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L'EMPIRE CHINOIS
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PROPRIÉTÉ.
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«hez Adrien Leclerc, imprimeur-libraire, rue Cassette, 29. |
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typographie de h. FIRMIN DIDOT. — MESNIL (EURE.)
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L'EMPIRE CHINOIS
FAISANT SUITE A L'OUVBAGE INTITULÉ
SOUVENIRS D'UN VOYAGE DANS LA XARTARIE ET LE THIBET
\
PAR M. HUC
ANCIEN MISSIONNAIRE APOSTOLIQUE EN CHINE
Nul lieu o*est impéaétrabte pour quiconque est animé d'une Coi sincère.
(Yojages de Fa<4ùen dans lea royuimai bouddbiquet.)
ÎDettïièmc €î»ition.
TOME SECOND
f\^vwl
PARIS
LIBRAIRIE DE GAUME FRÈRES
HUE CASSETTE, 4 U DCCC LIT
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Le propriétaire de cet ouvrage se réserve le droit de le traduire ou de le faire traduire en toutes les langues. Il poursuivra, en vertu des lois, décrets et traités internationaux, toutes contrefaçons ou toutes traductions faites au mé- pris de ses droits.
Le dépôt légal de ces deux volumes a été fait à Paris, et toutes les formalités prescrites par les traités seront remplies dans les divers États avec lesquels la France a conclu ou conclura des conventions littéraires*
DON
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L'EMPIRE CHINOIS.
CHAPITRE PREMIER.
Maladie dangereuse. — Prescription des mandarins. — Visite du médecin. — Théorie du pouls. — Médecins-apothicaires en Chine.
— Conmierce des remèdes. — La maladie empiw. — L'acupuncture.
— Le trésor surnaturel des pilules rouges. — Médecine expérimen- tale des Chinois. — Origine et tustoire du choléra-morbus. — Libre exercice de la médecine. — Bons effets des pilules rouges.
— Guérison. — Terrible loi de responsabilité. — Tragique his- toire. — Gracieuse attention du préfet de Kuen-kiang-hien. — Amour des Chinois pour les cercueils. — Voyage d'un malade à côté de sa bière. — Calme et tranquillité des Chinois au moment de la mort. — Visite à notre cercueil. — Départ de Kuen-kiang-hien.
On a coutume de dire que la santé est le plus grand de tous les biens que l'homme puisse possé- der ici-bas. Les jouissances de la vie sont, en effet, tellement fragiles et fugitives , qu'elles s'évanouissent toutes à l'approche de la plus légère infirmité. Mais, pour l'exilé, pour le voyageur qui erre dans des contrées lointaines , la santé n'est pas seulement un bien, elle est un trésor inappréciable; car c'est une chose amèrement triste et douloureuse que de se trouver aux prises avec une maladie sur une terre
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^ L'EMPIRE CHINOIS.
étrangère/sans parents, sans amis, au milieu d'hommes inconnus, pour lesquels on est un objet d'embarras, et qui ne vous regardent jamais qu'avec indifférence ou anflpâthîe. Quelle affreuse et déêeispérante situa- tion pour celui qui a toujours uniquement compté sur les secours des hommes, et qui a le malheur de ne pas savoir trouver en Dieu son appui et ses con- solations.
Il manquait à notre long voyage, si rempli de vicissitudes de tout genre , cette nouvelle épreuve. Dans la Tartarie et le Thibet , nous avions été me- nacés d'être tués par le froid , de mourir de faim , d^être dévorés par les tigres et leô loups, assassi- nés par les brigands ou écrasés par des avalan- ches; souvent il n'eût fallu qu'un faux pas pour nous précipiter du haut des montagnes dans des gouffres affreux. En Chine , les bourreaux avaient étalé sous nos yeux tous les appareils de leurs atroces supplices, la populecô s'était ameutée pleine de co- lère autour de nous ; la tempête enfin avait failli nous engloutir au fotid des eaux. Après avoir tant de fois senti la mort auprès de nous . et sous des formes si diverses, il né noué restait plus qu'à la voir^ debout, au pied de notre lit, prête à saisir tranquil- lement et selon les procédés ordinaires une proie qui lui avait si souvent échappé. Pendant deux jours en- tiers, il plut à Dieu de nous laisser devant les yeux cette lugubre et sombre vision.
Le soir même de notre arrivée à Kuen-kiang- hien, et pendant que nous recevions la visite des principaux magistrats de la ville , nous fûmes pris tout à coup de grands vomissements accompagnés de
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CHAPITRE PREMIER. 3
violentes douleurs d'entrailles. Nous sentîmes bientôt comme une décomposition générale, qui s'opérait dans tout notre corps, depuis les pieds jusqu'à la tête, et nous fûmes forcé de nous aliter. On s'empressa d'aller chercher le médecin le plus renommé, disait- on , de la contrée , un homme accoutumé à faire des prodiges , et guérissant avec une admirable facilité toutes les maladies incurables. En attendant l'arrivée de ce merveilleux docteur, auquel nous étions loin d'avoir une confiance absolue, les mandarins de notre escorte et ceux de Kuen-kiang-hien dissertaient avec beaucoup de science et de sang-froid sur les cau- ses de notre maladie et les moyens à employer pour nous guérir.
Nous avons dit que tous les Chinois , en vertu de leur organisation, étaient essentiellement cuisiniers et comédiens; nous pouvons ajouter qu'ils sont aussi tous im peu médecins. Chacun donc exposa son opi- nion sur notre état, dans les termes les plus techni- ques , et il fut arrêté par les membres officieux de cette faculté de rencontre que notre noble et illustre maladie provenait d'une rupture d'équilibre dans les esprits vitaux. Le principe igné, trop alimenté depuis longtemps par une chaleur excessive , avait fini par dépasser outre mesure le degré voulu de sa tempéra- ture. Il s'était donc allumé comme un incendie dans la sublime organisation de notre corps. Par consé- quent , les éléments aqueux avaient été desséchés à un tel point, qu'il ne restait plus aux membres et aux organes l'humidité nécessaire pour le jeu naturel de leurs mouvements ; de là ces vomissements, ces dou- leurs d'entrailles et ce malaise général qu'on lisait
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h li'EMPlRE CHINOIS.
clairement sur la figure et qui se manifestait par de violentes contorsions.
Afin de rétablir l'équilibre, il n'y avait donc qu'à introduire dans le corps une certaine quantité d'air froid, et de rabaisser ainsi cette extravagante tempé- rature du principe igné ; puis, il fallait favoriser le re- tour de l'humidité dans les membres. De cette façon, la santé se trouverait immédiatement rétablie, et nous pourrions sans inconvénient reprendre notre route, en ayant bien soin, toutefois, d'user d'une grande prudence, pour ne pas permettre au principe igné de se développer au point d'Asorber les prin- cipes aqueux. Il était très-simple de ramener dans le corps cette belle harmonie. La chose ne pouvait souf- frir la moindre difficulté. Tout le monde savait que les pois verts sont d'une nature extrêmement froide ; on devait donc en mettre bouillir une certaine me- sure, et nous en faire avaler le jus; par ce moyeu, on éteindrait l'excédant de feu. Comme un mandarin de Kuen-kiang-hien faisait observer que nous devions user du jus de pois verts avec modération, de peur d'occasionner un trop grand refroidissement, de nous glacer l'estomac, et de gagner une maladie contraire, non moins dangereuse que la première, maître Ting s'avisa de dire que nous pouvions sans inconvénient doubler la dose accoutumée , parce qu'il avait re- marqué que notre tempérament était incomparable- ment plus chaud'que celui des Chinois. Il fut, en outre, décidé que rien n'était comparable au concombre bouilli et au melon d'eau, afin de rappeler l'humidité nécessaire à l'harmonieuse fonction des membres.
Ainsi il fut bien convenu, par un assentiment gé-
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CHAPITRE PREMIER. 5
néral, qu'il ne fallait pas autre chose que des melons d'eau, des concombres bouillis et du jus de pois verts pour nous remettre immédiatement sur pied, et nous rendre capable de poursuivre notre voyage. Sur ces entrefaites, le médecin arriva. A la manière cérémo- nieuse et, en même temps, pleine d'aisance avec la- quelle il se présenta , il était facile de reconnaître un homme qui passait son temps à faire des visites. Il était petit, rondelet, d'une figure avenante, et doué d'une ampleur bien propre à inspirer les idées les plus avantageuses de ses principes hygiéniques ; de grandes lunettes rondes posées à califourchon sur la racine d'un nez singulièrement modeste , et retenues aux oreilles par des cordons de soie, lui donnaient un air tout à fait doctoral. Une petite barbe et des mousta- ches grises, plus, des cheveux de même couleur, tressés en queue , témoignaient une assez longue expérience de l'art de guérir les maladies. Tout en approchant de notre lit , il débuta par des aphorismes qui nous parurent avoir quelque valeur.
J'ai appris, dit-il, que l'illustre malade était origi- naire des contrées occidentales. Il est écrit dans les livres que les maladies varient selon les pays ; celles du Nord ne ressemblent pas à celles du Midi ; chaque peuple en a qui lui sont propres ; aussi , chaque con- trée produit-elle des remèdes particuliers et adaptés aux infirmités ordinaires de ses habitants. Le médecin habile doit distinguer les tempéraments , reconnaître le vrai caractère des maladies, et prescrire des médi- caments convenables ; voilà en quoi consiste sa science. II faut qu'il se garde bien de traiter ceux qui sont d'au delà les mers occidentales comme les hommes
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6 LEMPIEE CHINOIS.
de ia nation centrale... Après avoir débité cette ex- position de principes avec de remarquables inflexions de voix et un grand luxe de gestes» il attira à lui un large fauteuil en bambou , et s'assit tout à côté de notre lit. Il nous demanda le bras droit, et, Tayaut appuyé sur un petit coussin , il se mit à tàter le pouls , en faisant courir lentement ses cinq doigts sur notre poignet, comme s'il eût joué sur le clavier d'un piano. Les Chinois admettent différents pouls, qui correspon- dent au cœur, au foie et aux autres principaux or- ganes. Pour bien tâter le pouls, il faut les étudier tous les uns après les autres , et quelquefois plusieurs en- semble, afin de saisir les rapports qu'ils ont entre eux. Pendant cette opération , qui fut extrêmement longue, le docteur paraissait plongé dans une médi- tation profonde ; il ne dit pas un mot j il tenait la tête baissée et les yeux constamment fixés sur la pointe de ses souliers. Quand le bras droit eut été scrupuleu- sement examiné, ce fut le tour du gauche, sur lequel on exécuta les mêmes cérémonies. Enfin le docteur releva majestueusement la tête, caressa deux ou trois fois sa barbe et ses moustaches grises, et prononça son arrêt : Par un moyen quelconque, dit-il en bran- lant la tête, l'air froid a pénétré à Tintérieur, et s'est mis en opposition, dans plusieurs organes, avec le principe igné ; de là cette lutte qui doit nécessaire- • ment se manifester par des vomissements et des con- vulsions; il faut donc combattre le mal par des subs- tances chaudes... Nos mandarins, qui venaient d'a- vancer précisément tout le contraire, ne manquèrent pas d'approuver hautement l'opinion du médecin ; C'est cela, dit maître Ting, c'est évident, il y a lutte
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CHAPITRE PREMIER. 7
entre le froid et la chaud; les deux principes ne sont pas en harmonie, il suffit de les accorder; c'est ce que nous avions pensé... Le médecin continua : La nature de cette noble maladie est telle, qu elle peut céder avec facilité à la vertu des médicaments, et s'évanouir bientôt; comme aussi il est possible qu'elle y résiste, et que les dangers augmentent. Voilà mon opinion à ce sujet, après avoir étudié et reconnu les divers ca- ractères des pouls... Cette opinion ne nous parut ni extrêmement hardie, ni très-compromettante pour celui qui l'avait conçue.... Il faut, ajouta le docteur, du repos, du calme, et prendre, heure par heure, une dose de la médecine que je vais prescrire..,' En disant ces mots, il se leva, et alla s'asseoir à une pe- tite table, où on avait préparé tout ce qui est néces- saire pour écrire.
. Le docteur trempa dans une tasse de thé l'extré- mité d'un petit bâton d'encre qu'il délaya lestement sur un disque en pierre noire ; il saisit un pinceau et se mit à tracer l'ordonnance sur une large feuille de papier. Il en écrivit une grande page; quand il eut fini, il prit son papier, le relut attentivement à demi- voix; puis s'approcha de nous pour nous en commu- niquer le contenu. Il {daça l'ordonnance sous nos yeux ; puis, étendant sur sa feuille l'index de sa main droite, terminé par un ongle d'une longueur effrayante, il jious désignait les caractères qu'il venait d'écrire, à mesure qu'il nous endonnailune explication détaillée. Nous ne comprimes pas grand'chose à tout ce qu'il nous dit; le violent mal de tête dont nous étions tour- menté nous empêchait de suivre le fil de sa savante dissertation sur les propriétés et les vertus des nom-
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8 l'empirb chinois.
breux ingrédients qui devaient composer la médecine ; d'ailleurs , le peu d'attention dont nous étions alors capable était entièrement absorbé par la vue de cet ongle prodigieux qui errait à travers un amas de ca- ractères chinois; il nous sembla comprendre pourtant que la base du remède était le ta-hoang et le ku-pij c'est-à-dire la rhubarbe et l'écorce d'orange ; après cela il devait encore y entrer une variété considérable de poudres, de feuilles et de racines. Chaque espèce de drogue avait mission d'agir sur un organe parti- culier pour y opérer le résultat spécial ; cet ensemble d'opérations diverses produirait finalement le prompt rétablissement de notre santé.
Il est d'usage qu'on fasse bouillir ensemble', dans un vase de terre cuite, toutes les drogues prescrites ; quand l'eau s'est suffisamment assimilé, par une lon- gue ébullition, leurs propriétés médicamenteuses, on la fait avaler au malade aussi chaude qu'il est pos- sible. Ordinairement les médecines chinoises sont d'un aspect oléagineux et d'un noir très-foncé, quoique ti- rant légèrement sur le jaune; cette physionomie peu rassurante survient d'une certaine substance grasse et noirâtre que les médecins ont le bon goût d'intro- duire toujours dans leurs ordonnances; cependant, quand on est parvenu à surmonter la répugnance des yeux, les remèdes chinois ne sont pas du tout péni- bles à prendre ; ils ont toujours une saveur fade et un peu sucrée, mais jamais, comme ceux de nos phar- maciens d'Europe, ce goût nauséabond qui fait bon- dir le cœur et soulève à la fois l'organisation tout entière. Quand le docteur chinois eut rempli sa mission re-
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CHAPITRE PREMIER. 9
lativement à notre noble et illustre maladie, il fit de profondes révérences à la compagnie et s*en alla , en promettant de revenir le lendemain matin. Les mandarins de Kuen-ldang-hien partirent aussi ; mais tristes et le cœur plein de préoccupations, car le médecin avait dit positivement qu'il nous fallait du repos ; notre état , d'ailleurs , paraissait assez grave pour laisser entrevoir que nous ferions un assez long séjour dans le pays, si toutefois même on n'était pas obligé de nous y choisir une demeure définitive au pied de quelque montagne. Tout cela, il faut en con- venir, était de nature à leur créer du souci et de l'em- barras.
