des spectres et des fantomes , les dieux , pour remeclier a ce mal , formerent le foie , et le placdrent dans la de- meure dela passion. Ils le firent. Compacte, lisse et brillant, doux etamer a la fois, a (in que la pensec qui jaillit de 1’intelligence soit portde sur cette surface comme sur un miroir qui recoit les em- preintes des objets , et sur lequel on peut voir 1’image. Tantot ter¬ rible et menacante , la pensde epouvante la passion par le moyen de la partie amere que le foie contient; tantot une inspiration se- reine , partie de l’intelligence , fait naitre des images toutes con-
traires . C’est aihsi que la partie de l'ame , uoTpav, qui ha-
bite pres du foie, devient paisible et tranquille, qu’elle jouit pendant la nuit d’un repos convenable, et recoit en songe des avertissements, parce qu’elle est privde de raison et de sagesse.
» Voila la nature de l’ame, voila ce qu’il y a en elle de mortel, ce qu’il y a de divin, -ra ph oZv -rrcp'i ogov 3vvjtov ,
xat oaov Bitov. Voilii comment , par quels rnoyens et pour quelles causes, ces deux parties out ete placees dans des lieux separes. Si la divinite dficlarait par un oracle que tout ce que nous venous de dire est confonne a la v6rite , alors seulem'ent nous pourrions l’af- firmer; mais que cela soit conforme a la vraisemblaiice , et en y
DU SIEGE
l’ame
hh
reflechissant encore maintenant avec plus d’attention , jc crois que nous pouvons l’admettre , et nous l’admeltons en effet (1 ). »
Dans le long et interessant passage qui precede , et oil je n’ai fait que quelques legeres coupures, les parties de lame ne sont, il est vrai , rapportfies qu’ii telles ou telles parties du corps , et sans qu’il y soit question du systeme nerveux central. Mais il n’cn est pas de meme de celui qui va suivre. Si le premier developpe Py- thagore , le second resume Hippocrate , et Ton va voir avec quelle verit6.
« Lcs choses semblables , les os , la chair , ont toutes la moellc pour principe; car c’est pour etre attaches a la moellc que les liens de la vie, qui unissent l’ame au corps, sont comme les ra- cines qui soutiennent l’espece mortelle. Mais la moelle clle-meme a une autre origine. Dieu prit les triangles primilifs , reguliers et polis, qui etaient les plus propres a prod u ire avec exactitude le feu , l’eau , l’air et la terre. Il separa chacun d’eux du genre au- quel il appartient , il les mSla entre eux, en les combinant avec harmonie , et de ce melange fit naitre la moelle , qui est le gcrme de toute 1’espece mortelle. Puis il sema a la moelle et attacha a sa substance tous les genres d’ames, t« tuv ytrn , et il la divisa elle-meme, des le principe , en autant d’especes qu’il devait y avoir d’especes d’ames, et il leur donna les memes qualitfis. Il fit par- faitement ronde la partie qui devait contenir le germe divin , to Suo v <77rfppa , comme un champ contient la semence , et il lui donua le nom d’encephale, lyxiyAo; , parce qu’il devait etre contenu dans la tete , xzvalr, , de chaque animal , quand il serait acheve. La par- tie de la moelle qui devait contenir la partie mortelle de 1’ame , to Xe <Vov xa\ 3vv)t'ov tr,; , recut a la fois des formes rondes et des formes oblongues, etil luilaissa lenom general de moelle. Elle lui servit comme d’ancre a laquelle il attacha les liens qui unissent l’ame enti6re, Traoijj ; et autour de cet ensemble il construi-
(1) Timtie, t. XII, p. 196 et suiv., de la traduct. de M. Cousin ; p. 38S a 393, du grec , 6dit. Bipont.
SUIVANT LES ANCIENS. 45
sit notre corps , auquel il donna pour premiere enveloppe la char- pente osseuse (1). »
Qu’on fasse dans les deux morceaux qu’on vient de lire la part du temps et de 1’imagination , qu’on en retranche les hypotheses mises a la place de faits qui ne pouvaient etre connus alors , les comparaisons , les images , qui alterent la verity , au lieu de l’ficlai- rer, qu’on aille , en un mot , au fond dcs choses , tel , du reste , qu’il nous estdonne de l’apercevoir maiutenant, et l’on verra combien cst remarquable , dans son exactitude et dans son harmonic, cette antique ebauche d’une physiologie de la pensec.
Et d’abord , ces trois ames , que reconnait Platon , a l’exemple de Pythagore , comprennent et representent toute la psychologie , mais nc comprennent etne representent qu’elle , etlaissentde cote tout ce qui , dans la vie de nutrition , et dans la vie de reproduc¬ tion , a lieu sans que la sensation ou lc fait de conscience y iuter- vienne. C’est d’abord 1’ame vegetative ou nutritive, qui appete les aliments et les boissons, et a Iaquelle se rapportent, dans la psycho¬ logie modernc , les instincts les plus grossicrs , relatifs aux besoins de la conservation individuellc et de l’alimentation, et en particular les sentiments de la faim et de la soif. C’cst ensuite 1’ame irascible , concupiscible, passionnec, qui a trait a toute la serie des senti¬ ments et des passions, ou desfacultes auxquelles cette rueme psy¬ chologie a essaye de les rattacher. G’est enfin 1’ame niisonnable , celle qui , dans sa suprematie , represente 1’ ensemble des hautes fa- cultes intellectuelles , et est , dans son immortalite, le substratum de la vie a venir.
Mais ces ames , principes ou notions generales des differents ordres de faits psvchologiques, ces ames, que sont-elles pour Platon? Quelle nature, et en quelque sorte quelle existence leur attri- bue-t-il? Tantot, ainsi que je l’ai deja dit, il semble les consid6- rer comme des antes distinctes et separecs l’une de 1’autre ; tantot,
(l) Timie , p. 204 ct 205 , du lome XII de la traduction de M. Cousin ; p. 301, 395 du grcc , 6dil. Biponl.
46 DU SIEGE DE L’AME
et le plus souvent , il les appelle des espfeces, des genres , des forces, des parties d’une mcme ante. Mais malgre cctte confusion appa- rente, qui n’en avait point impose a Galien (1), il est evident qu’il fait une grande difference entre l’ame superieure et divine , sub¬ stance veritable et immortelle , et les Arnes inferieures, appetitive et irascible , simples forces de l’organisme , destinees a perir avec lui. Les actes sensitifs qui sont du ressort de ces deux ames , l'Ame superieure est loin d’y rester completement etrang&re , puisqu’elle en prend connaissance , pour les coordonner et les rdgler ; et l’on ne trouverait pas beaucoup a reprendre dans cette trisection pla- tonicienne de l'ame, si Ton voulait ne considerer que comrne une sorte d’hyperbole psychologique la conscience, attribute aux antes nutritive et irascible, des faits instinctifs ou passionnes qu’elles reprfisentent , et la, reporter .tout enti&re 4 fame superieure et sub- stantialisee.
Toutefois, ce sur quoi je dois surtout insister ici , c’est la maniere dontPlaton a rattache a l’organisation ses trois especes d’ames, c’est- a-dire en definitive les faits psychologiques relatifs aux besoins , aux passions, aux sensations et a la pensee. La moelle, la moelle qui est renfermee dans la tete et dans la colonne de 1’epine , voila , dit Platon , le champ des ames , le lien qui les unit entre elles et au corps. La moelle epiniere est le siege des ames mortelles, des antes de l’appetit et des passions. La moelle qui est contenue dans la Lete, le cerveau , est celui de l’ame raisonnable et divine , la citadelle du haut de laquelle elle commande aux ames inferieures, dont elle di- rige et modere les mouvements. Traduit en langage physiologique moderne, ceci reviendrait a dire que la moelle epinibre est 1’organe de transmission et d’excitation des sensations et des mouvements re¬ latifs a la vie de nutrition , et meme a cette vie des passions qui de¬ termine dans la poitrine et le coeur de si remarquables mouvements, tandis que le cerveau est particuliferement , sinon exclusivement , consacre a l’exercice de la pensee proprement dite ; et il n’y a rien de
(1) De Hippocr. et Platon. Placilis , VI, 2.