Tous les étrangers étant partis , maître Ting nous demanda s'il fallait suivre l'ordonnance du docteur et faire préparer la médecine qu'il venait de nous prescrire ;^au fond, nous n'avions pas une très-grande confiance en toutes ces drogues ni en l'habileté du praticien chinois ; mais que faire? où chercher mieux ? à qui s'adresser dans cette triste circonstance? Dieu seul pouvait prendre soin de nous; c'est lui, nous dJmes-nous, qui est le maître de la vie et de la mort ; puisque sa toute-puissance a donné aux plantes des propriétés merveilleuses pour le soulagement des in- firmités humaines , il peut bien accorder à ces dro- gues, peut-être insignifiantes, une vertu particulière, s'il est conforme à son bon plaisir que nous recou- vrions la santé. Il nous ordonne, dans les saintes Écri- tures , d'honorer les médecins en cas de nécessité ; l'occasion ne saurait être plus favorable pour cela ; honorons donc le docteur chinois en nous conformant scrupuleusement à toutes ses prescriptions. Oui, sans
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10 L' EMPIRE CHINOIS.
doute y répondîmes-nous à maître Ting j il faut faire préparer la médecine comme il a été ordonné.
Un employé du palais communal alla faire l'acqui- sition de tous les ingrédiente désignés chez le docteur même qui venait d'en dresser l'ordonnance. En Chine les médecins sont en même temps apothicaires, et vendent à leurs malades les remèdes qu'ils leur prescrivent ; bien que ces états aient entre eux des relations très-étroites, et que, par leur nature, ils ne soient nullement incompatibles, on conçoit , néan- moins, qu'il peut y avoir quelque inconvénient à ce que le même individu exerce les deux à la fois. On entrevoit qu'il ne serait peut-être pas impossible de rencontrer quelques abus dans l'exercice de fonc- tions qui se prêtent mutuellement un si merveilleux appui; ainsi, par exemple, est-il bien certain, vu la fragilité humaine , que le médecin ne succombera pas à la tentation de prescrire des remèdes coûteux , et même quelquefois de prolonger la maladie dans e but de procurer des profits plus considérables à son ami l'apothicaire? La prodigieuse quantité de drogues qui entrent dans la composition des méde- cines chinoises nous a toujours frappé, et nous n'o- serions pas assurer que cette particularité ne vient pas précisément de ce que c'est le même individu qui prescrit et vend les remèdes.
La crainte de se voir rançonner par l'avidité des médecins a donné naissance à un usage fort bizarre, mais qui entre parfaitement dans les goûts des Chi- nois. Le médecin et le malade se laissent aller à une sérieuse discussion touchant la valeur et le prix des remèdes indiqués. Les membres de la famille
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CHAPITRE PRBMIBR. 11
prennent part à ce singulier marchandage ; on de- mande des drogues communes, peu chères; on en retranche quelques-unes de Tordonnance, afin d'a- voir moins à débourser. L'efficacité de la médecine sera peut-être lente ou douteuse; mais on patientera et on courra la chance. On espère, d'ailleurs, que le retranchement ne gâtera rien ou qu'une dose plus ou moins considérable pourra obtenir à peu près le même résultat» Il faut convenir que, le plus souvent , il n'y a en effet aucun inconvénient ; qu'on adopte un remède ou un autre , qu'on absorbe peu ou beaucoup de liqueur noire , cela ne fait ordinai- rement ni froid ni chaud.
Le médecin , après avoir longtemps discuté , finit toujours par livrer sa marchandise au rabais, parce qu'il est bien sûr que, s'il se montrait trop tenace dans le prix de ses ordonnances, on irait essayer de se faire guérir dans une autre boutique. Il arrive quelquefois , dans ces circonstances , des choses vraiment étonnantes et qui caractérisent bien le type chinois ; quand le docteur-apothicaire a dit son dernier mot et déclaré le plus franchement possible que, pour obtenir la guérisou, il est nécessaire d'user de tel remède durant tant de jours , alors le conseil de femille entre en délibération; on pose froidement une question de vie et de mort, en pré- sence même du malade; on discute pour savoir si, à raison d'un âge trop avancé ou d'une maladie qui offre peu d'espoir, il ne vaut pas mieux s'abs- tenir de faire des dépenses et laisser les choses aller tout doucement leur train. Après avoir rigoureuse- ment supputé ce qu'il en coûtera pour acheter des
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12 ^l'bmpire chinois.
remèdes peut-être inutiles, le malade lui-même prend souvent l'initiative et décide qu'il vaut mieux réserver cet argent pour faire emplette d'un cer- cueil de meilleure qualité ; puisqu'il faut mourir tôt ou tard, il est tout naturel de renoncer à vivre quelques jours de plus, afin de faire des économies et d'être enterré honorablement. Dans cette douce et si consolante perspective, on renvoie le médecin, et, séance tenante, on fait appeler le fabricant de cercueils. Telles sont les graves préoccupations des Chinois en présence de la mort.
Heureusement que nous n'avions pas à faire de semblables calculs. Nous nous trouvions dans une position tellement favorable, qu'une question d'éco- nomie ne pouvait pas même se présenter à notre es- prit, attendu que nous étions entièrement à la charge des mandarins et qu'ils étaient obligés également de nous fournir et des médecines, et un cercueil en cas de besoin. Nous étions même assuré par avance qu'on aurait 4a courtoisie de nous placer dans une bière de qualité un peu supérieure. Ayant donc de bons mo- tifs pour être pleinement tranquille sur ce point, nous avalâmes en paix toutes les médecines qu'on nous présenta , sans en retrancher une seule drogue , sans même nous informer du prix qu'elles pou- vaient coûter. Jamais, peut-être, le médecin de Kuen- kiang-hien n'avait eu à soigner une meilleure pra- tique.
L'efficacité de la médecine ne fut nullement en rap- port avec nos sentiments de générosité. Nous ne pou- vons dire au juste si elle nous fit du bien ou du mal, si elle se contenta de garder une prudente neutralité
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CHAPITBE PREMIER. 13
et de laisser la maladie aller à sa guise; tout ce que nous savons, c'est que le lendemain nous étions dans un état capable d'inspirer des craintes sérieuses. Les médecines se multipliaient et le mal paraissait aug- menter toujours ; une fièvre dévorante, des maux de tête à en devenir aveugle, de continuelles contor- sions d'entrailles , une peau sèche et brûlante , tels étaient les principaux caractères de la maladie. Le docteur ne nous quittait pas , car l'excellent homme y mettait de l'amour-propre. Se trouver aux prises avec l'étonnante organisation d'un diable des mers occidentales, venir à bout d'une maladie opiniâtre, atroce, enragée, telle, en un mot, qu'on n'en a jamais vu de pareille parmi les habitants du céleste em- pire, c'était assurément un merveilleux tour de force, une cure qui en valait la peine et capable de lui pro- curer une vaste illustration.
Le deuxième jour, nous ne sûmes pas trop ce qui se passa autour de nous , dans la chambre que nous occupions au palais communal de Kuen-kiang-hien. Nous eûmes un long délire, et, d'après ce qu'on nous raconta depuis , il paraît que notre pauvre tête avait tourné en véritable chaos, où la Chine, la France, la Tartarie^ le Thibet et peut-être aussi quelques autres petites localités de ce genre, se trouvaient confondus, mêlés ensemble de manière à ne former qu'un tout ridicule et monstrueux ; les folles extravagances de notre imagination allaient chercher les personnages les plus disparates et les forçaient de tenir ensemble des conversations impossibles. Dans la soirée notre cerveau se débrouilla suffisamment pour comprendre que le médecin nous parlait d'essayer d'une opéra-
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ik L*BBfFIKB chinois:
don d'acupuncture. Sa proposition nous épouvanta tellement, que, pour toute réponse, nous lui fîmes le poing", en le regardant avec tant de colère, qu'il en recula de frayeur. Cette manière de manifester sa pensée n'était pas, nous en convenons, parfaite- ment conforme aux rites; mais, en ce moment-îà, nous étions peut-être un peu excusable^ parce que la violence du mal ne nous laissait pas une pleine liberté d'esprit et une juste appréciation de nos actes.
L'opération de l'acupuncture , inventée en Chine dans la plus haute antiquité, est passée ensuite dans le Japon ; elle est fréquemment en usage dans les deux pays pour guérir un nombre considérable de maladies; elle se pratique en introduisant dans le corps de longues aiguilles métalliques , et toute la science de l'opérateur consiste dans le choix des en- droits où il faut enfoncer les aiguilles , et dans la connaissance de la profondeur où elles peuvent pé- nétrer et de la direction qu'elles doivent suivre ; dans certains cas extraordinaires on se sert d'une aiguille rougie au feu. On raconte des merveilles de cette opération, et nous-même nous avons été témoin plus d'une fois de cures vraiment remarquables obtenues par ce moyen; cependant nous pensons qu'il faut être quelque peu Chinois ou Japonais pour se ré- signer à faire de son corps une pelotte à longues ai- guilles.
L'acupuncture a eu^ en Europe, à différentes épo- ques, une assez grande vogue. Voici ce que M. Abel- Rémusat écrivait à ce sujet, en 1825* : « L'acu-
' Mélanges asiatiques ^ t. î, p. 358.
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GHAPITEB PREMIER. 15
« puncture, qui, depuis la plus hdute antiquité , « forme l'un des principaux moyens de la médecine « curative des Chinois et des Japonais, a été remise « en usage en Europe depuis plusieurs années, et « particulièrement préconisée en France depuis plu- « sieurs mois. Ainsi qu'il arrive pour tout ce qui « semble nouveau et singulier, ce procédé a trouvé a des enthousiastes et des détracteurs. Les uns y ont « vu une sorte de panacée d'un effet merveilleux ; « les autres une opération le plus souvent insigni- « fiante, et qui, dans certains cas, pouvait entraîner <c les suites les plus graves. De part et d'autre on a « cité des faits , et les observations ne se présentant ff pas assez vite ni en nombre suffisant, on a invoqué c l'expérience des Asiatiques, habituellement si dé- « daigneux dans les matières de science. Indépen- « damment des mémoires académiques et des arti- a clés de journaux, on a fait imprimer quelques « opuscules propres à jeter du jour sur ce point inté- « ressaut de thérapeutique et de physiologie. »
Plusieurs médecins et physiciens célèbres, entre autres, MM. Morand, J. Cloquet et Pouillet, firent , à cette époque, de nombreuses expériences d'acupunc- ture. En étudiant la manière dont les aiguilles agis- sent sur les corps vivants, on avait été d'abord porté à penser que la douleur avait pour (»use l'accumu- lation du fluide électrique dans la partie qui en est le ^ége , et que l'introduction de l'aiguille en favorisait le dégagement. L'aiguille, dans cette hypothèse, n'é- tait qu'un véritable paratonnerre introduit dans le corps du malade. Le soulagement immédiat et, pour ainsi dire, instantané, qu'il éprouvait, conduisait na-
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16 l'bmpiee chinois.
turellement à comparer cette action physiologique au phénomène qui se passe lorsqu'une surface chargée d'électricité est mise en rapport avec d'autres corps au moyen d'un conducteur métallique. On avait même cru sentir, en touchant le corps de l'aiguille , environ dix minutes après Tintroduction , un petit choc assez semblable à celui qu'aurait produit un fil conducteur d'une pile voltaïque très-faible. Ainsi , on cherchait à expliquer tout à la fois la cause de l'affection qui consisterait dans une accumulation morbide du fluide électrique sur une branche ner- veuse , et l'effet curatif qui s'opérait par la simple soustraction du fluide.
Plus tard on a reconnu , d'après les expériences de M. Pouillet, qu'à la vérité il y avait une action électrique produite par l'introduction d'une aiguille dans un muscle rhumatisé, mais que cette action n'é- tait pas due à la douleur ou à la cause qui la fait naître et qui l'entretient, puisqu'elle se montre également lorsque l'acupuncture est pratiquée sur une partie qui n'est le siège d'aucune affection névralgique. On s'é- tait assuré que cette action avait lieu de la même ma- nière chez les animaux , et enfin qu'elle coexistait constamment avec l'oxydation de l'aiguille. On dé- montrait qu'elle n'était jamais excitée par une ai- guille de platine, d'or ou d'argent, mais bien par les aiguilles faites de tout autre métal oxydable. Il est donc permis de conclure que le phénomène physique qu'on observe est le résultat d'une action chimique entre le métal de l'aiguille et les parties avec les- quelles on l'a mise en contact; car il n'y a jamais d'oxydation de métal sans développement d'électri-
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CHAPITBB PREMIEK. 17
cité, il est donc à peu près certain que ce courant n'est pour rien dans le soulagement qu'éprouvent les malades.
Quant aux effets physiologiques de l'acupuncture, indépendamment du soulagement des malades qu'on a remarqué particulièrement dans les cas de rhu- matisme et de névralgie, on a observé, le plus sou- vent, les phénomènes suivants. L'introduction de l'aiguille est peu douloureuse, si l'on a la précaution de bien tendre la peau et si l'on fait tourner l'aiguille au lieu de la pousser directement. En général, l'ex- traction est plus douloureuse que l'introduction; il sort peu de sang, quelquefois cependant on en voit suinter une ou plusieurs gouttelettes. La peau se sou- lève autour de l'instrument en conservant sa couleur naturelle ; mais bientôt elle s'affaisse , et l'on voit or- dinairement se former une auréole rouge. Le malade ressent alors des élancements qui se dirigent vers la pointe des contractions musculaires , de l'engourdis- sement suivant le trajet des gros cordons nerveux, des tremblements fébriles. Il n'est pas rare de voir survenir des sueurs répandues sur la partie de la peau qui répond au siège de la douleur. Cette der- nière a, dès lors , cessé , ou se trouve diminuée ou transportée. C'est encore vers ce temps que survien- nent les défaillances plus ou moins prononcées, plus ou moins durables, et qu'on ne saurait guère attri- buer à la douleur produite par la piqûre, puisqu'elles ont lieu après que la sensation douloureuse a dis- paru ; c'est même là le seul accident qu'on voit com- munément résulter de l'acupuncture. Il y aurait à craindre, peut-être, des blessures graves et des suites
II. 2
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18 l'bmpim gsinois.
fonettos , si l'aiguille traversait de grod troncs ner- yeuX) des artèr^s^ ou les organes essentiels de la vie. Quelques chirurgiens ont prétendu que l'extrôme ténuité des aiguilles garantissait de ces inconvénients. Quoiqu'on ait fait plusieurs expériences sur des ani- maux et qu'on leur ait traversé sans le moindre ac^ cident Testomac, le poumon et même le cœur, il n'en est pas moins vrai que de pareilles tentatives pourrment occasionner des malheurs irrémédiables.
Il est probable que les Chinois et les Japonais, ne connaissant pas l'anatomie , et n'ayant que des idées vagues et erronées sur l'organisation du corps hu^ main , doivent souvent obtenir de bien funestes ré- sultats dans leurs opérations. Cependant l'acupunc- ture n'est pas pratiquée chea eux sans règle et sans méthode , ni tout à fait abandonnée au caprice des hommes qui l'exercent. On a déterminé sur la surface du corps humain^ trois cent soi&ante^sept points qui ont reçu des noms particuliers, d'après les rapports où l'on a supposé qu'ils étaient avec les parties inter- nes; et, afin qu'on puisse s'exercer sans compro- mettre la santé des hommes, on a fabriqué de petites figures de cuivre sur lesquelles on a ménagé de très- petits trous aux endroits convenables ; la surface de ces figures est recouverte de papier collé , et l'étu- diant doit y porter l'aiguille sans hésitation, et ren- contrer du premier coup l'ouverture au lieu qu'il faut opérer suivant l'affection sur laquelle il est in- terrogé.
« Mais que peuvent signifier toutes ces précautions, tt dit M. Abel-Rémusat , en parlant d'un livre japo- « nais sur l'acupuncture, lorsque, dans l'ignorance
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GHAPltAE PREMIER. 19
« |nt)fotide où sont ces médecins de la situation des « organes et de leurs connexions , ils se règlent uni- « qnement sur les principes d'une routine aveugle , « ou sur la théorie plus absurde encore d'une phy- « Biologie fantastique ; c'est ce qu'on peut voir dans « les préœptes tant généraux que particuliers que « Fauteur japonais a rassemblés. On part de ce prin- « cipe que les artères vont toujours de haut en bas
* et les veines toujours de bas en haut. C'est pour-' tt quoi on prescrit de piquer en tournant la pointe de « l'aiguille vers le haut , quand on se propose d'aller « contre le cours du sang, et de piquer en dirigeant « la pointe en bas quand on veut aller avec le cours « du sang. Une piqûre intempestive ou maladroite- ff ment dirigée sur certains points, se corrige en « piquant sur d'autres points qui y correspondent. « La moitié des prescriptions qui composent le corps « de l'ouvrage sont dignes de ce qu'on vient de dire.
* Dans les syncopes qui suivent une forte chute , on a pique à la partie supérieure du cou, devant le « larynx, à huit lignes de profondeur. Dans les maux « de reins, on pique le jarretj dans les toux sèches, « on pique à la partie externe et un peu postérieure a du bras, à une ligne de profondeur, ou au milieu « de ravant*bra8, ou à la base du petit doigt. En 0 considérant combien tous ces endroits sont éloi- ft Ignés les uns des autres, on a suppoiàé que les mé- « decins japonais cherchaient à agir par dérivation ; « c'est, à mon avis, leur faire beaucoup d'honneur « que de leur prêter une idée aussi nette du phéno- « mène de la révulsion. Dans cette occasion comme « dans beaucoup d'autres , ils semblent agir au ha^
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20 L^BMPIEB CHINOIS.
« sard, d'après les suggestions d'un empirisme igno- a rant et crédule,
a Au reste, je ne prétends pas qu'on doive juger a définitivement la doctrine médicale des Japonais « d'après un petit ouvrage sans autorité , où se trou- ât vent consignées quelques recettes qui n'ont peut- « être pas l'assentiment des véritables hommes de c( l'art, s'il existe des hommes de l'art au Japon. Il « y a des ouvrages de médecine et de chirurgie parmi « nous qui donneraient une idée peu avantageuse de « nos progrès dans ces deux sciences, si on les pre- <x nait au hasard dans nos bibliothèques, et qu'on les « transportât à la Chine pour servir de- spécimen de « nos connaissances. On possède, à la Bibliothèque a du roi , un petit Traité d'acupuncture en chinois, c( et les prescriptions qu'on y trouve ne s'accordent « pas avec celles de l'opuscule japonais. Ce qu'on ce peut dire à la louange des médecins de l'un et de <c l'autre pays, c'est qu'une longue pratique paratt fc les avoir guidés dans l'application de l'aiguille c( et du moxa, et que le lieu d'élection qu'ils re- « commandent n'est pas toujours aussi mal choisi a que dans les exemples rapportés ci-dessus. Ilssem* « blent aussi avoir été éclairés par l'expérience sur « les dangers d'introduire les aiguilles au-dessus des « principaux nerfs des gros troncs artériels et des ff organes essentiels à la vie; mais il est probable a que leur expérience, à cet égard , a dû coûter cher ce à un certain nombre de malades. »
Nous pensions absolument comme M. Abel-Rému- sat lorsque le médecin de Kuen-kiang-hien nous proposa de nous enfoncer des aiguilles à travers le
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CHAPITRE PREMIER. 21
corps; les opérations de ce genre dont nous avions été témoin ne nous rassuraient pas suffisanunent , quoiqu'elles eussent été couronnées de succès, et nous n'éprouvions aucune envie de favoriser à nos dépens le progrès de Tacupuocture dans Tempire chinois. Le docteur comprit, du premier coup , le lan- gage figuré par lequel nous lui exprimâmes combien l^idée de ses aiguilles nous déplaisait ; il se garda bien d'insister, surtout après que maître Ting lui eut fait observer avec une merveilleuse sagacité que les Euro- péens n'étant pas, peut-être, organisés de la même manière que les Chinois, il s'exposait beaucoup à ne pas rencontrer juste en enfonçant les aiguilles. Quelle témérité! s'écriait maître Ting; est-ce que nous con- naissons les Européens? Qui sait ce qu'ils ont dans le corps? Es- tu bien sûr, docteur, de ne pas aller piquer des inconnus avec ton aiguille? Le docteur abonda, ou feignit d'abonder complètement dans le raisonnement de maître Ting, et il fut décidé que nous reprendrions les médecines noires, sauf quelques mo- difications.
La nuit fut un peu meilleure que le jour. Dans la matinée le médecin reparut , et nous trouva , dit-il , dans des dispositions excellentes pour prendre un remède décisif, et dont le succès était assuré; le ré- sultat allait être immédiat et radical ; assurément nous ne demandions pas mieux. La préparation de cette médecine miraculeuse n'exigea ni beaucoup de temps ni grand'peine; le docteur, ayant demandé une demi- tasse de thé , se contenta de jeter dedans une dou- zaine de pilules rouges , grosses tout au plus comme la tête d'une épingle, de véritables globules homéo-
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32 l. DIIPIHK CHINOIS*
pathiques* Aussitôt que nous^ûmes avalé ce thé, qui, par l'addition de$ pilules i avait pris une forte odeur de musc, on fit sortir tout le monde de notre cham^ bre, et on ordonna de nous laisser en repos; nous n'afSrmeronnf pas que ce fut précisément à ce grare de traitement que nous dùmei^ notre soulagement et notre guérison; ce qu'il y a de certain, c'est que nous ne tardâmes pas à éprouver un mieux notable, qui alla en augmentant pendant tout le reste de la journée. Le çoir nous prîmes encore six globules rouges, et le lendemain nous étions en bon état; les forces , il est vrai , n'étaient pas revenues ; nous éprou- vions une grande faiblesse , comme un affaiblissement général de tous nos membres ; mais la maladie avait complètement disparu ; il n'y avait plus ni convul- sions , ni maux de tête , ni douleur d'entrailles. Le médeoin-apotbicaire était, sans contredit, l'être le plus ûer de la création } il dissertait avec aplomb et assurance sur toutes les choses imaginables, et ceux qui l'écoutaient s'empressaient à l'envi d'applaudir à toutes les paroles qui sortaient de sa bouche. Il ne manqua pas surtout de s'appesantir un peu sur l'effi- cficité infaillible de sa médecine rouge administrée à propos et selon les règles de la prudence et de la sagesse , deux vertus que le ciel avait bien voulu lui départir à un suprême degré.
Ces pilules rouges , auxquelles tout le monde attri- buait notre guérison , n'étaient pas pour nous un re- média inconnu , car il jouit , en Chine , d'une célé- brité prodigieuse , et uous l'avions entendu prôner de toute part; le nom pompeux et emphatique qu'il porte n'est pas au-dessous de sa grande réputation.
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GHAPITAK PRBMIBA. iS
OD rappelle ling-^pao-jou^y^tanj c'est^lnlire « trésor surnaturel pour tous les désirs; » o'est une véritable panacée universelle, guérissant, dit*on, de toutes los maladies sans exception i la grande difficulté con- siste à en varier la dose et à la combiner avec un liquide convenable. Administré mal à propos, ce remède peut devenir dangereux et causer de terribles infirmités; sa composition est un secret. Une seule famille d^ Péking est en possession de la recette, qui se transmet fidèlement de génération en génération ; ainsi il nous est impossible de désigner les ingrédients qui entrent dans la composition de ce remède; son odeur mifisqnée , quoique très-forte , ne doit pas être considérée comme quelque chose de caractéristique, car, en Chine, non-seulement les médicaments, mais encore tous les objots, les hommes, la terre, l'air, tout est plus ou moins imprégné de cette odeur parti- culière. L'empire chinois tout entier sent le musc, et les marchandises même importées d'Europe s'en pénètrent complètement après quelque temps.
Le trésor surnaturel , quoique fabriqué seulement à Péking et dans une famille unique, est, malgré cela, très-connu dans toutes les provinces de l'empire, on on peut en acheter à un prix assez modéré; il y a seulement à se défier des falsifications, ce qui, en Chine ^ n'est pas chose très*faci1e ; à Péking le prix de ce remède n'a jamais varié, on le vend toujours au poids de l'argent pur. Un jour nous fûmes nous- même en acheter dans le principal magasin , et nous n'eûmes qu'à placer un petit lingot d'argent dans le plateau d'une balance; le marchand mit dans l'autre un poids égal de pilules rouges.
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2i l'bmpire chinois.
Le trésor surnaturel est peut-être le sudorifique le plus énergique qui existe; mais il agit d'une manière toute particulière; un seul de ces petits gld)ules rouges 9 réduit en poudre, et mis dans le nez comme une prise de tabac , occasionne une si longue suite non interrompue de violents éternuments , que bientôt tout le corps entre en transpiration, et lorsque, enfin, après cette crise stemutatoire, on revient à soi, on se trouve comme inondé de sueur. On se sert encore de cette poudre pour voir si un malade est en danger prochain de mort; si une prise, disent les Chinois, est incapable de le faire éternuer, il mourra certaine- ment dans la journée; s'il étemue une fois, il n'y a rien à craindre jusqu'au lendemain; enfin l'espoir augmente avec le nombre des éternuments.
La médecine chinoise est surtout remarquable par l'extrême bizarrerie de ses procédés; la collection des livres où on peut l'étudier est très-considérable; mal- heureusement on n'y trouve^ le plus souvent, que des recueils de recettes plus ou moins connues du public. Quoiqu'il soit probable que les Européens ne pourraient rencontrer dans ces livres rien de bien in- téressant au point de vue scientifique, nous pensons , pourtant, qu'on aurait peut-être tort de les dédaigner entièrement. Les Chinois sont doués d'un prodigieux talent d'observation ; ils ont tant de pénétration et de sagacité , qu'ils remarquent facilement dans tout ce qui les entoure une foule de choses auxquelles des esprits supérieurs ne feraient jamais attention ; on ne saurait contester, d'ailleurs, que leur longue civilisa- tion et leur habitude de recueillir et de conserver par l'écriture les découvertes les plus importantes ont dû
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GHAPITBE PREMIER. 25
les mettre en possession d'un véritable trésor de con- naissances utiles. Nous n'avons pas eu Thonneur d'étudier la médecine ; mais nous avons entendu des docteurs émérites soutenir que l'art de guérir les bomiâes était moins une affaire de science que d'ex- périence et d'observation. Les maladies et les infir- mités sont le lugubre apanage de l'humanité à toutes les époques et sous tous les climats; n'est-il pas permis de penser que Dieu aura toujours mis à la portée des hommes les moyens nécessaires pour sou- lager leur douleur et conserver leur santé? Les peuples incivilisés, les sauvages même, ont été quelquefois en possession de certains remèdes que la science était non-seulement incapable d'inventer, mais dont elle ne savait pas expliquer les effets.
Il y a, en Chine, pour le moins autant de maladies qu'ailleurs ; cependant on ne voit pas que la mortalité y soit proportionnellement plus grande que dans les autres pays ; son immense et exubérante population est là pour attester qu'on n'y est pas beaucoup plus maladroit qu'en Europe pour conserver la vie des hommes. Les Chinois , pas plus que les Occidentaux , n'ont pu réussir à composer un bon élixir d'immorta- lité, quoiqu'ils aient eu la faiblesse d'y travailler à outrance pendant plusieurs siècles ; cependant ils ont su trouver les moyens de vivre aussi longtemps que nous, et, parmi eux, las octogénaires sont assez nom- breux.
Nous sommes loin d'envier aux Chinois leur mé- decine quelque peu empirique; nous prétendons seulement qu'il serait possible de trouver chez eux des moyens curatifs suffisants et proportionnés à leurs
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26 t'j^MPiEE cumois.
besoioa. On les voit même quelquefois traiter avec le plus grand suco^ des maladies qui dérouteraient la science de nos cél^res facultés. Il n'est pas de mis- sionnaire qui, dans ses courses apostoliques^ n'ait été témoin de quelque fait capable d'éditer sa surprise et son admiration. Lorsqu'un médecin est parvenu à guérir promptement et radicalement unç maladie pré- sentant tous les symptômes les plus graves et les plus dangereux , il ne faut pas s'amuser à discuter savamment les moyens qui ont été employés, et chercher à prouver leur inefficacité. Le malade a été guéri j il jouit actuellement d'une parfaite santé , voilà l'essentiel. U n'est personne qui ne préféra être sauvé bêtement que tué par un procédé scien- tifique.
Il est incontestable qu'il existe , en Chine , des médecins qui savent guérir de la rage la mieux ca- ractérisée; peu importe ensuite que, pendant le trai- tement de cette affreuse maladie, on défende expres- sément d'exposer à la vue du malade aucun objet où il pourrait y avoir du chanvre, sous prétexte que cela neutraliserait les effets du remède. Durant plu* sieurs années, nous avoos eu pour catéchiste un homme qui avait le précieux talent de remettre I93 membres fracturés. Nous lui avons vu opérer et guérir avec une extrême facilité plus de cinquante malheureux dont les ossements étaient rompus et quelquefois broyés. L'opération réussissait toiyours si bien, que les malades venaient eux-mêmes remer- cier cet homme , dans la chambre qu'il occupait à côté de la nôtre. Devant de pareils résultats, nous n'avons jamais eu epvie de rire , eu pensant que
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remplàtre employé pour favoriser la isoudure des oMemento était fabriqué aveo des cloportes, du poivre blano et une poule pilée toute vivante.