Sl'IVANT EES ANCIENS. hi
plus exact que cet <5nonce. La demidre partie surtout en est for- melle ct ne presente aucune ambigui'te. Le cerveau est le siege de Fame raisonnable, l’organe de l’intelligence , protege, dans ses importantesfonctions, par la voute solide du crane. Cette determi¬ nation physiologique , qui remonte jusqu’a Pythagore, nousallons la voir descendre toute la serie philosophique depuis Platon jus¬ qu’a Descartes , comme nous l’avons vue , depuis Alcmeon et Hip- pocratc , descendre toute la sfirie physiologique jusqu’aux anato- mistcs mod ernes.
L’hisloire de la philosophic ne donne pas les moyens de savoir si , dans l’Academie mfime , et chez les successeurs plus ou moins immediats de Platon , son opinion sur le role du cerveau dans l’exercice de Ja pensee se continue avec les autres parties de sa doctrine ; niais on peut sans crainte alfirmer que c’est ainsi que cela cut lieu. On trouve , en eflet , plus tard cette opinion professee par des philosophes qui ne se rattachaient guere aux id6es platoni- ciennes qu’en s’en faisant les historiens. Ainsi 1’on voit Giceron reconnaitre que Fame a son siege dans la tete (1) , et que ce siege est lie aux organes des sens (2). On voit Plutarque, qui nous a conserve tant d’opinions contradictoirns sur ce sujet , admettre que le propre siege de l’entendement et de la raison , c’est le cer¬ veau (3). Mais on voit surtout la philosophic chretienne, qui a tant fait d’emprunts a Platon , on la voit , des ses commencements, admettre encore , avec lui, que l’encephale est le siege de Fame , l’organe de l’intelligence. Le cerveau , dit saint Augustin , le plu savant , le plus platonicien de tous les Peres , le cerveau est l’or- gane de Fame , du moins pour les sensations et les mouvements volontaires (4). C’est dans la tete , dit saint Clement d’Alexandrie, qu’est placee la principale faculte de Fame (5). Cette partie , sui-
(1) Tuscul. qucesl., I, 29.
(2) Ibid., I, 20.
(3) Comment il faul lire les poeles.
(4) De animd et ej us or.'gine , lib. IV.
(5) Stromal., lib. V.
DU SIEGE DE L’AME
vant saint Hilaire , est a la fois le siege de la vie , des sensations et de la raison (1) ; et saint Justin , Lactance , saint Gregoire , saint Athanase , tous les Peres , en un mot , qui ont eu a se prononcer sur ce sujet, se rangent a la meine determination.
Cette doctrine , ainsi htablie dans les ecrits des premiers docteurs de l’jiglisc , se continue dans les diverses phases de la philosophic chretienne , et cela sans meme se refuser aux decouvertes ou aux hypotheses qui vinrent plus tard s’y rattacher. On voit ainsi les philosophes scolastiques , et parmi eux les plus celebres , Un¬ gues de Saint-Victor (2) , Albert-le- Grand , saint Thomas , Duns Scott (3) , admettre non seulement que le ccrveau estl’organede l’intelligence , mais encore qu’il offrc dans ses diverses parties des organes affectes aux divers ordres de ses faculles , aux mouvements , aux sens , h la memoire , a l’imaginalion , a la raison. Et ce qu’il y a en ceci de remarquable , c’est que cette polysection psycholo- gique du cerveau, empruntee a la philosophic arabe par des doc¬ teurs del’Eglise , fut qualifiee de systfeme impie par un anatomiste, par Vesale (4). De nos jours, on a formulc la meme accusation contre urie pdysection analogue, dontje ne me constitue certai- nement pas le.defenseur, celle de Gall. Mais ce ne sont pas des anatomistes qui ont- prononce l’anatheme. Je n’ai point en ce moment h en examiner la valeur, et'tout ce que je veux eh dire ici, c’est que les raisons sur lesquelles il se fonde n’ont pas unc incontestable Evidence , car Descartes , et c’est par lui que je ter- minerai la serie des philosophes spiritualistes qui ont regards le cerveau comme i’organe de l’ame pensante , Descartes , chez qui cette opinion est des plus formelles , croyait en outre qu’il y a dans ce viscere des parties affectees a quelques uns au moins des grands ordres de facultes intellectuelles , au sens commun , a la memoire,
(1) Tract, in CXL psalm. — Comment, in Athanas >, cap. 5.
(2) De spirilu et aniintl.
(3) Vcisalc, Decorp. hum. fabr.,VU, i.
(4) De corp. hum. fabr., VII, 1.
SU1VANT LES ANCIENS.
1$
5 rimagination (1) ; et il allait plus loin , lorsqu’il ajoutait que de ce que la memo cause ne produit pas les memes passions chez tous les hommes , il faut conduce que tous les cerveaux ne sont pas disposes de la meme facon (2). N’y a-t-il pas la , je le demande , et le germe et la justification de l’organologie scolastique , de l’orga- nologie phrenologiquc , et de toute tentative analogue d’une phy¬ siologic de la pens6e ?
Si je m’arretais ici; si, apres avoir montrd quel siege de Fame avait reconnu chez les anciens Ioniens une philosophic commen- cante et trop sensualiste , je me bornais a exposer, ainsi que je viens de le faire, la verite que substitution t a cette erreur, d’une part les physiologistes de l’anliquite , d’autre part la serie de ses philosophes , de ses philosophes spiritualistes , les pythagoriciens et les platonicicns , j’altCrerais moi-meme la v6rit6, dont la re¬ cherche est l’objet de ce travail , en laissant croire qu’ apres Hip- pocrale , Pythagore et Platon , l’opinion de la philosophic a ete unanime sur l’affeclation a faire de l’encephale ii l’exercice de la pensee. Il est vrai de dire , en elfet , que des quatre grandes ecoles dans lesquelles se divisa la philosophic grecque apres Socrale , trois n’admirent point cette affectation , et revinrent a cet egard au sentiment des Ioniens. Les chefs de ces trois <5coles , j’ai h peine besoin de les nommer, ce sont Aristote , Zenon et Epicure. Avant de rechercher pourquoi ils se sont trompes ainsi , je dois montrer comment ils se sont trompes. G’est Aristote presque seul qui me fournira les matCria ux de cette exposition , et c’est aussi par lui que je la commeucerai.
J’ai dit plus haut que, pour ce philosophe, Fame; le , consideree de la maniere la plus gfinerale , n’est veritablement que la vie , la force de la vie , et qu’elle est commune aux plantes , aux animaux et a l’homme. J’ai dit aussi que cette ame ou cette force vitale se divisait , suivant Aristote , en ame nutritive et gfin6ratrice ,
(1) Traci, de horn., pars V.
(2) Passion, anim., pars I.
ANNAI.. >iEi).-rsYC. t. i. Janvier 1843. 4
50 DU SIEGE DE L’AME
en ame motile , en ame sensitive , en ame app6titive , en ame in- tellectuelle passive , enfin en ame inteliectuelle active. J’ai ajoute que de ces ames , qu’Aristote , & l’exemple de Platon , appelle in- differemment formes, esp&ces, genres, forces, principes , par¬ ties mfime de l’ame , les seules qui puissent etre consid6r6es comme representant des series de phenomencs psychologiques it mettre en rapport avec les conditions materielles de l’organisation, ce sont les Smes sensitive, appetitive, inteliectuelle passive, intellec- tuelle active , en y rattachant , si Ton veut , les phenomenes qui dans le domaine des ames nutritive , g6n6ratrice et motile , ont trait a la sensation ou au fait de conscience , ce qui au fond repro- duit la division pythagoricienne et platonicienne en trois ames, les ames nutritive , irascible et raisonnable. Or, dans cet etat d’ elimi¬ nation et de reduction des ames aristot61iques , Fame sensitive , Fame appetitive , Fame inteliectuelle , quel 6tait le si6ge qu’attri- buait k chacune , ou a quclqu’une d’elles , ou a toutes les trois a la fois , le chef de la philosophic sensualiste de l’antiquite ?
Tout d’abord , il est evident qu’Aristole , d’apres l’idee toute virtuelle qu’il sefaisait de ses ames, mais surtout de ses ames in- ferieures , ne les rapportait que comme de simples puissances , aux organes , aux appareils , de Faction desquelles elles ne sont pour ainsi dire que la notion specifique. Quant a Fame meme de la pensee , quant a cette particule divine , qui , toute petite qu’elle est , offre , dit Aristote , une si grande importance (1)_, ce phi- losophe ne parle nulle part du siege special qu’il eut semble n6- cessaire de lui assigner. Mais il est une ame , une espfece d’ame , qui est pour lui le fondement de toutes les autres, la condition de l’animalite (2) , de l’humanite mSine , a ce point qu’elle peut dans certains homines exister seule , c’est-a-dire sans Fame de la pensee (3). Cette ame , c’est Fame sensitive. La done ou elle sera
(1) Ethic. 2Vicom.,\, 7.