En 1840, nous avions, dans notre séminaire de Macao , un jeune Chinois qu'on allait renvoyer dans sa famille, parce qu'une surdité complète , dont il avait été atteint depuis quelques mois, ne lui permet* tait pas de continuer ses études. Plusieurs méde- cins chinois, portugais, anglais et français avaient essayé vainement de le guérir de cette infirmité. Us docteurs expliquèrent en termes techniques le mécanisme de l'ouïe ) ils en dirent des choses mer* veilleuses et qui faisaient le plus grand honneur à leur profonde science; mais leurs traitements se trouvèrent infructueux, et le noalade fut déclaré incurable. Heureusement nous avions dans la mai* son un chrétien tout récemment arrivé de notre mission des environs de Pélâng. H n'était ni méde- cin, ni savant, ni lettré ( c'était tout bonnement un très-pauvre cultivateur. Il se souvint que les paysans de son pays se servaient avec succès d'une certaine plante pour guérir la surdité, A force de chercher mu environs de Macao, il eut le bonheur de trou* ver cette bi^be salutaire. Il exprima le suc de quel- ques feuilles dans les oreilles du malade , qui ren- dirent aussitôt une quantité prodigieuse d'humeur, et, dans deux jours, la guéiûson fut complète; ce jeune Chinois a pu continuer ses études ; et ai\^our* d'bui il est misMonnilîre dans une des provinces du MidiV
■ Nous pourrions «itAr* su »^ ds la méd^me ct)iooi«9 un grand
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28 l'empire chinois.
Les Chinois ont des maladies particulières qu'on ne connaît pas ailleurs , comme aussi il en existe plu- sieurs qui font de grands ravages en Europe / et qu'on ne retrouve pas en Chine. Il y en a qui sont communes à l'Orient et à l'Occident y et qu'on n'est pas plus habile à guérir d'un côté que de l'autre. La phthisie , par exemple, est réputée incurable par tous les médecins chinois. Il en est de même du choléra- morbus, de cette maladie terrible, qui parait s'être manifestée d'abord en Chine, avant de se répandre dans les autres contrées de l'Asie , et ensuite en Eu- rope. Voici dans quelles circonstances cet épouvan- table fléau , autrefois inconnu à la Chine , fit sa pre- mière apparition. Nous tenons ces renseignements d'un grand nombre d'habitants de la province du Chan- tong, qui ont été témoins oculaires de ce que nous allons dire.
La première année du règne de l'empereur défunt c'est-à-dire en 1820, de grandes vapeurs roussàtres apparurent un jour sur toute la surface de la mer Jaune. Ce phénomène extraordinaire fut remarqué par les Chinois de la province du Chan-tong , qui ha- bitent aux environs des côtes de la mer. Ces vapeurs, d'abord légères, augmentèrent insensiblement, se condensèrent, s'élevèrent peu à peu au-dessus du niveau des eaux de la mer Jaune, | et finirent par former un immense nuage roux qui , pendant plu- sieurs heures, demeura flottant et se balançant dans les airs. Les Chinois^ comme dans toutes les appari-
nombre de faits très-curieux ; mais nous préférons nous en abstenir, parce que
Le vrai peut quelquefois n*ètre pas vraisemblable.
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CHAPITRE PREMIER. 29
tions des grands phénomènes de la nature , furent saisis d'épouvante et dierchèrent dans les opératicms superstitieuses des bonzes les moyens d'écarter le mal qui les menaçait. On brûla une quantité prodi- gieuse de papier magique, qu'on jetait tout enflammé à la mer ; en improvisa de longues processions ou Ton portait l'image du Grand Dragon, car on attri- buait ces sinistres présages à la colère de cet être fa- buleux. Enfin on en vint à la dernière et suprême res- source des Chinois en pareille drconstance : on exécuta un charivari monstre le long des côtes de la mer. Hommes, femmes, enfants, tous frappaient à coups redoublés sur l'instrument capable de produire le bruit le plus sonore, le plus retentissant; les tam-tams, les vases de cuisine , les objets métalliques étaient choisis de préférence. Les cris les plus sauvages d'une innom- brale multitude venaient encore ajouter à l'horreur de ce vacame infernal. Nous avons été témoin une fois d'une semblable manifestation dans une des plus grandes villes du Midi , où tous les habitants , sans exception, enfermés dans leur maison, frappaient avec frénésie sur des instruments de métal et s'abandon- naient à des vociférations inouïes. On ne saurait ima- giner rien de plus effroyable que cet immense et mons- trueux tumulte s'élevant du sein d'une grande cité.
Pendant que les habitants du Chan-tong cherchaient à conjurer ce malheur inconnu, mais que tout le monde pressentait, un vent violent qui souffla tout à coup fit rouler et tourbillonner le nuage , et parvint à le diviser en plusieurs grandes colonnes, qu'il poussa vers la terre. Ces vapeurs roussâtres se répandirent bientôt , ccmime en serpentant, le long des collines et dans les vallons,
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30 L'ÊMPItK ClftlIÔId.
rasèrent les villes et les villages , et le lendemaiti , par- tout où le nuage avait passé, les hommes se trouvè- rent subitement atteints d'un mal affreux , qui, dans un instant, bouleversait toute leur organisation et en faisait de hideux cadavred. Les médecins eurent beau feuilleter leurs livres , on ne trouva nulle part aucune notion de ce mal nouveau, étrange^ et qui frappait, comme la foudre, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, sur les pauvres et les riches , les jeunes et les vieux , mais toujours d'une manière capricieuse et sans suivre aucune règle fixe au milieu de ses vastes ravages. On essaya d'une foule de remèdes , on fit un grand nombre d'expériences, et toilt fut iùtttile, sans succès j l'im- placable fléau sévissait toujours avec la même colère, plongeant partout les populations dans le deuil et l'é- pouvante.
D'après tout ce que les ChiûOiâ nous ont raconté de cette terrible maladie , il est incontestable que c'était le choléra-morbus. Il ravagea d'abord la province du Chan-tong et monta ensuite vers le nord jusqu'à Péking, fVappant toujours dans sa marche les villes les plus populeuses; à Péking, les victimes furent proportionnellement plus nombreuses quo partout ail- leurs. De là, le choléra franchit la grande muraille , et les Chinois disent qu'il s'en alla en Tartane s'éva- nouir parmi la Terre des Herbes. Il est probable qu'il aura suivi la route des caravanes jusqu'à la station russe de Khiaktha , et qu'ensuite , tournant au nord- ouest en longeant la Sibérie, il aura envahi la Russie et la Pologne, d'où il a bondi sur la France après la révolution de 1830, tout juste dix ans après être sorti du sein de la mer Jaune. Lorsque les habitants du
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€rtÀ»ITRB FRfiMiER. 31
Gfaan-tong nous racontèrent, en 1849, l'histoire de l'apparition du choléra dans leur province , il nous sembla qu'il avait suivi, pour venir en France, la marche que nous venons d'indiquer.
En Chine , chacun exerce la médecine avec en- tière liberté; le gouvernement ne s'en mêle en aucune manière. On a pensé que le vif et irrésistible intérêt que les hommes portetit naturellement à leur santé serait un motif suffisant pour les empêcher de donner leur confiance à un médecin qui n'en serait pas digne. Aussi , quiconque a lu quelques livres de recettes et étudié la nomenclature des médicaments a le droit de se lancer avec intrépidité dans l'art de guérir ses semblables...^ ou de les tuer.
La médecine est, comme l'enseignement, un excel- lent débouché pour favoriser l'écoulement des nom- breux bacheliers qui ne peuvent parvenir aux grades supérieurs et prétendre au mandarinat. Aussi les doc- teurs pullulent en Chine; sans parler des médecins officieux, qui sont innombrables, puisque, comme nous l'avons déjà dit, tx)us les Chinois savent plus ou moins la médecine, il n'est pas de petite localité qui ne possède plusieurs médecins de profession. Leur po- sition n'est pas, à beaucoup près, aussi brillante qu'en Europe ; outre qu'il n'y a pas grand honneur à exer- cer un état qui est à la portée, et, en quelque sorte, à la merci de tout le monde, on n'y trouve non plus que très-peu de chose à gagner. Ordinairement , les visites ne se payent pas; les remèdes se vendent à bon marché j et toujours à crédit; d'où il faut conclure qu'on ne peut guère compter que sur le tiers de son revenu. En outre, il est assez d'usage de ne pas payer
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3â l'empire chinois.
les médecines qui ne produisent pas de bons effets, ce qu'elles se permettent assez souvent. Mais la situation la plus triste et la plus piteuse pour le médecin chi- nois, c'est lorsqu'il est obligé de se cacher ou de se sauver loin de son pays*, pour éviter la prison , les amendes, les coups de bambou, et quelquefois pis en- core. Gela peut arriver quand, ayant promis de guérir un malade , il a la maladresse de le laisser mourir. Les parents ne se font pas faute de lui intenter un pro- cès; et, dans ce cas, pour peu qu'on tienne à la vie et aux sapèques, le parti le plus sûr, c'est de prendre la fuite. La législation semble, du reste, favoriser ces procédés un peu sévères à l'égard des médecins. Voici ce qu'on lit dans le Code pénal de la Chine, sec- tion 297 : « Quand ceux qui exerceront la médecine « ou la chirurgie sans s'y entendre , administreront « des drogues ou opéreront, avec un outil piquant ce ou tranchant, d'une façon contraire à la pratique « et aux règles établies, et que, par là, ils auront « contribué à faire mourir un malade, les magistrats ce appelleront d'autres hommes de l'art pour examiner a la nature du remède qu'ils auront donné ou celle <x de la blessure qu'ils auront faite, et qui auront été ce suivis de la mort du malade. S'il est reconnu qu'on <c ne peut les accuser que d'avoir agi par erreur, ce sans aucun dessein de nuire, le médecin ou le chi- cc rurgien pourra se racheter de la peine qu'on inflige (c à un homicide, de la manière réglée pour les cas ce où l'on tue par accident; mais ils seront obligés ce de quitter pour toujours leur profession. » Cette dernière mesure nous parait assez sage, et mériterait peut-être d'être empruntée à la Chine.
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€HAPITAE PREMIER. 33
Les docteurs chinois aiment beaucoup les spécia- lités j et s'occupent exclusivement du traitement de certaines maladies. Il y a des médecins pour les ma- ladies qui proviennent du froid, et d'autres pour celles qui scmt causées par le chaud. Les uns pratiquent Facupuncture, d'autres raccommodent les membres cassés. Il y a enfin des médecins pour les enfants , des médecins pour les femmes, des médecins pour les vieillards. Il en est qu'on nomme suceurs de sang et qui fonctionnent comme des ventouses vivantes ; ils apposent hermétiquement leurs lèvres sur les tu- meurs et les abcès des malades, puis, à force d'as- pirer, ils font le vide, et le sang et les humeurs jail- lissent en abondance dans leur bouche. Nous avons eu occasion de voir à l'œuvre un de ces vampires , et nous n'oublierons jamais le spectacle rebutant que présentait cette face hideuse collée aux flancs d'un malheureux qu'elle semblait vouloir dévorer. La cure des yeux, des oreilles et des pieds est ordinairement réservée aux barbiers, qui jouissent, en outre^ dans quelques provinces du Midi, du privilège de faire la pèche aux g^nouilles. Quelle que soit la spécialité des médecins chinois, on en voit très-peu qui devien- nent riches en exerçant leur art; ils vivent au jour le jour, comme ils peuvent, et rivalisent ordinairement de privations et de misère avec leurs confrères les maîtres d'école.
D'après tout ce que nous venons de dire, le lec- teur s'est peut-être formé une idée peu favorable de la médecine chinoise. Notre devoir était de raconter avec franchise et liberté ce que nous savions; cepen- dant nous ne voudrions pas lui avoir porté quelque
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H L'intpiâtt oiiiiois.
préjudice dans l'opmkm publique ; car il ne serait pas imposBibie que ce fÙt à elle , après Dieu , que nous soyons redetaMe de la vie.
Aussitôt que notre guérison fut bien constatée, les mandarins cirils et militaires de Kuen-kiang-hien s'empressèrent de nous rendre visite en grande tenue et de nous féliciter des faveurs que le ciel et la terre venaient de nous acoorder. Ils nous exprimèrent de la manière la plus vive combien ils étaient heureux de nous voir hors de danger et sur le point de rentrer en possession de notre précieuse et brillante santé. Cette fois, nous fftmes persuadé que les paroles des mandarins étaient pleines de sincérité et qu'elles étaient l'expression vraie de leurs sentiments. C'est que notre rétablissement les déchargeait d'une ef- frayante responsiilMlilé ; ils avaient dû être en proie à de bien vives inquiétudes, pendant que nous les me- nacions de mourir sous leur juridiction, non pas qu'ils eussent la bonhomie d'attacher quelque prix à notre existence ; mais ils ne pouvaient douter que notre mort serait pour eux une source d'embarras inextricables.
Il existe, en Chine, une responsabilité terrible à l'égard des cadavres. Lorsqu'un indivMu meurt dans sa famille^ il n'y a pas de difficulté; les parents en répondent et petBonne n'a le droit d'élever des doutes ou des soupçons sur les causes de sa mort ; mais, s'il perd la vie hors de chez lui, la loi veut que le pro- priétaire de l'endroit sur lequel se trouve le cadavre soit responsable. Qu'il se rencontre dans un bois, au milieu d'un champ, sur un terrain inculte , peu im- p(»te, le nwttre tdu sol est tenu d'avertir l'autorité et de donner des exfdicatkms qui , pour être vala-
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CHAPITRE PRElfIBR. S5
Wes, doivent être acceptées par les parents du mort. Alors ceux-ci se chargent des funérailles ; une fois qu'ils ont été amenés à présider à Tinhumation , tout est fini. Jusque-là le malheureux propriétaire du ter- rain demeure responsable de la vie d'un homme dont, peut-être, il n'avait jamais entendu parler. Dans ces ciromstances , il se passe des choses affreuses; il y a des procès incroyables, où les mandarins et les parents du mort font assaut de fouri>erie et de mé- elmnceté pour assouvir leur cupidité et ruiner leur victime. On garde dans un cachot ce pauvre innocent, et on tient suspendue sur sa tête la menace d'une con- damnation à mort, jusqu'à ce qu'il se sdt dépouillé de tous ses biens.