(2) De sent, el sensib., 1. — De juv. et sen., 1, 3. — De partib. animal., 11,5; III, 4. — De animd, II, 2 ; HI, 12. — De gener . animal., II, 3.
(3) De animd , I, 2.
SUIVANT LES ANCIENS.
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presente seront prfeentes toutes les autres ames ; la ou sera son siege , la sera leur siege a toutes , ou celui de 1’ame tout entiere. Et qu’est-ce que devra etre un pared siege ? evidemment un rendez¬ vous de sensations, un sensorium commune, a"aQrrrnpibv xoe/ov ; et c’est 13 , en effet , tout ce qu’est pour Aristote le siege de fame , il ne lui donne pas d’autre nom.
Ou done se trouve ce sensorium commune , ce rendez-vous de sensations , ce siege de l’ame sensitive , de l'ame intellectuelle , de toutes les ames? II se trouve dans le milieu du corps (1) , dans la poitrine , dans le cceur (2) , qui est la partie la plus importante de toute l’economic , la premiere a naitre , la derniere a mourir (3). Assurfiment le grand naturaliste Aristote, le savant disciple de Platon , l’historien de la philosophic , qui nous a conserves les opi¬ nions de tant de philosophes , de tant de physiologistes, sur fame , pour les admettre , les modifier ou les combattre , Aristote ne pou- vait pas ne pas soupconner, et meme au fond ne pas reconnattre le role important que joue le cerveau dans l’exercice de la pensee. Il savait bien et il a ecrit que l’homme, le maitre de la nature vivante, celui de la femme en particulier , a un cerveau plus considerable que celui de cette derniere (4) , plus considerable surtout que celui des autres animaux (5). Il n’ignorait pas que les brutes elles- memes ont d’autaut plus de cet organe qu’elles sont plus intelli- gentes (6) ; car quelques unes d’entre elles , comme l’avait deja dit Pythagore, peuvent avoir de rintelligence (7). Il connaissait enfin, jusqu’a un certain point, les rapports de 1’encephale avec les or- ganes et les nerfs des sensations (8). Mais tous ces faits , toutes ces
(1) De animal, mol., 9, 10. — De juv. et sen., 1,3. — Desomno, 1.
(2) De animal, mot., 10. — De gener. animal., II, 6. — De juv. et sen., 3, 4. — Departib. animal., II, 10. — De animd, II, 7, 11. — De somno, 1,
(3) De gener. anim., II, 6. — De parlib. animal., Ill, 4, 6. — De juv. el sen., 3, 4.
(4) Depart, anim., II, 7.
(5) De gener. anim., II, 6. — De part, anim., I, 16; II, 7.
(6) Hist, anim., I, 16.
(7) De animd, II, 2, 3.
'8) Hist, anim., I, Ifi ; IV, 8 ; De part, anim., II, 6, W.—Dejuv. et sen.,3.
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DU SIEGE DE L’AME
opinions ne l’6clairaient point; souvent meme il les faisait servir a l’arrangement de son systemc. Pour lui , le cerveau , partie excrfi- mentitielle et presque inorganique , privde de sang , de chaleur et de sensibility (1), n’avait d’autre usage , dans sa position a l’extre- mite superieure du corps , que de condenser, par sa nature froide , les vapeurs chaudes qui s’filevent du cceur, pour les faire retomber en rosee rafraichissante sur cetorgane (2), ainsi que detemperer, de rafraichir d’une maniere analogue , pour mod6rer leur action , ceux des sens qui sont en rapport plus immSdiat avec lui , les sens dela vue et de l’ou'ie (3). Plusieurs des ecrits , mal a propos attri- bu6s ii Hippocrate , et de beaucoup post£rieurs ii son 6poque , con- tenaient quelques unes de ces fausses idfies. Aristote s’en eraparc pour les besoins de sa th£orie , et dans l’inL6ret de ses attaques contre Platon , & l’occasion du role psychologique que ce dernier philosophe attribuait avec vfirite a l’encephale. Le chef du Lycee , en effet, saisit toutes les occasions de combattre cette determi¬ nation. II n’est pas vrai , dit-il , qu’on sente par le cerveau , quo l’homme l’ait recu pour cet usage, que les sensations v convergent ; ceux qui le prfitendent se trompent (4). C’est le cceur qui est doue de cette prerogative ; c’est lui qui est le sensorium commune (5) : parce que le rendez-vous des sensations de tout le corps doit se trouver au milieu du corps (6) ; parce que c’est de l’int6rieur du cceur que partent tous les nerfs (7) ; parce que , si la sensibilite
(1) Hist, anim., Ill , 19. — De partib. anim., II, G, 7, 10. — De jttv. et sen., 3.
(2) De gen. anim., II, G. — De partib. anim., IV, G, 10.
(3) De partib. anim., II, 10. — De gener. animal., II, G.
(4) De partib. anim., II, 7, 10. — De juv. el sen., 3. — Hist, animal.,
Ill, 19.
(5) De anim. mot., 10. — De gener. anim., II, G. — De juv. et sen., 3, 4. — De partib. animal., II. 10.
(6) De animal, mol., 9. — Dejitv. et sen., 1 .
(7) Hist, anim., Ill, 5. — Sprcngel (Hist, de la midecine , trad, fr., t. I, p. 384 ) a priitendu que cette opinion a 6 to mal a propos attribute a Aris- totc , et que , dans le passage sur lequel on sc fonde a cel igard , ce philo-
SUIVANT LES ANCIENS. 53
n’est pas devolue au sang , elle l’est exclusivement aux parties qui eii proviennent ou en contiennent (1) ; parce que Ies organes des sens, deux d’entre eux au moins , sont en rapport intime avec le coeur (2) ; parce que cet organe , le plus important de tous , est aussi forme le premier de tous, et avant le cerveau lui-meme (3) ; parce que , enfin , tous les mouvements de plaisir ou de peine , et en general toutes les sensations, semblent en partir et y revenir (U) : tous fails faux , ou toutes raisons nulles , mais qui , neanmoins , n’ont pas empech6 cette doctrine d’etre suivie par les partisans de la philosophie d’Aristote, non seulement dans les temps anti¬ ques (5), mais meme a des epoques tres rapprocbees de nous (6).
A son exemple , et presque de son temps , les stoiciens et Epi¬ cure meconnurent aussi le role du cerveau dans les actes de l’in- telligence , et regarderent le coeur comme le siege de Fame , de Fame de la sensation et de la pens6e.
Les stoiciens, plus encore qu’Aristote et Epicure, avaient ra- mene toutes les facultes de Fame a une unite dominante , de nature a la fois sensitive et intellectuelle , mais avant tout sensitive (7), leur Ilycfiovix'ov ou Aoyt up'oj ; et cette unite , qu’ils rattachaient a
sophe appellevsvpa les attaches lendineuses de l’interieur du coeur, et non point les nerfs , que partout ailleurs il .nomine wopol too . II m’a
paru que Sprengel se trompe , et que Galien [De Hipp. el Plat. Plac., I, 8, 9, 10 ) a eu raison de blAmer Aristote d’une opinion qui dcpuis lui a lou- jours 616 aliribude.
(1) Hist, anim., Ill, 19. — De part, attim., II, 7, 10 j III, 4. — De juv. tl
(2) De partib. anim., II, 10.
(3) De getter, animal., II, G. — De partib. anim., Ill, 4.
(4) De partib. anim., Ill, 4.
(5) Par exemple , par Theophrastc ( Galien , De Hippoer. et Plat. Plac. , VI, 1 )•
(6) Par C6salpin , Quasi, peripat., V, G.
(7) Plut., Plac. p hit., IV, 4 ; Galien , De Hippoer. el Plat. Plac., II, 2, 5, 8; Sext. Emp., Hdv. math., MU, 227 a 260; IX, 102;Diog. Lacr., VII, 49,etseq.; 156 a 159.
54 DU SIEGE DE L’AME
une ame essentiellement matfirielle et de la nature du feu (1), ils la placaient dans la poitrine, dans le coeur (2), combattant 4 cet £gard, et en connaissance de cause, la doctrine de Platon (3). Le cceur, disaient-ils , est le veritable siege de l’Sme , parce qu’il est le point de depart des sensations , des passions et des mouvements auxquels donne lieu l’appStit (4). Et la preuve qu’il en est ainsi, ajoutaient-ils , c’est que lorsque nous parlons de nous-metnes, de notre individualite, ou lorsqu’il est question des sentiments qui s’y rattachent, nous placons la main sur notre cceur, coulme pour marquer que 14 est le veritable siege du moi. Cette singulierc espfcce de preuve , dont se moque Galien (5) , rappelle une idee presque identiquede Gall, etque ce physiologiste donnait aussi en preuve de la verite de son organologie. La main , le doigt , disait-il , dans 1’exercice surtout habituel de telle ou telle faculty , se porte et va s’appuyer sur l’endroit du crane qui correspond 4 son organe. Gall attachait une grande importance 4 cette sorte d’apposition , qui faisait partie de ce qu’il avait appele la mimique des facultes. Les idecs fausses et ridicules , comme on le voit , n’ont pas de date.
Pour Epicure , comme pour Zenon , comme pour Democritc , le substratum de l’ame, de nature absolument materielle, etait , en definitive, un air subtil et chaud, repandu dans tout le corps (6); et cette ame elle-meme, consideree au point de vue psycholo- gique, inddpendamment d’une premiere division en ame irraison- nable et en ame raisonnable (7), se distinguait plus particulifere-
(1) Cicer., De nal. deor.. Ill, 14 ; Tvscul. qucesl., I, 9; Plut. Plac.phil., IV, 3 ; Galien, De Hippocr. el Plat. Plac., II, 8 ; Diog. Laer., VII, 156, 157 ; Stobee, Eel. phys., I.
(2) Plat., Plac.phil., IV, 5. — Gal., 1. 1. II, 2, 3, 5; III, 1, 2; Diog. Lacr., VII, 159.
(3) Gal., 1.1. II, 5; III, 1.
(4) Gal., 1. 1. II, 7, 8 ; Diog. Laer., VII, 159.
(5) Gal., 1. 1. II, 2.
(6) Lucrece, De nal. rer., Ill , passim. ; Sext. Empir., Pyrr. hypoih .; Diog. Laer., X. 63.
(7) Plut., Plac. phil., IV, 4 ; Diog. Laer., X, 66.
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meat encore eu quatre elements et en quatre facultes paralleles , le souffle pour le mouvement, l’air pour le repos, le feu pour la chaleur , enlin une espfece d’atomes ronds , sans nom , extremement subtils et motiles , pour la sensation (1). Or cette sensation , plus encore pour Epicure que pour Zenon et que pour Arislote , cette sensation , cette sensibility , c’etait l’essence de Fame (2) , de Fame par excellence , de Fame raisonnable ; et tandis que Fame irraison- nable etait repandue dans tout le corps (3) , Fame a la fois sen¬ sible et pensante avait son si6ge dans la poitrine , et plus particu- lierement dans le coeur (A) , ou centre de la respiration et de la vie , a l’endroit ou retentissent toutes les sensations (5).
Je ne crois pas devoir donner plus de developpement a ces preuves de la maniere dont Epicure , Zfinon et Aristote avaient rattach6 a Forganisation la pensee ou Fame pensante. 11 est hors de doute que ces trois philosophes et leurs ecoles , en dypit des tra- vaux et des opinions des physiologistes et des philosophes, leurs devanciers et leurs contemporains , myconnurent sciemment et vo- lontairement le role du cerveau dans l’exercice de la pensye , et qu’ils donniirent pour siyge a Fame de la sensation et de la raison la poitrine et en particulier le coeur. Comment expliquer un tel aveuglement et une telle erreur ? quels motifs a de semblables opinions?
Les mydecins de Fantiquite grecque , et parmi eux quelques con- temporains de la philosophie ionienne , n’avaient pas tardy a voir que l’opinion de cette philosophie sur le siege de Fame , qu’elle plagait dans la poitrine , ytait a la fois le fait d’une mauvaise obser¬ vation et celui d'une mauvaise logique. L’ytude seule des maladies du cerveau les etit presque inyvitablement conduits A voir , dans
(1) Lucr., De mil. rer., Ill, v. 142etseq.; 232 et seq. ; Vint., Plac.phil., IV, 3 ; Slobde , Eel. phys., I.
(2) Lucr., Ill, v. 118 ; Diog. Laer., X, 32.
(3) Lucr., Ill, v. 144 ; Plut. Plac., phil., IV, 4 ; Diog. Laer., X, G6.
(4) Lucr., Ill, v. 141; Plut. Plac. phil., IV, 5 ; Diog. Laer., X, 66.
(6) Lucr., Ill, v. 142, 143 ; Diog. Laer, X, 6G
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'K L’AME
DU SIEGE D1
cet orgaue , le siege tie 1’ame raisonnable , ou l’instrument de l’in- telligence. Ils proclamerent done cette verite , et tout eii y melant quelque chose des erreurs d’Anaximene et de Diogene d’Apollonie, quelques hypotheses , fruit de leur ignorance et de leur imagina¬ tion , et plus encore de l’ignorance et de l’imagination de leur epoque , ils etablirent ainsi un point de science qui ne f u t plus perdu de vue par la physiologie , et qui , deja aduiis par les pythagoriciens, se prdsentait au controle et a l’adoption des ecoles philosophiques qui leur succederent. On aurait pu croire que de ces ecoles celles qui admettraient , avec les medecins , que e’est le cerveau qui est le siege de la pensee , seraient celles aussi qui , par la nature de leurs doctrines sur l’avenir de l’ame , se croiraient interessecs a voir dans cet organe l’ame elle-meme , l’ame tout entidre , se dissolvant tout entiere aussi h la mort , suivant une opinion qu’on a de tout temps dtd porle i attribuer aux physiologistes ; tandis que les ecoles d’une opinion opposite sur l’avenir de la pensee , rejetteraient au contraire toute affectation psychologiquedu cerveau , afin de mieux etablir par la l’independance ou doit etre du corps une ame , une substance spirituelle , qui ne lui est unie pendant la vie que pour le gouverner, et qui doit survivre a la separation de ses elements. Ce fut pourtant le contraire qui eut lieu. Les spiritualistes placerent dans le cerveau une ame qu’ils croyaient immortelle. Leurs adver- saires ne songerent point a faire mourir avec cet organe la sensa¬ tion et la pensee ; et voici, ce me semble, les raisons qui firent que la chose se passa ainsi.
Les systdmes de la philosophie grecque , comme de toutes les philosophies , ramends a la grande question qui fait leur essence , se divisent en deux ordres , systemes spiritualistes ou rationa¬ lisms , systemes matdrialistes ou sensualistes , ou , pour que leur opposition ressorte davantage , systemes de vie et systemes de mort dternelle. La mort ou la vie, en effet, la perte ou la conservation, par-delh le tombeau, de notre individualite pensantc, tel est le probleme capital , j’allais presque dire le seul probleme , de toute philosophie ; et toutes les autres questions , dans tout systeme ,- celle mcme de la divinite , n’ont de valeur que par celle-la. Qu’importe
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a l’homme , eu eflet , l’eteruelle existence d’une substance dis- tincte de la matiere , sa creatrice on son ordonnatrice , si la vie , sa pensee a lui , doit cesser a la dissolution du corps , s’il ne peut avoir de la cause premiere d’autre connaissancc que celle qui resulte d’uue contemplation ephemere des oeuvres de sa supreme volont6 ? C’est la ce qu’avaient bieu send Pythagore et Platon (1), et leurs grandes ecoles , lorsqu’it des conceptions de plus en plus intellec- tuelles de Fame du monde , ils avaient uni dans leurs doctrines le dogme d’une ame humaine, divine , immortelle comme sa source, mais immortelle dans sa mdmoire et sa pensee. Ils avaient bien vu qu’une telle ame ne peut etre confondue avec cette force Vitale qui , sous les espfeces de l’air et du calorique inspires , semble s’intro- duire , a la naissance , dans la poitrine et dans le coeur , et a Ja inort s’exhaler avec le dernier souffle , ou s’ecouler avec le sang. Cette pensee , qui, en eux-memes comme dans la philosophic, se dis- tinguait de plus en plus de la matiere , de l’organisation , de la vie mSrne , il lui fallait un siege special , qui fut la condition nficessaire et comme lesigne de cette distinction. Mais d6jh les travaux des phy- siologistes avaient montre que ce siege , c’est la moelle encepha- lique; et les rapports de cette moelle avec les organes des sens , l’espece de sensation que force a y rapporter le travail meme de la pensee , tout engageait les pbilosophes spiritualistes a accepter cette determination. L’fune , l’ame raisonnable , Fame au germe divin , fut done placee dans la tete , dans le cerveau , h la partie superieure du coi’ps , separ6e par une espfece d’isthme , le cou , du tronc ou se trouvaient releguees les antes mortelles, les times a lois neces- saires. Elle fut par cela meme preservee jusqu’a un certain point de la souillure de leur contact , et n’eut de communication avec elles que par l’intermediaire de la moelle epiniere , qui forme avec l’en- cfiphale le champ des ames , le lien qui les unit au corps. Ainsi se trouvait assuree , et en quelque sorte rendue evidente aux yeux
(1) Pour Platon, son nom (lit lout; pour Pythagore, voyez Cic6r., Tuscul. quwgl. , I, 16, 17, 21; Plut., Plncit. phil., IV, 7 ; Diog. I.aer., VIII , 28.