Cette terrible loi de responsabilité, quoiqu'elle soit souvent , dans l'application , une source de mons- trueuses iniquités, a dû être considérée, sans doute, dans la pensée du législateur, comme une sauve- garde de la vie des hommes , comme une barrfère salutaire opposée au débordement des passions. On conçoit que, dans un pays comme la Chine, où il n'existe pas de principe religieux dont l'influence soit capable de refouler les mauvais instincts , les assas- sinats se multiplieraient de toutes parts, et le sang de rhomme serait bientôt compté pour rien ; il a donc fiallu des lois draconiennes pour tenir dans le devoir ces populations matérialistes, vivant sans Dieu, sans religion, et, par conséquent, sans conscience. Afin de leur apprendre à respecter la vie de leuçs sembla- bles, il était nécessaire qu'un cadavre fftt pour tout le monde un objet de terreur et d'épouvante.
Nous ne saurions dire si cette loi a obtenu les
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Zê l'bMPIRB C00KMS. '
bons résultats qu'on s'en promettait ; mais il nous a été souvent très-facile de remarquer les abus criants auxquels elle a donné lieu. Sans parler davantage de ces procès iniques , de ces persécutions exercées par des mandarins contre des innocents, il est certain que cette loi tend à étouffer tout sentiment de pitié et de commisération envers les malheureux. Qui aurait le courage de recueillir dans sa demeure un homme souffrant, un pauvre, un voys^eur, dont la vie serait en danger; qui oserait prodiguer ses soins à un mori- bond^ lui permettre de mourir dans son champ, ou même dans le fossé qui l'avoisine? Un tel acte de miséricorde ou de compassion risquerait d'être payé par une ruine complète, et peut-être par le dernier supplice. Aussi, les malheureux, les infirmes, les es- tropiés sont repoussés avec soin des demeures des particuliers; ils sont obligés de rester étendus sur la voie publique, ou de se traîner sous des espèces de hangars, qui, étant la propriété du gouvernement, ne compromettent la responsabilité de personne. Un jour, nous avons vu un honnête marchand exhorter, avec larmes et supplications, un malheureux qui était tombé évanoui sur le seuil de sa boutique, afin de l'engager à mourir ailleurs, un peu loin de sa maison. Le pauvre se souleva, se fit aider par un passant, et eut la charité d'aller rendre le dernier soupir au milieu de la rue.
Une des plus grandes vengeances qu'un Chinois puisse exercer contre un ennemi ^ c'est de déposer furtivement un cadavre sur sa propriété. Il est sûr de le faire entrer par là dans une longue suite de misères et de calamités. A l'époque où nous étions
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€HAHTftK FRBMIER. 37
dans notre mismon de la vallée des Eaux-Noires, en dehors de la grande muraille, une des petites villes des environs fut le théâtre d'un crime horrible. Un vagabond entra dans le magasin d'une grande maison de commerce, et, s'adressant directement au chef de rétablissement t: Intendant de la caisse, lui dit- il, j'ai besoin d'argent et je n'en ai pas ; je viens te prier de m'en prêter un peu. Je sais que votre société est riche... La figure i^nistre et le ton audacieux de cet homme intimidèrent le marchand, qui n'osa pas le renvoyer. Il lui offrit deux onces d'argent, en lui disant poliment que c'était pour boire une tasse de thé. Le mendiant, indigné, demanda avec efftonterie si on pensait qu'un homme comme lui put se con- tenter de deux onces... C'est bien peu, dit le mar- chand, mais nous n'avons pas autre chose. Le com- merce ne va pas, les temps sont mauvais; aujour- d'hui tout le monde est pauvre. — Comment, vous autres aussi, vous êtes pauvres, dit le mendiant; dans ce cas, gardez vos deux onces ; je suis un hcmune juste et je ne veux pas vous faire mourir de faim..., et il s'en alla , en jetant sur le marchand un regard de bête fauve*
Le lendemain, il se présenta de nouveau dans la rue, devant le magasin, et, tenant un jeune enfant dans ses bras... Intendant de la caisse, s'écria-t-il, in- tendant de la caisse!... Celui-ci, reconnaissant son mendiant , lui dit en riant : Âhl voilà que tu as eu un remords , tu viens chercher les deux onces. — Non, je ne viens rien chercher; au contraire, je veux te faire un cadeau. Tiens, voilà pour faire aller ton commerce... A ces mots, il prend T^nfant, lui
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38 l'ëmpu^ chinois.^
plonge un couteau dans le sein ^ le jette tout sanglait dans la boutique , et se sauve en courant à travers le dédale des rues. L'enfant appartenait à une famille ennemie de cette maison de commerce , qui fut en- tièrement ruinée, et dont les principaux associés eu- rent longtemps à souffrir dans les. prisons publiques.
Il est probable que des cas de cette nature ne se reproduisent pas fréquemment; on comprend cepen- dant que la loi chinoise n'atteint pas toiyours son but, et qu'au lieu d'éloigner du crime les hommes pervers, elle peut quelquefois les y entraîner.
La crainte des mandarins de Kuen-kiang-hien n'a- vait pas été, sans doute, jusqu'à leur faire redouta quelqu'une de ces terribles avanies à la chinoise; mais ils s'étaient imaginé que le gouvernement fran- çais s'occuperait , à coup sûr, de notre mort, qu'il en demanderait compte à leur empereur, que, par suite, il y aurait des enquêtes, des embarras, des tra- casseries de tout genre, que des mtalveillants pour- raient les accuser de négligence, que, enfin, ite étaient exposés a être destitués et sévèrement punis. Nous nous gardâmes bien de les détromper et de leur dire que notre gouvernement avait bien autre chose à faire qu'à se préoccuper de nous; il valait mieux leur laisser cette crainte salutaire ; salutaire, non pas pour eux, bien entendu, mais pour les missionnaires qui, dans la suite, pourraient avoir quelque chose à démêler dans leurs tribunaux. Ces mandarins ne sa- vaient pas probablentôut que l'assassinat juridique de plusieurs missionnaires français, en Chine ^ n'avait nullement empêché les deux gouvernements de se donner réciproquement les plus touchants témoi-
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^CUAPITRB PMMIEE. 39
guages d'estime et d'affection ; saas cela ils eussent joui d'une sécurité inaltérable, et notre maladie, notre mort même , eût été incapable de leur apporter le moindre souci.
Après quatre jours de repos à Kuen^kiang-hien , nos forces étant suffisamment revenues, nous son* geàmes à continuer notre voyage. Lorsque nous an- nonçâmes cette heureuse nouvelle au préfet de la ville, bien qu'il fît de généreux efforts pour se maitri* ser, il lui fut impossible de comprimer les transporta de son allégresse. Son langage était tout embaumé , tout ruisselant de poé»e ; il nous soubaita , il nous pro- mit même, pour tous les jours, jusqu'à Macao, une route belle et unie, un temps serein , un ciel toujours bleu ; puis de la fraîcheur et des ombrages à volonté; un vent favorable et un courant propice sur le fleuve ; enfin il ^'oublia rien de ce qui peut rendre un voyage heureux et agréable. Quel bonheur qu'il se soit trouvé sur aotre passage, et précisément au moment de notre maladie ! Est-ce qu'il n'aurait pas pu se rencontrer à I^uen-kiang-hien un magistrat indifférât, égoïste, et qui n'eût pas compris toute l'étendue de ses obliga- tions à notre égard; un magistrat qui n'eût pas su, comme lui, dépenser tout son cour, nous entourer chaque jour, comme il avait eu le bonheur de le faire, de soins, d'affection et de dévouement? Et afin de nous bien convaincre de la sincérité de ses sentiments , il nous assura qu'il avait poussé sa sollicitude jusqu'à aller choisir pour nous un magnifique cercueil chez le premier fabricant de Kueurldang-hien. Il est incon- testable qu'on ne pouvait se montrer plus galant homme; nous tenir un cercueil tout prêt , en cas de
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ko L'fiMPiRE CHINOIS.
besoin , c'était de la courtoisie la plus exquise , et nous ne manquâmes pas de le remercier avec effusion de cette attention si tendre et si délicate.
On conviendra qu'il faut nécessairement être en Chine pour entendre des hommes s^ faire de sembla- bles gracieusetés au sujet d'un cercueil. Dans tous les pays du monde on s'abstient de parler de cet objet lugubre y destiné à renfermer les restes d'un parent ou d'un ami; on le prépare en secret, loin de la vue des hommes 9 et, quand la mort est entrée dans une maison , le cercueil doit y pénétrer furtivement et en cachette , afin d'épargner un surcroit de douleurs et de déchirements à une famille éplorée. Quant aux Chinois ^ ils voient la chose tout différemment; à leurs yeux un cercueil est tout bonnement une chose de première nécessité quand on est mort, et, pendant la vie , un article de luxe et de fantaisie. Il faut vdr comme, dans les grandes villes, on les étale avec élégance et coquetterie dans de magnifiques magasins, avec quel soin on les peint , on les vernisse , on les frotte , on les fait reluire , pour agacer les passants et leur donner la fantaisie d'en acheter un. Les gens aisés , et qui ont du superflu pour leurs menus plai- sirs , ne manquent pas , en effet , de se pourvoir à l'a- vance d'une bière selon leur goût , et qui leur aille bien. En attendant que vienne l'heure de se coucher dedans , on la garde dans la maison comme un meuble de luxe, dont l'utilité n'est pas, il est vrai, pro- chaine et immédiate , mais qui ne peut manquer de présenter un consolant et agréable coup d'œil dans des appartements convenablement ornés.
Le cercueil est surtout, pour des enfants bien nés,
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CHAPITRE PREMIER. ki
un excellent moyen de témoigner la vivacité de leur piété filiale aux auteurs de leurs jours ; c'est une douce et grande consolation au cœur d'un fils que de pou- voir faire emplette d'une bière pour un vieux père ou une vieille mèie, et d'aller le leur offrir solen- nellement, au moment où ils y pensent le moins; lorsqu'on aime bien quelqu'un, on est toujours in- génieux pour lui procurer d'agréables surprises. Si on n'est pas assez favorisé de la fortune pour avoir un cercueil en réserve , il est bon qu'on n'attende pas tout à fait au dernier moment, et que, avant de saluer le monde, comme on dit en Chine, on ait au moins la satisfaction de jeter un regard sur sa der- nière demeure ; aussi , quand un malade est déclaré inguérissable, s'il a le bonheur d'être entouré de personnes compatissantes et dévouées, on ne manque pas de lui acheter un cercueil et de le placer à côté de son lit. Dans la campagne ce n'est pas si fa- cile; on n'en trouve pas toujours de tout préparés, et puis les paysans n'ont pas les habitudes du luxe comme les habitants des villes; on y va plus simple- ment. On appelle le menuisier de la localité qui prend mesure au malade, en ayant bien soin de lui faire observer que l'ouvrage doit être toujours un peu avantageux, parce que, quand on est mort, on s'é- tire. Aussitôt qu'on est bien convenu de la longueur et de la laideur, et surtout de ce que coûtera la façon, on fait apporter du bois, et les scieurs de long se mettent à travailler dans la cour, tout à côté de la chambre du moribond; s'il n'est pas toujours à portée de les voir à l'œuvre , il peut , du moins , en- tendre le grincement sourd et mélancolique de la
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k'à l'empire GHIUOIS.
scie qui lui découpe des plaaches, pendant que la mort, elle aussi y est occupée à le çéparer de la vie. Tout cela se pratique sans émotioa et avec un calme inaltérable. Nous avons été témdn plus d'une fois de semblables scènes , et c'est une des choses qui nous ont toujours étonné le plus dans les mœurs si extraor- dinaire des Chinois; ce fut^ du reste, une de noa premières impressions dans ce singulier pays.
Peu de temps après notre arrivée dans notre mis- sion du Nord , nous nous promenions un jour dans la campagne avec un séminariste chinois qui avait la patience de répondre à nos longues et ennuyeuses questions sur les hommes et les choses du céleste empire. Pendant que nous étions à dialoguer de notre mieux, entremêlant tour à tour dans notre langage le latin et le chinois, suivant que les mots nous faisaient défaut d'un côté ou d'un autre , nous vîmes venir vers nous une foule assez nombreuse , chemi- nant avec ordre le long d'un étroit sentier; on eût dit une procession. Notre premier mouvement fut de changer de direction , pour aller nous mettre à l'abri derrière une montagne; n'étant pas encore très- expérimenté dans les us et coutumes des Chinois, nous évitions de nous produire , de peur d'être re- connu , puis immédiatement jeté en prison , jugé et étranglé. Notre séminariste nous rassura, et nous dit que nous pouvions continuer sans crainte notre promenade. La foule, qui avançait toujours vers nous, nous ayant atteint, nous nous arrêtâmes pour la laisser passer. Elle était composée d'un grand nom- bre de villageois, qui nous regardaient en riant, et dont la physionomie paraissait très • bienveillante.
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GHAFiTU P&mUER. 4^3
Après eux venait un brancard sur lequel on portait un cercueil vide. Derrière le cercueil suivait un autre brancard où était étendu un moribond enveloppé de quelques couvertures. Sa figure était livide , déchar- née, et ses regards mourants ne quittaient pas le cercueil qui le précédait. Lorsque tout le monde fut passé, nous nous empressâmes de demander au sémi* nariste ce que signifiait cet étrange cortège. C'est un malade, nous dit-il, qui se trouvait dans un village voisin et qu'on transporte dans sa famille tout près d'ici. Les Chinois n'aiment pas à mourir hors de ehe^ eux. — Ce sentiment est bien naturel , mais pourquoi ce cercueil ? — Il est pour le malade qui probable ment n'a que quelques jours à vivre. On a déjà tout préparé pour les funérailles. J'ai remarqué qu'il y avait à côté du cercueil une pièce de toile blanche ; on s'en servira pour porter le deuil. Ces paroles nous jetèrent dans un profond étonnement , et nous com- primes que nous étions dans un monde nouveau, au milieu d'un peuple dont les idées et les sentiments différaient beaucoup des sentiments et des idées des Européens. Ces hommes qui commençaient tranquil- lement les funérailles d'un parent ou d'un ami encore vivant ; ce cercueil qu'on avait eu l'attention de placer sous les yeux du moribond , sans doute afin de lui être plus agréable, tout cela nous plongea dans des rêveries étranges, et la promenade se continua en silence.
Ce calme étonnant des Chinois aux approches de la mort n'a pas coutume de se démentir, quand arrive le moment suprême. Ils meurent avec une tranquillité, une quiétude incomparables , sans agonie, sans éprou-
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kk L'SMPIftB CHINOIS.
ver ces agitations, ces secousses terribles qui d'ordi- naire rendent la mort si effrayante. Ils s'éteignent tout doucement^ comme une lampe qui n'a plus d'hmle pour s'alimenter. La marque la plus certaine à laquelle on puisse reconnaître qu'ils n'ont plus longtemps à vivre , c'est qu'ils ne demandent plus leur pipe. Quand les chrétiens venaient nous appeler pour administrer les derniers sacrements, ils ne manquaient pas de nous dire : Le malade ne famé plus; c'était une for- mule pour nous indiquer que le danger était pressant, et qu'il n'y avait pas de temps à perdre.