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DU SIltGE DE L’AME memes, 1’existence de Fame intelligente, de cette ame qui , du siege sup6rieur qui lui 6tait assign^ , devait s’elancer , h la mort , vers les celestes espaces , pour y continuer , a tout jamais , la vie et la per- sonnalite humaine.
Au contraire , des philosophies qui , envisageant surtout le c6le physique de notre nature , cOnfondaient a peu de chose prfcs la pensee avec la sensation, et croyaient que l’ame , Mine raisonna- ble , quelle que ftit son essence, ou mourait avec le reste du corps , ou ne conservait apres la dissolution de ce dernier , ni memoire , ni pensee , de telles philosophies , dis-je , bien loin de chcrcher dans l’organisation un si6ge s6pare a l’Ame superieure , etaient au contraire conduites cornme par la main <i rejeter syst6matiquement celui que lui avaient assigne dans le cerveau les physiologistes et les philosophes spiritualistes. Elies devaient , ii 1’exemple des an- ciens Ioniens , la renfermer dans 1’endroit du corps , dans l’organe ou leur semblaient siSger et se confondre le principe de la vie et celui de la sensibility , afin qu’elle ne put manquer de partager avec ces principes la mort de leurs conditions inatdrielles. C’est lb, en effet , ce que firent successivement , et ett vertu de la mfime ne¬ cessity , Aristote , Zenon et Epicure.
Qu’Aristote ait regard6 Fame raisonnable, ou l’entendement actif , comine une substance, une particule divine, distincte h la fois du corps et des autres Smes , c’est ce dont il n’est guere permis de douter (1). Mais il n’est guere moins certain, d’aprfcs l’en- semble de sa doctrine , suivant l’opinion actuelle de la majority des critiques (2) , plutot encore que d’aprys un certain nombre de passages de ses ycrits (3) , il n’est gu&re moins certain que ce philosophe ytait d’avis que cette ame divine , commune du reste
(1) Elhic. lYicom., X, 7 ; De gener. animal., II, 3 ; De animd, Il , 2 ; III , 2, 5, 6.
(2) Moshern , Ad Cudwonlii sysl. inlell., pag. 66, 67, 1172; Brucker, Hist. crit. pliilos. , t. I , p. 826 ; Wyltenbach, De immorl. animce, in opusc., t. II , p. 609 ; Ritter, Hist, de la phil. ane. , trad. Iran?. , t. Ill , p. 243.
(3) De animd, I, 5 ; II, 1 ; III , 5, 6; Ethic. JVicom., Ill, 4; De mem.
SUIVANT LES ANCIENS. 59
pendant la vie a toute l’espfice humaine, va, aprfes la dissolution du corps, sans conscience et sans memoire du passe , se perdre dans Fame du monde. Or, pour une ame, pour une ame pensante, une telle fin assureinent equivaut bien 5 la mort eternelle.
L’opinion des stoiciens sur l’avenir de la pcnsee est pour le tnoins equivalente. Pour la majorite d’entre eux, Fame materielle comine le corps , bien que formee d’un element plus subtil, ne devait lui survivre qu’un certain temps (1) , et le repos que les stoiciens cherchaient dans la mort volontaire n’etait; pas celui de Fimmortalite.
Quant a Epicure , sa doctrine sur Fame , sur sa nature mate¬ rielle, sur sa dissolution i) la dissolution du corps, a a peine besoin d’etre rappelee. G’dtaitla mort, la mort instantanee (2); etpour consacrer une telle doctrine , il lui etait nGcessaire , encore bien plus qu’a Zenon et a Aristote, de donner a Fame raisonnablepour siege la cavite de la poitrine , et pour terme de son existence les derniers battements du cceur.
De tout cet expose des opinions de la philosophic et de lajihy- siologie ancienne , sur la maniere dont la sensibility et la pensee doivent fitre rattachfies a Forganisation, me semblent rfisultcr en substance les points suivants, qui seront comme les conclusions de ce travail.
A l’origine de la science , a une epoque oil les opinions qui fer¬ ment son domaine devaient participer du sensualisme d’uue civi¬ lisation au berceau , les premiers philosophes grecs , les philoso- phes ioniens, placerent bien reellement le siege de Fame , de Fame de la sensibility et de la raison , dans la poitrine et dans le coeur , la confondant ainsi avec la vie , et la condamnant a s’eteindre avec elle.
(1) Cic6r., Tuscul. qucest., I, 31, 32; Plut., Plac. phil., IV, 7; Diog. Laer., VII, 156, 157 ; Eus6b. , Prepar. evang., XV, 20.
(2) Lucr., Ill, 379, etseq.; Plut., Plac. phil., IV, 7; Diog. Lacr.,X, 65, 66.
60 DU SIEGE DE E’AME SU1VANT EES ANCIENS.
Mais bientot la science mddicale et physiologique, reprdsentee surtout par Hippocrate , fut amende par la nature de ses dtudes a reconnaitre quel role necessaire joue le cerveau dans l’exercice de la pensde , et a offrir ainsi a la philosophie les moyens de mieux distinguer Fame sentante et surtout pensante des autres ames , ou des facultes , purement vitales , de la nutrition , de la gendration , des mouveinents.
Pythagore et Platon s’emparerent de cette donnde , et le pre¬ mier , peut-dtre, fut pour quelque chose dans sa decouverte. lls proclamdrent 1’un et l’autre que le cerveau est le siege de l’ame raisonnable , ou l’organe de l’intelligence , et fircnt ainsi faire le premier pas a la physiologie de la pensde.
Presque contemporaines de Platon , trois ecoles cdldbres de la Grdce, le Lycee , le Portique , les Kpicuriens , rejetdrent sciem- ment la doctrine que ce philosophe avait prise de Pythagore et d’Hippocrate , ddpossdderent le cerveau de sesfonctions d’organc intellectuel, et guidds peut-dtre par leurs iddes sur l’avenir de la pensde, placferent dans le coeur, a l’exempledes Ioniens, le sidge de Fame sentante et pensante , d’une ante qui leur paraissait de¬ voir mourir avec le corps.
Malgrdcette heresie, touta lafois philosophique, physiologique et religieuse, la doctrine dePythagore, d’Hippocrate etde Platon, assise sur des bases indbranlables par les travaux de Galien, de- vint de plus en plus , et fiuit par demeurer sans conteste , celle de la philosophie, de la physiologie et de la religion, parce qu’elle est celle de la vdrite. Oribase et saint Augustin, "Willis et Descartes, physiologistes et philosophes, lirent au cerveau la part qui lui re- vient dans l’exercice de la pensde ; et si, en admettant que, dans cet organe , des parties distinctes sont affectdes a telles ou telles series de phdnomdnes sensitifs ou intellectuels , quelques uns d’entre eux alldrent au-dela des faits , toujours tracdrent-ils ainsi une premiere ebauche d’une physiologie de Fintclligence , que jusqu’a present la science moderne n’a guere fait quereproduire, mais qu’ii l’avenir elle devra faire oublier.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE DU SYSTfeME NERVEUX. 61
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE
DU SYSTEME NERVEUX.
FAITS PATHOLOGIQUES
POUVANT SERYIR A DETERMINER I,E LIEU D’ORIGINE ET LE MODE D’ENTRECROISEMENT DES NERFS OPTIQUES.
Puisque tout le monde admet que les nerfs optiqucs sont les nerfs spficiaux de la vision , il serait a la fois inutile et fastidieux de rapporter des faits pathologiques pour confirmer une verit6 que personne ne conteste : aussi me contenterai-je de citer , parmi ces faits , ceux qui peuvent repandre quelque lumiere sur des points restes en litige , tels que l’origine , l’entrecroisement des nerfs optiques, et j’aurai principalement recours aux cas cu- rieux d’atrophie signales par les auteurs.
Examinant d’abord les cas qui se rapportent a la question de l’entrecroisement , je les diviserai en trois categories. L’une ren- fcrmera ceux oul’atrophie s’etait propagee, enarrieredu chiasma, dans le meme cdte ; une autre comprendra les faits dans lesquels cette alteration etait manifeste, en arriere de ce point, dans le cdle oppose ; la derniere se composera des observations oil 1’on a vu l’atrophie d’un seul nerf optique , au-devant du chiasma , se faire sentir aussi , en arriere de lui , dans les nerfs obtiques des deux cdtis. Je parlerai encore de nerfs optiques atrophies seule- ment au-devant du chiasma , et des cas anormaux dans lesquels ces nerfs n’offraient point de jonction mediane. Enfin, apres avoir
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ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE
relate diverses observations dans lesquelles l’atrophie etait deve- nue appreciable jusqu’aux corps genouilles, ou m6mejusqu’aux tubercules quadrijumeaux oubijumeaux, observations propres a dclairer sur la vraic origiue des nerfs optiques , il faudra sur- tout demontrer que tous ces faits pathologiques , en apparence opposes, ne sont nullement contradicloires , et que tous s’expli- quent a l’aide de l’entrecroisemeiH partiel que j’admets avec un grand norabre d’anatomistes.
1° Cas d'atrophie d’ltn nerf optique propagee , en arriere du chiasma , dans le mime c6te.
Ydsale (1), ayant dissdqud, & Padoue, une femme dont l’ceil droit etait atrophid depuis longtemps, observa quele nerf optique droit dtait , dans toute son it endue , plus mince que le gauche :
« Dexter visorius nerms toto progressu longs tenuior si- nistro videbatur , non solum in ea sede qua jam ooulo inserl- balur , verurn in exorlu quoque et in dextra sede congressus nervorum. Ac prceterquam quod dexter tenuis erat, durior quoque et rubicnndior cernebatur. »
Yalverda (2) dit que l’on avait de son temps , it Venise , de frequentes occasions de s’assurer , par la dissection, du defaut d’entrecroisement des nerfs optiques , parce que les voleurs y dtaicnt punis , la premiere fois , par la perte d’un des deux yeux, etqu’ilyen avait beaucoupqui, commettant de nouveaux crimes, passaient ensuite par les mains du bourreau. II cite des obser¬ vations analogues a celle de Vesale.
Riolan (3) rapporte, d’aprds Cdsalpin, que l’on tronva a Pise , en 1590 , 1’un des deux nerfs optiques aminci , depuis son ori-
(1) Decorpor. hum.fabrica, lib. IV, cap., p. 324. Bftle, 1543.
(2) Analome corporis luimani, Venise, 1689.
(3) Amropographia, Paris , 1649, lib. 4, cap. 3.
DU SYSTfcME NERVEUX.
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gine jusqu’h sa terminaison , et l’autre dans son etat naturel , sur le corps d’un homme qui servait aux demonstrations pu- bliques. Get homme avait eu la vue faible du cote dont le nerf etait malade , et il avait ete bless6 a la tete du meme cote. L’auteur en conclut que les nerfs optiques ne s’entrecroisent point.
Rolfinck (1) a repet6 la meme observation sur une femme.
Sanctorini (2) , ayant ete averti qu’un homme dont le corps 6tait a sa disposition , ne voyait rien de l’ceil droit durant sa vie, examina les nerfs optiques avec attention. Celui du cote ma¬ lade etait plus mince et d’une couleur plus obscure que l’autre : ce derangement d’organisation se faisait apercevoir au-delh de son union avec celui du cote oppose, et jusqu’h son origine la plus recul6e.
J.-F. Meckel (3), Galdani (4), Burns (5), etc., ont mentionn6 des cas semblables aux precedents.
2“ Cas d’atrophie d’un nerf optique propagee , en arri'ere du chiasma , dans le cdte oppose.
Scemmerring (6) nous apprcnd qu’ayant rencontre, chez un homme , le nerf optique droit presque gris et demi-transparent, au niveau de la selle turcique, il trouva le gauche , en arriere du chiasma , sensibiement plus grele : « Inveni, ad sellam tur- cicam, dexlerum fere griseum., semique transparentum , et scrupulosius ilium adspiciens , sinistro insigniter graciliorem.
(1) Disserl.de Gutia serena, lena, 1669, cap. 4.
(2) Ubsermt. anatom ., cap. 3, p. 63 et 64.
(3) Haller, Grandiss., p. 386.
(4) Opuscul. anal., p. 33 et 35. — Id., dans Mem. delie sociei. Hal., t. XII, p. 11, p. 27.
(5) Anatomy of the head and neck. Edimburgh, 1811, p. 359.
(6) De decussatione nervorum opticorum , dans Script, newel. , de Ludwig., t. I, p. 139et seq.
64 ANA.TOMIE ET PHYSIOI.OGIE
Nudatis nervorum opticorum originibus , in sinistro lalere , opticus luculenter brevior debiliorque. Meis ipsemet difjisus oculis, cerebrum ostendi discipulis , etc. »
Une autre fois Sceuamerring , en examinant l’encephale d’un epileptique age de quarante ans , confirma sa precedente ob¬ servation : « Vidi inter alia , thalamum sic dictum nervi op- tici dextri evidenter multo majorem sinistro, et origines nervi optici dextri , turn ea parte qua pertinent ad thalamum, turn qua crassitudine sensim sensimque aucta , circumducuntur cruribus cerebri , multo majores sinistris , usque ad eum lo - cum quo uniunlur. Ab unione autem ad bulbum oculi usque non in dextrum , sed in sinistrum latus abeuntem , inveni ner- vum opticum majorem. »
Un troisieme cas, avant une parfaite analogic avec ce dernier , est rapporte a peu pres dans les memes termes.
Ebel (1) eut occasion de demontrer la realite de l’entrecroise- ment des nerfs optiques , a 1’ aide d’ une observation recueillie sur le cheval, et Clossius (2) fut aussi teinoin d’un cas semblable : « Oculi sinistri bulbus ulcere plane consumptus, nervus ilidem contractus macilentusque crat, et luleo colore deturpatus : hie e dexlro cerebri lalere orlus cum sano nervo sinistri la- teris multas fibrarum conjunctions inivit , quern dein de de- cussans ad sinistrum oculum proccssit. Quod singulare decus- salionis nervorum opticorum exemplum , ea qua fieri potuit diligentia, delineavi. »
Michaelis (3) , Caldani (4) , Walter (5) , Wenzel (6) , etc. , citent
(1) Observe/, nevroldg. ex anal, comp., dans Script, nevrol., de Lud¬ wig, t. m,p. 153.
(2) Baldingcrs Journ. ftir Acrzle , 23, Stuck.
(3) Von der Durchlireuzung der A'clmerven, Halle , 1790.
(4) Opuscula anatom., p. 35.
(5) Ucber die Einsdiigung wid die DUrehkreuzumj der Schncrvcn , Ber¬ lin, 1794, p. 97.
(6) De penitior. struct, carebr., etc., Tubingnc, 1812, p. 113, 217.
DU SYSTEME NERVEUX. 65
de nombreux cas d’atrophie d’un nerf optique devenue mani- festp , derri&re le chiasma , dans le nerf du cotd opposd.
Cuvier, au rapport de Gall (1), conservait dans l’esprit-de- vin un cerveau de cheval ou l’on. voyait l’atrophie d’un nerf optique se continuer , sur le cote oppose , derriere le lieu d’en- trecroisement.
3" Cas d’atrophie d’un seul nerf optique, au-devant du chiasma , avec atrophic des deux nerfs opliques, en arriere de ce point.