Nous pensons que la mort si paôsible des Chinois doit être attribuée d'abord à leur organisation molle et lymphatique , et ensuite à leur manque total d'affec- tion et de sentiment religieux. Les appréhensions d'une vie future et l'amertume des séparations n'exis- tent pas pour des hommes qui n'ont jamais aimé per- 8(Hine profondément , et qui ont passé leur vie sans s'occuper ni de Dieu ni de leur âme. Ils meurent avec calme , c'est vrai ; mais les êtres privés de raison ont aussi le même avantage, et, au fond , cette mort est la plus triste et la plus lamentable qu'on puisse imaginer.
Nous quittâmes enfin cette ville de Euen-kiang-hien, où nous avions été sur le pdnt de nous arrêter pour toujours; mais, avant de partir, nous eûmes la curio- sité d'aller voir la bière qui nous avait été destinée. Elle était faite de quatre énormes troncs d'arbre, bien rabotés, coloriés en violet, puis recouverts d'une couche de beau vernis. Mattre Ting nous de- manda comment nous la trouvions. — Superbe , mais franchement nous aimons autant être assis dans notre palanquin que couché là-dedans.
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CHAnT&B PREMIER. (5
Nous réprimes notre voyage conformément au nouveau programme, c'est-à-dire à la lueur des tor- ches et des lanternes. Le médecin nous l'avait recom- mandé, en nous donnant, avant notre départ, quel- ques conseils hygiâiiques. Cette nuit de voyage nous rendit un peu d'activité, ranima notre appétit et nos forces, et le lendemain nous entrâmes frais et dispos dans le palais communal de Tien-men.
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CHAPITRE H.
Visite des mazuiariivB de Tie]H»i»L^Somi<|«-^ «^
Tien-men renommée pour la quantité et la beauté de ses pastèques.
— Importance des graines de melon d'eau. — Causticité d'un jeune mandarin militaire. — Les habitants du Sse-tchouen traités comme des étrangers dans la province du Hou-pé. — Préjugés des Euro- péens au sujet des Chinois. — De quelle manière sont composés la plupart des écrits sur la Chine. — Ce qu'il faut penser delà prétendue immobilité des Orientauji. — Nombreuses révolutions dans l'empire chinois. — École socialiste au xi« siècle. — Exposé de leur système.
— Longue et grande lutte. — Transportation des agitateurs en Tar- tarie. — Cause des invasions des Barbares.
Les mandarins de la ville de Tien-men s'empressè- rent de nous rendre visite. Ils savaient qu'une grave maladie nous avait retenu quatre jours à Kuen-kiang- hien , et, bien qu'on leur eût cHt que notre santé était dans un état satisfaisant , ils désiraient s'en assurer par leurs propres yeux. Un tel empressement était facile à comprendre ; ils devaient sans doute appréhender que, n'étant pas suffisamment rétabli , il ne nous prit fan- taisie de nous reposer un peu chez eux; et puis, s'il arrivait une rechute , si la maladie allait recommen- cer, si nous nous avisions de mourir à Tien-men... ; on conçoit que toutes ces prévisions étaient peu ratu- rantes et qu'il y avait bien de quoi donner de l'in- quiétude à des hommes qui redoutent par-dessus tout les dépenses et les embarras; mais, dès qu'ils nous virent , leurs craintes cessèrent ; car ils eurent la sa- tisfaction de nous trouver une mine passable , et , ce
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CHAPITEB n. 47
qui valait encore mieiix , un désir bien formel de nous remettre en route à l'entrée de la nuit.
Pleins de cette eiq^rance ^ ils s'évertuaient à nous rendre la journée douce et fadle. Afin de nous pro- curer un nçM salutaire ^ ils eurent soin de charger «n gardien du palais communal de bien expulser, à Tttde d'un Icmg (^asi^^mouches en crin de cheval , les moustiques qui pourraient se trouver dans nos ap* partBB^nts ; et, de peur que ces impertinents insectes, cédant à la dépravation de leur instinct, ne cherchas- seat phis tard à venir attenter k nolro sommeil , on établit dans toutes les avenues de nombreuses fumiga- tkms, à Taide de certaines herbes aromatiques d<mt les mousisques, dit-on^ ne peuvent supporter Todeur. Le résultat prévu et désiré lut que nous dormtmes dé- licieusement et à satiété.
La renommée ayant appris aux autorités de Tien« men que nous avions témoigné plus d'une fois une certaine prédilectkKi pour les fruits aqueux , on eut l'amabilité d'en mettre en abondance à notre dispcai* ëon ; les pastèques surtout furent livrées à la consoai- malien des voyageurs avec une étonnante prodigriité. Les sokkits , les domestiques , les porteurs de palan- cpûn, tout le monde m eut à disn^élmi. OuAre <jm c'étmt la bonne saison pour ce fruit, Tien^nen a la lépulation d'en produire d'une grosseur et d'une sa- veur exceptionnelles. Quoiqu'il fk encore grand matin quand nous étions entrés dans la ville, nous avions pu remarquer dans toutes les rues de longs établis, sw lesquels on avait étalé avec proftrsion de BMgni- ficpes tranches de pastèques. Il y en avait d'écarlates, de blanches et de jaunes ; ces dennères sont ordinai-
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k% l'empire chinois.
rement d'une saveur plus délicate que les précédentes.
La pastèque est , en Chine j un fruit de grande im- portance, surtout à cause de ses graines, pour les- quelles les Chinois sont possédés d'une véritable pas- sion, ou plutôt d'une démangeaison insupportable. On se souvient peut-être de ce vieux mandarin d'honneur dont on nous avait affublés dans la capitale du Sse- tchouen , et qu'on eût dit avoir été créé et mis au monde tout exprès pour éplucher et croquer des graines de melon d'eau. Dans certaines localités , lorsque la récolte des pastèques est abondante, le fruit est sans valeur, et le propriétaire n'y attache de prix qu'en considération des graines. QuelquefcHS on en trans- porte des cargaisons sur les chemins les plus fréquen- tés, et on les donne à dévorer gratuitement aux voya- geurs, à la condition qu'ils auront le soin de recueillir les graines et de les mettre de côté pour le proprié- taire. Par cette générosité intéressée, on a la gloire, au temps des fortes chaleurs , de rafraîchir et de dé- saltérer le public ; puis on s'évite la peine de fouiller dans ces mines pour en extraire le trésor qu'elles recèlent dans leurs flancs.
Les graines de pastèques scmt , en effet , un véritable trésor pour amuser et désennuyer à peu de frais les trois cents millions d'habitants de l'empire céleste. Dans les dix-huit provinces , ces déplorables futilités sont pour tout le monde un objet de friandise journa- lière. Il n'est rien d'amusant comme de voir ces éton- nants Chinois s'escrimer, avant leurs repas, après des graines de melons d'eau, pour essayer en quelque sorte la bonne disposition de leur estomac et aiguiser tout doucement leur appétit. Leurs ongles longs et
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CHAPITRE II. k9
pointus sont, dans ces circonstances, d'une précieuse utilité. Il faut voir avec quelle adresse et quelle cé- lérité ils font éclater la dura et coriace enveloppe de la graine, pour en extraire un atome d'amande et quelquefois rien du tout; une troupe d'écureuils et de singes ne fonctionnerait pas avec plus d'habileté. Nous avons toujours pensé que la propension natu- relle des Chinois pour tout ce qui est factice et trom- peur leur avait inspiré ce goùt effréné pour les graines de pastèques; car, s'il e^ste dans l'univers un mets décevant, une nourriture fantastique, c'est incon- testablement la graine de citrouille. Aussi les Chi- nois vous en servent-ils partout et toujours. Si des amis se réunissent pour boire ensemble du thé ou du vin de riz, il y a toujours l'accompagnement obligé d'une assiettée de graines de citrouilles. On en croque pendant les voyages, comme en parcourant les rues pour vaquer à ses affaires ; si les enfants et les ouvriers ont quelques sapèques à leur disposition , c'est à ce genre de gourmandise qu'ils les dépensent. On trouve à en acheter de toutes parts , dans les villes , dans les villages et sur toutes les routes grandes et petites. Qu'on arrive dans la contrée la plus déserte et la plus dépourvue d'approvisionnements de tout genre , on est toujours assuré qu'on ne sera pas ré- duit à être privé de graines de pastèques. Il s'en fait, dans tout l'empire , une consommation inimaginable et capable de confondre les écarts de l'imagination la plus folle ; on reçcontre quelquefois sur les fleuves des jonques de haut bord uniquement chargées de cette denrée précieuse ; on croirait être , en vérité , au mi- lieu d'une nation appartenant à la famille des ron-
II. 4
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se L'BUfiM ismuots.
9«ttri. Ce MrAit un eiimux travail et bid& digm do &%BT l'att0ntioti de nos greifidd faiseurs de Btatistiqtieë , que de rechercher combien il doit se consommer par jour> par liine ou par aûûée ^ de graines de melons d'eau ) dans un pays qui compte plus de ttx>is cent& millions d^habitantii.
En partant de Tien^men , où nous passâmes une bonne et agréable journée j on nous donna ^ pour nous accompagner jusqu^à l'étape suivante^ un Jeune man- darin militaire dont les allures et le babil nous égayé'- rent beaucoup. Il ésicitait déjà l'intérêt et piquait la curiosité par sA petite flgUre blanchâtre^ vive ^ mobile , enjouée et un peu sarcàstique. Quoique militaire ^ il avait beaucoup plus d'esprit que le commun des let^ très ^ il en paraissait ^ au reste ^ convaincu tout le premier* Gomme il maniait la parole non-seulement avec facilité^ mats encore avec élégance^ il en usait sans façon et imperturbablement; il dissertait avec aplomb et autorité sur tout ce qui lui passait par la tète ^ entremêlant toujours ses longues tirades de traits d'esprit et de plaisanteries qui ne manquaient pas de sel. Surtout il se prévalait beaucoup d'être resté longtemps à Canton , d'avoir quelque peu guerroyé contre les Anglais, d'avoir étudié les mœurs et les habitudes des peuples étrangers^ et de s'être ainsi rendu habile et expérimenté pour apprécier et juger définitivement tout ce qui se passe sous le ciel.
A la première halte que nous fîmes pour prendre notre repas de minuit^ il se mit à harceler nos man- darins conducteurs d'une manière imjritoyable. Il leur parlait de la province du Sse^tchouen ^ comme d'un pays étranger, d'une contrée barbare. 11 leur deman^
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CttAMTM 11. 51
dait n la dvilisatioii oommèûçsit enfin à pénétrer parmi l6s montagnes.... Vous êtes de la frontière du Thibet) leur disait41 ; on voit bien à votre accent , à ¥06 maniàreii^ à vos ailnres, que vous vivez tout près d'un peuple sauvage; et puis, je suis bieu sûr que c'est pour la première fois que vous cheminez dans le monde. Tout vous étonne ) il en est ainsi de ceuit qui ne sont jamais sortis du lieu où ils sont nés.. . Il s'amusait en- suite à leur signaler une foule de contrastes entre leurs habitudes et celles des habitants du Hou^pé.
Pour dire vrai^ nos gens du Sse-tchouen se trou-^ voient grandement dépaysés depuis qu'ils avaient changé de province. On voyait qu'ils n'étaient pres- que plus au courant des mœurs et des coutumes des pays que nous traversions. Dans plusieurs endroits , on les raillait, on leur faisait des avanies, on cher^ chait sourtout à leur extorquer des sapèques. Un jour, quelques soldats de Tescorte s'étant assis un instant devant une boutique, quand ils se levèrent pour re^ partir, un commis de l'établissement vint avec beau- coup de gravité demander deux sapèques à chacun , pour s'être reposés devant sa porte. Les soldats le regard^ent avec étonnement; mais le malin commis tendit tout bonnement la main , de la façon d'un homme qui ne soupçonne même pas qu'on puisse faire la moindre objection à sa demande. Les pauvres voya- geurs, attaqués dans le vif, c'est-^à-dire dans la bourse, se hasardèrent à dire qu'ils ne comprenaient pas cette exigence... Voici qui est curieux, s'écria le commis, en faisant appel aux voisins , venez donc voir des hommes qui prétendent s'asseoir gratuitement devant ma boutique ; mais de quels pays viennent-ils donc ,
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52 l'empire chinois.
pour ignorer les usages les plus vulgaires? Et les voi- sins de s'exclamer, de rire aux éclats , et de trouver prodigieux des individus dont la simplicité allait jus- qu'à se croire le droit de s'asseoir gratuitement. Les soldats, honteux de passer pour des hommes incivili- sés, donnèrent les deux sapèques, en disant, pour s'excuser, que ce n'était pas l'usage dans le Sse- tchouen. Aussitôt qu'ils furent un peu loin, quelques boutiquiers of&cieux coururent leur dire, pour les con- soler, qu'ils étaient bien ingénus de s'être laissé duper de la sorte. Depuis que nous commençâmes à voyager dans la province du Hou-pé, presque tous les jours nous eûmes des scènes à peu près dans le même genre. Au résumé, nous, originaires des mers occidentales, nous nous trouvions presque partout, en Chine, moins étrangers peut-être que les Chinois d'une autre pro- vince et peu habitués à voyager.
On s'est fait, en Europe, de bien fausses idées au sujet de la Chine et des Chinois. On en parle toujours comme d'un empire présentant le spectacle d'une re- marquable et imposante unité , comme d'un peuple parfaitement homogène , à ce point que voir un Chi- nois, c'est les connaître tous, et qu'après avoir résidé quelque temps dans n'importe quelle ville chinoise^ on peut raisonner pertinemment sur tout ce qui se passe dans ce vaste pays. Il s'en faut bien que les choses soient ainsi. Il y a , sans doute, un certain fond qu'on retrouve partout et qui constitue le type chi- nois. Ces traits caractéristiques peuvent se remarquer dans la physionomie, le langage, les mœurs, les idées , le costume et certains préjugés nationaux ; mais, dans tout cela , il existe encore des nuances si profon-
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GHAPITEE II. 53
des 9 des difTérences si bien tranchées^ quil est bien- tôt facile de s'apercevoir si Ton a affaire à des hommes du Nord ou du Midi, de l'^Est ou de l'Ouest. En pas- sant même d'une province dans une autre , on n'est pas longtemps sans être frappé de ces modifications ; le langage change insenstt)lement et finit par n'être plus intelligible; la forme des habits s'altère suffisam- ment pour qu'il soit aisé de distinguer un Pékinois d'un Cantonnais. Chaque province a des usages qui loi sont propres, dans des choses même très-impor- tantes, dans la répartition des impôts, la nature des contrats, la construction des maisons. Il existe aussi des privilèges et des lois particulières, que le gouver- nement n'oserait abolir et que les fonctionnaires sont forcés de respecter; il règne presque partout une sorte de droit coutumier qui brise en tout sens cette unité civile et administrative qu'on s'est plu fort gra- tuitement à attribuer à cet empire colossal.