Les cas dans lesquels on a vu Patrophie d’un seul nerf op¬ tique , au-devant du chiasma , entrainer cede des deux nerfs optiques en arriere de ce point, sont, au rapport de Meckel (2), les plus frdquents. M. Cruveilkier (3) va meme plus loin et dit : « Dans tons les cas d’atrophie d’un ceil , l’atrophie porte spd- cialement sur un des nerfs optiques au-dela du chiasma; mais l’autre nerf m’a paru presenter constamment une diminution notable dans son volume. » Morgagni (h) , Michaelis (5) , Acker- mann (6), Wenzel (7) , etc. , ont pu se convaincre de la realite d’une pareille alteration.
4° Cas d'alrophie des nerfs optiques au-devant du chiasma settlement.
Nous pensons que les cxemples dans lesquels on a occasion de trouver les nerfs optiques atrophies seulement au-devant du
(1) Anal, elpliys. da stjsl. nerv., 1. I, p. 82. Paris , 1810, in-4".
(2) Manuel d’anal., 1. Ill, p. 113. Paris, 1825.
(3) Trail i d’anat. tlescripi., t. IV, p. 889. Paris , 1838.
(4) Epislol. anal., 18, no 40.
(5) Lac. oil.
(6) Jlltunenbach med. bibl., 1. III.
(7) Loc.cit.
r. i. Janvier 1843.
66 ANATOMIE ET PHYSIOLOGIC
chiasma , sont les exemples les plus nombreux. Pour nous , ils sont les seuls que , jusqu’h present , nous ayons rencontres cbez 1’homme , et que nous ayolis pu reproduce a volontfi sur les mammiferes. Cepeildant c’est bien a tort assurement que des auteurs , n’ayant etc temoins que de cas semblables , ont revoque en doute toutes les observations prec&lentes.
Morgagni (1) a dissequfi un chien qui depuis longtemps avait perdu un des deux yeux a la suite d’une plaie. Le nerf op- tique do ce cote etait plus dur et plus grelc que l’autre , depuis le globe oculaire jusqu’au chiasma; mais lorsqu’on etait parvenu a ce point , on ne pouvait apercevoir la moindre difference. La couleur, la fonne et la consistance fitaient les memes que dans l’dtat normal. Les couches optiques ne s’61oignaient en rien de l’etat naturel ; il n’y avait au-dedans de l’ceil malade ni cris- tallin , ni humeur vitree , ni retine; la choro'ide n’etait meme pas dans son entier ; il Atait rempli d’une humeur purementaqueuse.
Sabatier (2) assure qu’ayant plusieurs fois examine l’etat du nerf optique sur des personnes qui avaient perdu un des deux yeux par divers accidents , il n’a jamais vu qu’il fut altere au-dela de son union avec celui du cote oppose ; ce qui lui fait craindre que les auteurs qui ont avanc6 le contraire ne se soient litres au prejuge ou ils 6taient , que les nerfs optiques ne doivent pas s’entrecroiser.
« J’ai vu , dit Bichat (3) , deux cas ou , l’oeil etant atrophie , le nerf optique du mfime cote etait sensiblement plus retreci qtte l’autre jusqu’it leur reunion ; mais tous deux etaient du m6me volume eii arrifere. »
M. Lelut (4) a vu trois cas analogues.
(1) Episi., 18, n° 40.
(2) Anuiomie, 3' Adit., 1791, t. Ill, p. 220.
(3) Anal, descripi., t. Ill, p. 153. Paris, 1819.
(4) Journal hcbdomadaire , t. XIII, n° 168.
DU SYSTfeME NERVEUX. 67
Selon M. Magendie (1) , le plus ordinairemcnt l’atrophie du nerf optique ne dfipasse point le chiasma. II cite a l’appui de son assertion I’exemple d’un vieux soldat que , depuis trente-cinq annees , un coup de sabre avait rendu borgne. L’autopsie de- montra que l’un des nerfs optiques etait atropine seulement jusqu’au lieu de lour entrecroisement.
5" Cas cT atrophie des nerfs opiiques propagiie jusqu’aux corps genouilles.
M. Lelul (2) rapporte quatre observations de cecite complete par amaui'ose , dans lesquelles il a constate l’atropbie et le ta- mollissement des deux nerfs optiques , tlabs tout leUr trajet , jusques et y compris les corps genouilles externes.
« Dans un grand nombre de cas d’atrophie des nerfs optiques , dit M. Cruveilhier (3) , qtie j’ai eu occasion d’exatninef chez rhomme, 1’atrophie portait stir le corps getiouillC exterhe. »
6" Cas d'atrophie des nerfs optiques propagee jusqu’aux tubercules quadrijumeaux.
« Lorsque le nerf optique , dit Gall (h) , etait atrophie , nous avons toujour s observe que le tubercule anterieur qui lui appar- tient (nates) avait seusiblement diminue de volume. »
Wrolick (5) , au rapport de Duges (6) , a relate l’observation d’un enfant aveugle, a l’autopsie duquel « on trouva une atro- . phie des nerfs optiques , des couches optiques et des tubercules quadrijumeaux. »
(1) Fond, du sysl. nerv., t. It, p. 14). Paris , 1839.
(2) M<Sm. cit.
(3) Anal, descript., t. IV, p. 888. Paris, 183G.
(4) Ouv. cit., p. 82.
(5) Mim. d’anat. cl de. physiol. Amsterdam , 1822, in-4°. (r>) Physiol, comp ,1. I, p. 29G.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE
Chez une femme aveugle, M. Mageudie (1) a constate des al¬ terations bien remarquabies dans l’appareil nerveux dc la vision : o Les nerfs optiques, dit-il, sont atrophies , et cette atrophie est d’autant pins prononcee qu’on sc rapproche davantage de leur chiasma ; a cet endroit , ils representent plutot un ruban aplati qu’un faisceau cylindrique, et ils paraissent reduits a lour coque fibreuse. La matiere medullaire centrale de ces nerfs a du disparaitre , it en juger par leur transformation et leur amincisse- ment. On ne voit pas que l’un des nerfs soit plus altdre que l’autre. Au-del'a dc l’entrecroisement , 1’atrophie persiste , et meme les nerfs ne sont plus constitues que par une lame demi-transparente , offrant le brillant du tissu corn6 , et n’attei- gnant qu’it peine les points d’ou naissent leurs ratines. Les tu- bercules quadrijumeaux anteriears , surtout le droit, sont di- minues en volume , et un peu ramollis. »
Dans le m6moire dejit cite , M. Lelut mentionue des exemples ou l’atrophie s’est fait sentir jusqu’aux eminences testes.
7“ Exemples dc nerfs optiques non reunis sur la ligne medians.
Yesale (2) raconte un de ces cas remarquabies dans les termes suivants : « Nervos visorios in congressu invicem non eonnasci, neque se contingere vidimus. Quarn sedulb autem ac sollicite cjus viri familiaris interrogaverimus . num illi omnia geminaperpetub oculis observarenlur, neminem natural operum cognitions flagrantem ambigere sat scio, at nihil aliud resciscere licuit , quitm ipsum de visu nunquiun con- questum fuissc , visu que praestanti semper valuisse , familiares- que de visorum duplications nihil unquam intellexisse. >.
(1) Ouy. eit., p. 141.
(2) De coip. hum. fab., lib. 4, cap. 4, p. 325. Bale, 1543.
SISTEME NEKVEUX.
G9
Valverda (1) et Loesel (2) disent avoir egalcment observe la curieuse anomalie rencontree par Vesale. « Ipse , dit Valverda , in nonnullis, division em inter ulrumque nervum observavi; » et il s’appuie surle casrapporte par ce dernier auteur. Quant it Loesel, il s’enonce ainsi : « Nervi optici quos natura ante in- serlionem conslituio chiasmo plentmque decussat, vcl rectius sociat , nullibi erant uniti scd prorsus disjuncti. » Ces paroles ne s’appliquent qu’a un seul exemple.
Est-ce a tort ou a raison que la realite de ces faits a etc mise eu doute ? S’agirait- il simplement do dechirures accidentelles du chiasma , dchappees a l’observation de ces auteurs ? A cause de l’admiraliou que nous inspire l’ouvrage de Vesale, nous ne saurions nous defendrc d’uue grande reserve, et nous croirions plutot a Finexacdtude des documents transmis sur l’etat de la vue , qu’a unc erreur de cet anatomiste , qui , observant un pareil cas, en sentait si bien toutc la portec. D’aillcurs que sail-ou de l’influence du chiasma sur la faculte visuelle , pour ne pas admetlre la possibilite de son exercicc sans chiasma ?