On pourrait facilement remarquer, entre les dix- huit provinces, autant de différence qu'il en existe parmi les divers États de l'Europe; un Chinois qui passe de l'une à l'autre se trouve , pour ainsi dire , en pays étranger, et transporté au milieu d'une popula- tion où il ne reconnaît plus ses habitudes , et où tout le monde est frappé du caractère spécial de sa physio- nomie, de son langage et de ses manières; et en cela il n'y a rien qui puisse surprendre quand on sait que l'empire chinois est la réunion d'un grand nombre de royaumes qui ont été souvent séparés , soumis à des princes divers , et régis par une législation particu- lière. Plusieurs fois toutes ces nationalités se sont fon- dues, combinées ensemble; maisjamais d'une manière
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^i intima 9 (^ avec nm teUe force do cohé^ian, qull m mi permis à un (»îl observateur de rôocmnoitre bis divers élémeuts qui çomposout ce vaste empire*
Il suit de Je qw'il ue suffit pas d'avoir séjourné quelque temps à Macao ou daus les factoreries de Cauton pour avoir le droit ée juger la natiou chinoise. Un missionnaire même, après avoir passé de nom- breuses années au ^mn d'une chrétienté 9 connaîtra, sans doute, parfaitement le district qui aura été le théâtre dé son ^le et de ses travaux ; mais, s'il s'aviee de généraliser ses observations et de croire que les mœurs et les habitudes des néophytes qui l'entourent sont identiques avec celles des habitants des dix^buit provinces, il risque fort de se tromper et d'égarer To- pinion publique^ en Europe, au siyetdu pays qu'il ha- biter On comprend, dès lors, combien il est difficile de se faire une idée ei^acte de la Chine et des Chinois lorsqu'on n'a d'autres ressources que les écrits com- posés par des voyageurs qui n'ont fait que visiter, en courant, les ports ouverts au3t Européens. Ces écrivains sont, assurément, doués de beaucoup d'es- prit et d'une imagination féconde , ils savent toumer et arranger leur prose avec un art et un agrément que nous leur envions ; personne ne s'aviserait de soup- çonner un seul instant, en les Hsant, leur bonne foi et leur sincérité; il leur manque seulement une chose, c'est d'avoir vu le pays et le peuple dont ils parlent.
On pent supposer qu'un citoyen du céleste emï»re, désireuî^ de connaître cette mystérieuse Europe dont il a souvent admiré les produits, se décide un jour à vouloir aller observer chez em ces peuples e^treor- dinaires qu'il connatt seulement par des récits burles-
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^lUPITBi n. 55
qaes di par lu» vagues notioof 4e b^ géographes. Il monte 4onc pur uu navire } après avoir parcouru les mers ocçi(JantaJas et s'être beaucoup ennuyé de ne voir jamais qua l'eau ^ te ciel , il arrive enfin au H^yra. Mâlbeurausament il ne sait pas un mot de la langue fançaise , et il eit forcé d'appeler à son aide qpelque portefei^ qui aura appris , on ne sait trop comment, à jargPUner un peu de chinois; il le décore m^gaifiquement du titre de touth^t « interprète, >^ et .tâche de s'^ tirer avec lui du wieux possible au nwyen d'un vaste supplément de gestes et de panto- mimes. Rfuni de son guide^interpr^te, le voilà parcou- rant, du m^t^n au soir, les rues du Havre, et tout dis» po^ à faire^ à chaque pas, quelque découverte éton- qiEinte, ppur avoir le plaisir d'en régaler ses coœpa^ Iriotes à son retour dans le céleste empire. Il entra 4aas tous les mag^^^^» s'extasie sur tout pe qu'il voit, et achètp les choses les plus bi?;arre8 qu'il peut ren^ contrer, les payant toujours, bien entendu , daux ou trois fois plus qu'elles ne valent, parce que son inter- prète est toujours d'intelligeuce avec le marchand pour enlever le plus grand nombre de sapèques à ce barbare venu des mers orien^aJesff
Il va sans dire que notre Chinois a la prétention d'être philosophe, moraliste surtout ; aussi est-il dans l'habitude de prendre beaucoup de notes ; c'est le soir, quand ses courses sont termiuées, qu'il se livre à cet important travail de concert avec le portefaix. Il tient toujours en réserve une longue série de questions à lui adresser; ce qui Iç gêne un peu, c'est qu'il ne peut parvenir à se faire comprendre ni à voir clair dans ce qu'on veut lui dire. Mais, lorsqu'on a tapt
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56 L*EBIPIRB CHINOIS.
fait que d'aller en Occident, il faut bien , coûte que coûte, recueillir une masse de notions, et révéler, s'il est possible, l'Europe à la Chine. Que dirait-on s'il n'avait rien vu, rien appris, rien à raconter au public après un si long voyage? Il écrit donc pendant une partie de la nuit, tantôt sous la dictée de son portefaix qu'il ne comprend pas, tantôt sous celle de son imagi- nation qui lui offre bien plus de ressources.
Après quelques mois passés de la sorte au Havre ; notre Chinois voyageur s'en retourne dans son pays- natal, tout disposé à céder aux instances de ses nom- breux amis, qui ne manqueront paé de le solliciter vi- vement de ne pas priver le public des utiles et pré- cieux renseignements qu'il rapporte d'un pays inconnu , et qu'il vient , en quelque sorte de déœuvrir. Il est incontestable que ce Chinois aura vu bien des choses auxquelles il ne s'attendait pas , et , pour peu qu'il soit lettré , il sera capable de rédiger, pour la gazette de Péking , un article très-intéressant sur le Havre ; mais si, non content de cela, saisissant son trop facile pinceau, il se meta faire des dissertations sur la France et la forme de son gouvernement, sur les attributions du Sénat et du Corps législatif, sur la magistrature , l'armée, la législation, les arts, l'industrie, le com- merce , sur tout enfin , sans en excepter les divers royaumes de l'Europe qu'il assimilera à la France , nous soupçonnons beaucoup que ses récits, quelque pittoresques et bien écrits qu'on les suppose , seront remplis d'une foule d'inexactitudes. Il est probable que son Voyage en Europe, car nous présumons bien qu'il intitulera ainsi son œuvre , ne manquera pas de donner des idées très-erronées à ses compatriotes
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CHAPITRE II. 57
sur le compte des peuples des mers occidentales.
Un grand nombre d'ouvrages publiés en Europe , dans le but de faire connaître la Chine et les Chinois , ont été écrits à peu prè^. de la même manière que celui dont nous venons de parler ; avec les données qu'ils renferment, il est très-difficile de se représenter la Chine telle qu'elle est réellement. On se forge un être d'imagination, un peuple fantastique qui n'existe jaulle part. Outre ce préjugé capital au sujet de la prétendue unité de l'empire chinois, il en est encore plusieurs autres que nous nous permettrons de relever.
L'immutabilité des Orientaux , ou Asiatiques , est une de ces idées qu'on est habitué à retrouver par- tout^ et qui n'est basée que sur l'ignorance profonde de l'histoire de ces peuples. <c S'il est une notion ac- « créditée, dit M. Abel-Rémusat, un fait reconnu, un « point inébranlablement arrêté dans l'esprit des Eu- « ropéens, c'est l'asservissement des peuples d'Asie <c aux anciennes doctrines, aux usages primitifs, aux « coutumes antiques, la constance de leurs habitudes, ^ la fixité invariable de leurs lois, et même de 'leurs « coutumes ; l'immutabilité de l'Orient a , pour ainsi « dire, passé en proverbe, et cette opinion commode, « entre autres avantages, a celui de rendre super- « Dues les recherches sur un état ancien que reproduit « si bien l'état moderne. Oserai-je , bravant d'abord « la conviction générale, venir troubler la sécurité « dont on jouit à cet égard, et présenter les Orientaux « comme des hommes qui ont pu, suivant les époques, K s'égarer en de nouvelles croyances, adopter des « formes variées de. gouvernement, et se soumettre « à l'empire de la mode en fait de coiffures et d'ha-
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58 l'empieb chivois.
« billemanto? Let Européens ^ qui ont pru un goAt a prodigieux pour ie changement, en ce qui concerne <c toutes ces choses, croiront qui je vante les Asiai^ <y tiques en peignant leurs variations, et je crains de (f pa9ser pour un panégyriste outré des Orientaux en u me rendant garant de leur inconstance.
« Mais, premièrmnent , quelle étroite liaison , quel « rapport intime ont entre eux ces peuples qu'on 0 nomme Orientaux , pour qu'on leur applique une « dénomination générale, pour qu'on les enveloppa, « sans distinction, dans un jugement unique ? Il semble a qu'il y ait quelque part une vaste contrée, un pays tf immense appelé l'Orient, et dont tous les habitante, «r formés sur le même nu)dà)e et assujettis aux mêmes a influences, peuvent être décrits ensemble et apprêt <f ciés d'après les mêmes considérations. Mais qu'ont a de commun tant de peuples divers, si ce n'est d'être <r nés en Asie? Et l'Asie, qu'est^dlle qu'une vastp por^ « tien de l'ancien continent, que la mer seule entoure c( de trois côtés, et à laquelle il a fallu, du côté qui m nous avoiiine, assigner une démarcation fictive, u et tracer des limites imaginaires ? Ces noms surannés, (f avec lesquels on croyait s'wtendre^ ont eux-mêmes a fait place à des dénominatiois plus élégantes t et u l'on ne sait plus ce qui est de l'Asie et ce qui n'en H e»t pas, depuis que^ ayant proscrit lesquatre vieilles « parties du monde, les géographes leur ont subs- (« titué une division en trois, en cinq ou eu six avec n les noms doctes et harmonieux d'Océanie, d'Aus- » tralie, de Notbasie et de Polynéi^ie. Les Malais sont- « ils encore un peuple asiatique? Les Moscovites sont- V ils déjà une nation européenne? Existcrt^il autre
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CHAPITEB II. S9
K ehûBQ que de légers f^ointi de contact enti« un Ar- « ménien, unTartare, un Indien, un Japonais? Tous $ ces Orientan:^ dMTèrent pluM les uns dea antres que « ne diffère rhabi(ai|t de Westminster ou de Paris « de celui de Madrid ou de Saint^Péten^urg. Mais 4 Qoua les mettmfi en oommiin, faute de connattre « ce qui les dîsl^ngue, comme nous arons de la peine 9 à déoiâler, dans les figures des nègres» les traits f qui, de loin, nous paraiseent aoniposer des physio^ ^ nomm îdeiitkiuefl. Nous confondons ainsi les traits « intellectuds, now brouillons les physionomies mo*- jK raies, et, de ne mélange, il nésulte un composé « imaginaire, un véritable être de raison, qui ne 4 ressemble è rien^ qu'm exalte gratuitement, qu'on « blàoaeà tout hasard; on l'appelle un Asiatique, un « Oriental, et cela dispense d'en savoir davantage ; 4 faculté prédrase, avantage décisif, que les mots « génériques aseufent à ceux qui ne tiennent pas aux « idées justes^ et qui, pour juger, se soucient peu r d'tpprofimdir.
Il Que si, au contraire, on voulait considérer ces K objets d'un peu plus près, on serait surpris de la <r multitude de choees qu'on ne sait pas, et confondu « de la prodigieuse diversité qu'on découvrirait, sous « mille pointa do vue différents , che? des nations « qu'on réunit ici dans une commune indifférence, tf ou, pour parler plus nettement, dans une igno^ « rtuee universelle, h ne parle pas de la variété « des climats, ni de celle des vêtements^ qui en est a la suite nécessaire (je ne m'arrête point à celle des « races, qui se montre sur les visages, et qui, d'une a région à l'autre, boulever3e les idées de beauté.
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60 l'empiee chinois.
tt au point de faire traiter de monstre, sur la rive «t d'un fleuve, l'objet que, sur l'autre rive, on en- « tourerait d'hommages adorateurs. Je ne dis rien €€ des productions naturelles, qui ont tant d'influence « sur les habitudes sociales, ni des langues, qui agis- se sent si puissamment sur le goût littéraire. Je m'at- a tache surtout à deux points principaux, les cultes « et les lois , les croyances et les institutions^ double « objet de la plus haute importance, dont les chan- ce gements entraînent tant de révolutions dans les « mœurs publiques et privées, et qui n'offrent pas, a en Asie, l'affligeante monotonie qu'on y a cru voir, ce parce que, malgré ce qu'en a pu dire un grand « écrivain, ils ne dépendent pas absolument du climat <c propre à chaque contrée, ou, en d'autres termes , <€ de la pluie et du beau temps \ »
Après avoir fait une revue sommaire des princi- paux peuples de l'Asie, démontré qu'ils n'ont que peu ou point de traits communs et que chacun d'eux a sa physionomie morale, politique et religieuse, qui le distingue de ses voisins , le savant et judicieux écri- vain continue de la sorte : « Tous ces gens-là peuvent « être appelés Orientaux ^ carie soleil les éclaire avant « de nous apporter sa lumière, ou Asiatiques^ car ils (c habitent à l'est des monts Ourals, qui, sur les cartes « les plus à la mode , marquent la séparation de l'Eu- « Tope et de l'Asie; mais il doit être bien entendu <t qu'ils n'ont de commun que ces dénominations « mêmes, qu'on emploie pour abréger des mots vides <c de sens et des termes sans valeur, ce qui n'a d'in-
\ Mélanges asiatiques , p. 224,
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GHAPITRB n. 61
ff convénient que pour ceux qui s'en servent, sans y ( faire attention et sans les définir. Ce que ces nations c peuvent encore offrir de semblable, c'est le même « entêtement en ce qui les com^rne^ la même injus- te tice à l'égard des étrangers , qui distinguent les « nations policées de l'Orient. Des préventions non « moins <:d)stinées, des préjugés non moins aveugles, « les séparent et les tiennent éloignées les unes des « autres, et un Japonais à Téhéran, un Égyptien ou un a Singalais transporté dans les rues de Nanking , y « paraîtrait un être aussi remarquable, aussi singulier « et presque aussi ridicule qu'un Européen.