REFLEXIONS SUR LES FAITS PATHOLOGIQUES PRECEDENTS.
L’entrecroisement partiel des nerfs optiques elant admis, tous ces faits sont faciles a expliquer, et quelques uns servent a eclairer l’anatomisle sur la veritable origine de ces nerfs. Puisque leurs fibres sont, les unes externes ou dtrecles (3), el Ies autres internes ou entrecroisecs (U) , on concoit que , si fa¬
ll) Anal, corp Imm., trad. Iat. de Columbo , lib. 7, cap. 3, p. 311. Venise, 1589.
(2) ScriUinium renum , p. 59. Koenigsberg , l(i42.
(3) Les fibres direcles marchcnl du memo cold , depuis lc globe ocu- laire jusqu’a la couche oplique et jusqu'aux tubercules quadrijumeaux correspondants.
(4) Les fibres entrecroisies faisant partic (au-devant du chiasma) du nerf optiquc droit , par exemple , sc portent, en arriere de cc chiasma , dans le nerf optiquc gauche.
70 ANATOMiE ET PIIYSIOLOGIE
trophic porte plus specialement sur les premieres , elle deviennc sensible dans toute 1’etendue du meme nerf, depuis l’origine de celui-ci jusqu’k sa terminaison; qu’au contraire, si, au-devant du chiasma, l’atrophie interesse principalement les secondes ( le nerf optique droit, par exemple ) , elle se prononce, en arrifcre du chiasma , dans le nerf optique gauche. Voilk pour les deux premieres series de faits , contradictoires seuleinent en apparence. Mais on doit comprendre que , dans la majorite des cas , l’atrophie alteindra la totality des fibres d’un meme nerf optique ; or, puisqu’en arriere du chiasma ces fibres se rendent, les unes a droite et les autres k gauche, 1’alteration pourra done devenir manifesto dans les deux cotes k la fois , si pourtant elle est parvenue a frauchir la commissure. On a vu que , selon Meckel et M. Cruveilhier, les cas de cette troisikme s6rie sont les plus nombreux.
Maintenant, on se rappelle que 1’atrophie tantot s’est arr£t6e a la commissure , tantot est parvenue aux corps genouilles ex- ternes , et que d’autres fois enfin elle s’est propagee jusqu’aux tubercules quadrijumeaux. Quelques auteurs ont invoque les resultats pathologiques pour determiner 1’origine des nerfs op- tiques , et n’ayant observe , par eux-memes , que des faits dans lesquels Fatrophie ne dfipassait point les corps genouilles ex- ternes , ils en ont conclu que ces nerfs n’allaient pas au-dela , etque les tubercules quadrijumeaux dtaient tout-k-fait etrangers a leur origine. Si l’on voulait raisonner comme ces auteurs , n’est-il pas vrai qu’on pourrait aussi bien admettre que cette origine ne remonte pas plus loin que la commissure, puisque, clans an grand nombre de cas, l’atrophie n’a point franchi cette sorte de barriere? Au contraire, en tenant compte de ces faits dans lesquels la lesion a et<5 appreciable jusque dans les tuber¬ cules quadrijumeaux , on arrive a ces consequences vraies : 1° L’atrophie des nerfs optiques offre plusieurs degres , et elle parvient settlement jusqu’au chiasma , ou bien jusqu’aux corps genouilles externes, ou enfin jusqu’aux tubercules quadriju-
DU SYSTEA1E NERVEUX. 71
meauY. 2° Si leg nerfs optiques provieunent des couches op¬ tiques , ils ont aussi ties relations d’origine avec les luberculps
quadrijumeaux.
A. LONGET.
LES MOUVEMENTS DE L’ESTOMAG DEPENDENT -ILS
DE LA PAIRE VAGUE OU DU GRAND SYMPATHIQUE?
L’existence des contraptions de l’estomac , pendant la diges¬ tion , ne saurait etre revoquee en doute : mais il importe , ce viscere recevant des rameaux du nerf vague et du grand sym- pathique , de rechercher si l’influence nerveuse motrice lui est transmise par l’un des deux seulement , ou bien par l’un et l’autre h la fois,
Bichat (1) , <i propos de Paction des nerfs vagues sur l’esto- mac , s’Pnonce ainsi : « Je remarque que F irritation d’un de ces nerfs , ou dp tous les deux , fait contractor- l’estomap , comme cela arrive pour un muscle volontaire dont on irrite le nerf. II faut, pour faire cette experience, ouvrir I’abdomen d’un animal vivaut, et irriter ensuite la huitieme paire dans la region du coil, afm d’avoir sous les yeux l’organe que l’on fait contracler. a Selon Tiedemann et Gmelin (2) : « Les mouvements de l’esto- mac paraissent dependre principalement de l’influence de la paire vague, et les irritants mecaniques et chiiniques qui agissent sur ce nerf determinent la contraction de la membrane muscu- laire , » ainsi qu’ils Pont observe plusieurs fois dans leurs ex¬ periences. Bischoff (3) a fait des observations analogues, et Schultz (4) a remarque que la galvanisation des nerfs vagues
(1) Anatomic ginirale, 2“ partie, t. Ill, p. 360, 1812.
(2) Recherch , expirim. sur la digestion, trad, de Jourdan , 1™ part., p. 374 , Paris , 1827.
(3) Muller’s Arcliiv, 1838, p. 496.
(4) De aliment, concoct., p. 29.
72 ANA TOM IK ET PHYSIOI.OGIE
accroissait le mouvement peristaltiquo. MM. Breschet et Milne Edwards (1), apres Bichat et avant ces derniers auteurs, avan- caient en 1825 « qu’en irritant 1c bout inKrieur du nerf pneumo- gaslrique, soil a 1’aide de Telectricite, soit a l’aide d’un stimulant mecanique , on determine la contraction des fibres musculaires de 1’estomac, de memo qu’on determine celle des muscles de la locomotion en agissant d’une maniere semblable sur les nerfs de ces organes. »
Au contraire, M. Magendie (2) aurait reconnu que la section des nerfs de la huitifcme paire ne modifie point les mouvements de l’estomac. « Ce fait , dit-il , est d’une haute importance re- lativement a Taction nerveuse ; il rnontre que les fonctions de ces nerfs ne peuvent 6tre comparees, comme on le fait ge- nfiralement, h celles des nerfs moteurs ordinaires. La paralysie suit immediatement la section de ceux-ci ; rien de semblable n’a lieu pour l’estomac ; les contractions de cet organe ne perdent rien de leur activite , du moins dans les premiers moments. » J. Muller (3) n’a jamais vu Tirritation mficanique ou galvanique du nerf vague determiner les mouvements de l’estomac , tels qu’on les observe en irritant immediatement cet organe : « Le nerf vague , dit le professeur de Berlin , n’exerce aucune in¬ fluence motrice sur Testomac ; on a beau Tirriter mecanique- ment ou galvaniquement au cou , il ne determine aucun mou¬ vement dans ce visefcre , comme l’ont etabli les experiences faites par Magendie , par H. Mayo et par moi. » Dieckhoff (4) croit avoir confirme, par ses experiences, les resultats de celles de Muller, tandis que Valentin (5) mentionne ceuxqu’il a oblcnus,
(J) Achivesgin(r.de mid., t. VII, p. 107, 1825.
(2) JElim. de physiol., t. II, p. 108, 1825.
(3) Physiol, du sysl'eme nerv., Irad. de Jourdan, t I, p. 322.
(4) De actione quam nervus vagus in digeslionem ciborum exerceat , Berlin , 1835, in-8", p. 35.
(6) De funci. nerv. cereb. el nerv. sympalh. Berne , 1839, p. 52.
1JU SYSTiiME NERVE UX.
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sur ties lapins , comme coufirmatifs de l’opiniou de Bichat , de Tiedemaun , etc. : « N. vago in inferiori et imd colli parte irritato , motus ventriculi peristaltici eocimii a cardid vel eliam ab oesophagi exlrcmitale inferiori ad partem pyloricam
progrediuntur. Quam rem . in cuniculo swpissim'e obscr-
vavi. »
Au milieu d’ assertions aussi contradictoires , il n’y avait qu’un seul parti a prendre , celui de voir par soi-meme , et surtout de voir souvent Or, je ne <