<t Mais croirait-on, du moins, que, en remontant « dans le passé, il serait possible de découvrir quelque « chose de cette civilisation uniforme, de ce type pri- « mitifet universel auquel, pour principal caractère, ff on assigne la fixité et l'immobilité? Si différents « maintenant les uns des autres , les Orientaux le se- « raient-ils devenus par un effet du temps? Auraient- « ils été semblables entre eux à des époques reculées ? « Seraient-ils devenus changeants, par suite d'un « changement, et seraient-ce des révolutions qui les « auraient mis en goût? L'histoire de l'Asie répond à « toutes ces questions, et, si Ton s'en forme quelque- « fois une idée si fausse, c'est qu'il en coûte quelque « peine pour l'étudier, et que la plupart de ceux qui « en ont parlé, ont trouvé plus court de la faire que « de la lire.
« La religion et le gouvernement sont au nombre « des choses qui ne doivent pas varier sans nécessité; « car des hommes qui se laisseraient aller à la légè- « reté, sur toute autre chose, pourraient encore, à la
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dl L'EMtimB (Minois.
a rigueur^ redouter le changement sur ces deux « points; mais les hommes sont hommes en Asie <c comme ailleurs j ât l'inconstatioe , en des sujets « graves^ y a été ^ de tout tempe, une maladie atta-^ « €bée à la condition humaine. Aussi trouvons-nous, « dans les annales de cette partie du monde , des c( matériaux si abondants pour Thiitoire des erreurs, « des folies et des inconséquenœis ^ qu'il faut que « nous nous sentions bien riches de notre prc^re « fonds f pour négliger tant de leçons utiles et de a belles expériences, qui, du moins, ne nous coûte* « raient pas une larme et paa un million.
« L'Asie est le domaine des fables , des rêveries « sans objet, des imaginations fantastiques; aussi « quelles étonnantes variations , et, on peut le dire, « quelle déplorable divernté n'(d>serve^tK)n pas a dans la manière dont la raiaon humaine, privée « de guide et livrée à ses seules ins^rations, a tâché a de satisfaire à ce premier besoin des sociétés anti-^ <c ques, la religion I S'il est peu de vérités qui n'aient « été enseignées en Asie , on peut dire , en revan-^ « che , qu'il est peu d'extravagances qui n'y aient a été en honneur. La seule nomenclature des cultes <x qui tour à tour ont prévalu dans l'Orient attriste « le bon sens et effraye l'imagination. L'idolâtrie des « Sabéens, l'adoration du feu et des éléments, Tis^ a lamisme , le polythéisme des brahmes ^ celui des « bouddhistes et des sectateurs du grand lama , le « culte du ciel et des ancêtres, celui des esprits et « des démons, et tant de sectes secondaires ou peu a connues, enchérissant l'une sur l'autre en fait de « dogmes insemés ou de pratiques bizarres, ne
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ŒAViTaB n. 68
« doAiieiit^elles pas l'idée d'une asséE grande variété « Bur un pdnt asses important ? Et que peut--ii y • av(Hr do fixa et d'arrêté dans la morale, les Ids^ les « Goutumos, quand on voit ainsi vaciller ia base de « toute morale^ de toute législation et de la socifid^i- « lité même? Au reste, ce n'est pas un seul peuple^ a Une raœ unique^ en Asie^ qu'on aperçoit livrée à ces « fluctuations intellectuelles ) tous les peuples, toutes a les races, ont apporté leur contingent à ce vaste « répertoire dee folies de notre espèce, et, à l'empres^ « sèment avec lequel on les voit successivement < adoptées chez les nations qui ne leur avaient pas « donné naissance^ (m dirait^ contre Topinion com^ tt fflune ^ que , cdiez ces hc»nmes si obstinément atta** « chés aux idées antiques, le besoin du chaUgement « l'emporte sur ia force même de l'habitude et sur « l'empiredes prévidntions nationales, tellement^ qu'un a système nouveau est toujours bien venu près « d'eux, pourvu qu'il soit en opposition avec le sens « commun; car te» idées raisonnables ont des allures « moins vives et des succès moins prompts; elles ne it séduisit d'abord que les bons esprits, et il faut « ordinairement bien du temps pour qu'elles jouissent « de la mémefaveur auprès de la multitude. »
Les Chinois , dont nous devons nous occuper ici partiouUèrement, n'out pas été, parmi les peuples asiatiques, les moins remarquables par leurs nom- breuses variations dans les idées religieuses. Dans l'antiquité) il paraît que la Chine, évitant un mal par un autre, se préserva longtemps de l'idolâtrie par l'indifférence ; cependant deux religions principales et quatre ou cinq systèmes philosophiques, enseignant
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bk l'empire chinois.
des opinions contradictoires , la partageaient déjà du vivant de Confucius. Un troisième culte, le boud^ dhisme, s'est joint depuis aux deux premiers, et tous trois ont été en possession d'un empirt qui compte pour sujets un tiers de la i*ace humaine. Les annales de ce pays renferment les longs et tragiques récits des luttes, des querelles et des divisions qu'ont soule- vées, à diverses époques, les questions religieuses; car, comme on le pense bien , on devait peu s'ac- corder sur tous ces symboles, flottant toujours dans le vague. Cependant, il est à remarquer que la classe des lettrés et les esprits cultivés s'attachaient de préférence aux principes de Confucius, tandis que la multitude inclinait pour les pratiques supersti- tieuses du bouddhisme. Mais ce qu'on aurait peine à trouver ailleurs qu'en Chine, ce sont des gens qui adoptèrent à la fois tous les cultes et tous les sys- tèmes philosophiques, sans s'embarrasser de les con- cilier. C'était un commencement de retour à l'indif- férence en matière de religion, dans laquelle se trou- vent aujourd'hui plongés les Chinois, après s'être laissés aller, pendant une longue suite de siècles, à tout vent de doctrine.
Les institutions et les formes de gouvernement n'ont pas moins varié en Chine et dans le reste de l'Asie que les idées religieuses. Sa prétendue immobilité est en- core, sur ce point, grandement en défaut ; la religion et la politique se touchent partout, et se confondent en quelque sorte quand on rémonte vers l'origine des sociétés. Â en juger par la traditimi, ces deux choses n'en faisaient d'abord qu'une dans les régions orien- tales de l'Asie, et les gouvernements n'y ressem-
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CHAPITRE II. 65
blaient guère, U y a quarante siècles, à ce que nous voyons aujourd'hui ; on y donnait à l'empire le nom de Ciel;\e prince s'appelait Dieu et confiait à ses minis- tres le soin d'éclairer, de réchauffer, de fertiliser l'uni- vers. Les titres donnés à ces ministres bienfaisants et les habits qu'ils portaient répondaient à de si nobles fonctions; il y en avait un pour représenter le soleil, un second pour la lune, et ainsi pour les autres as- b^s; il y avait un intendant pour les montagnes, un autre pour les rivières, un troisième pour l'air, les fo- rêts, etc. Une sorte d'autorité surnaturelle était attri- buée à tous ces fonctionnaires. L'harmonie d'un si bel ordre de choses n'était guère troublée que par les coiqètes et les éclipses, qui semblaient annoncer à la terre une déviation dans la marche des corps célestes, et dont l'apparition , quand elle se renouvelle à la Chine, porte encore de rudes atteintes à la popularité d'un homme d'État. Un système tout semblable pa- rait avoir été établi très-anciennement en Perse; mais, dans l'une et dans l'autre contrée, des événe- ments tout terrestres ne tardèrent pas à dissiper ces brillantes fictions. Des guerres, des révoltes, des con- quêtes , des partages , amenèrent l'établissement du gouvernement féodal , qui dura , dans l'Asie orien- tale, sept à huit cents ans, tel à peu près qu'il exista , en Europe ail moyen âge, et qui s'y reproduisit plus d'une fois par l'effet des causes qui l'avaient fait naître. La monarchie prévalut pourtant en géné- ral, et finit par obtenir un triomphe complet et défi- nitif; de sorte qu'il arriva à la Chine ce que l'on eût vu en Europe , si les rêves de ceux qui ont as- {Hré à la monarchie universelle se fussent réalisés , II. 6
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«< l'bMPIAB tiHlHOlS.
et que la France avec lôs deux péuinsules, F Aile* magne et les États du Nord n'eussent formé qu'un vaste empire, soumis à un seul souverain et régi par les mêmes institutions.
Le contre-'poids de la puissance impériale^ d'abord assez léger, fut la philosophie ée Gonfticius. Elle ac* quit plus de fcH'ce au vu* siècle, où elle s'organisa ré- gulièrement, et il y a maintenant douze cents ans que le système des examens et des concours, dont le but est de soumettre ceux qui ne savent pas à ceux qui savent, a réellement placé le gouvernement dans les mains des hommes instruits. Les irruptions des Tartares , gens fort peu curieux de littérature , ont parfois suspendu la domination de cette oligarchie [diilosophique; mais elle n'a pas tardé à reprendre le dessus, parce que, apparemment, les Chinois pré- fèrent l'autorité du pinceau à celle du sabre, et s'ac- commodent mieux de la pédanterie que de la vio- lence, quoique souvent l'une n'empêche pas l'autre. Des hommes très-habiles, qui ont recherché fort sa- vamment comment le gouvernement chinois avait pu subdster sans altération pendant quatre mille ans, avaient, comme on voit, négligé une précaution in- dispensable. Les raisons qu'ils as«gnent à ce phéno- , mène sont assurément doctes et bien imaginées; mais le fait dont ils rendMt un compte si judicieux n'est pas vrai, et le même malheur n'arrive que trop souvent aux explications philosophiques. Les Chinois ont changé de maximes^ renouvelé leurs institutions, essayé diverses combinaisons politiques, et, quoiqu'il y ait des choses dont ils ne se sont pas avisés, leur histàlre présente à peu près les mêmes phases que le
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GHAPITIIB II. 67
gouyerDômetit des hommes a parcourues partout ail-^ leurs.
La Chine, qui certainement n'a rien à envier aux autres peuples, quand ii est question de changemente 6t de variations , pourrait fort bien exciter la jalousie de plusieurs à l'endroit des révolutions, des reuver- sements tragiques de dynasties et des guerres civiles. Où en serait l'amour-propre de nos plus fameux ré- volutionnaires d'Europe, si l'on venait leur dire qu'ils ne sont encore que des écoliers , des enfants, à côté des Chinois, dans l'art de bouleverser la société? Pourtant rien n'est plus vrai ; l'histoire de ce peuple n'est qu'une longue suite de catastrophes désorgani- sant toujours l'empire de fond en comble. Qu'on compare la France et la Chine dans une période de temps donné, depuis Tan 4â0^ entrée des Francs dans iite Gaules, jusqu'en 1644, où Louis XIV monta sur le trône de France, et où les Tartares mantchous s'é- tablissaient à Péking. Dans cette période de douze cent vingt-quatre ans, la Chine, ce peuple si pacifi- que, dit-on, si attaché aux lois et aux coutumes an- ciennes, si renommé pour son immobilité, a eu quinze changements de dynastie, et tous accompagnés d'ef- froyables guerres civiles et presque tous de l'exter- mination totale et sanglante des dynasties détrônées ; tandis que la France n'a eu , dans cette même pé- riode, que deux changements de dynastie, qui en- core se sont opérés naturellement, par le temps et les circonstances^ et sans aucune effusion de sang.
Il est vrai qu'à partir de cette époque nous avons fait de grands progrès^ et que nous avons essayé de nous mettre à la hauteur des Chinois, depuis que nous
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68 l'empire chinois.
les avons connus. Si nous pouvions penser que, dans notre pays, on éludie un peu leurs annales, nous in-^ clinerions volontiers à croire que c'est parmi nous un parti pris de calquer les Chinois ; déjà nous avons ténm à leur ressembler assez bien sur pinceurs points. Ce goût fiévreux des changements politiques et cette indifférence profonde en matière de religion sont deux traits bien caractéristiques de la physio- nomie chinoise; mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est que la plupart de ces théories sociales, qui na- guère ont mis en fermentation tous les esprits et qu'on nous donne comme de sublimes résultats des progrès de la raison humaine, ne sont, à tout pren- dre, que des utopies chinoises, qui ont violemment agité le céleste empire il y a déjà plusieurs siècles. Qu'on en juge d'après les faits que nous allons extraire des Annales de la Chine, et que nous serons forcé de résumer à cause de la longueur des détails.
Dans le xf siècle de notre ère, sous la dynastie des Song, le peuple chinois présentait un spectacle à peu près analogue à celui qu'on a vu se pro- duire en Europe et surtout en France dans ces dernières années. Les grandes et difficiles questions d'économie politique et sociale préoccupaient les esprits et divisaient toutes les classes de la sodélé. Ces populations, qu'on voit, à certaines époques, si indifférentes sur la marche de leur gouverne- ment, s'étaient alors lancées avec passion dans la politique et dans la discussion de systèmes qui ne tendaient à rien moins qu'à opérer dans l'empire une immense révolution sociale. Les choses en étaient venues à un tel point, qu'on ne s'occupait presque
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CHAPITRB n. 69
plus des affairés ordinaires de la vie; les soins du commerce, de l'industrie , de l'agriculture même, étaient abandonnés pour les agitations de la polé- mique. La nation était divisée en deux partis achar- nés l'un contre l'autre; des pamphlets, des libelles, des écrits de tout genre étaient lancés tous les jours avec profusion à la multitude, qui les dévorait avec avidité. Les placards jouaient surtout un grand rôle, et, quoique nous ayons fait preuve, depuis peu, d'une certaine aptitude en ce genre d'influence, il faut convenir que nous sommes encore bien loin d'avoh*^ acquis l'habileté des Chinois.
Le chef du parti socialiste ou réformateur était le fameux Wang-ngan-ché, homme d'un talent re- marquable , qui sut tenir en haleine toutes les classes de l'empire sous le règne de plusieurs empereurs. Les historiens chinois disent qu'il avait reçu de la nature un esprit bien au-dessus du commun, que la culture et l'éducation achevèrent de perfectionner. II étudia pendant tout le temps de sa jeunesse, avec une ardeur et une application qui furent cou- ronnées des plus grands succès, et il fut nommé avec distinction parmi ceux qui reçurent le grade de docteur en même temps que lui. Il parlait élo- quemment et avec grâce ; il avait le talent de faire valoir tout ce qu'il disait , et de donner aux petites choses un air d'importance qui en faisait de véri- tables affaires , quand il avait intérêt qu'on les en- visageât comme telles. Du reste, il avait les mœurs r^lées, et toute sa conduite extérieure était celle d'un sage; telles étaient ses belles qualités. Pour ce qui est de ses défauts, on le représente comme
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70 L'EMPlItli CiUKOIS.
un ambitieux et un fourbe qui c^yait tous les moyeus légitimea quand il pouvait les employer à son avantage; comme un homme entêté jusqu'à ropiniàtretéy quand il s'agissait de soutenir un sen- timent qu'il avait une foia avancé ou un système qu'il voulait faire adopter; comme un orgueilleux plein de son propre mérite, n'ayant de l'estime que pour ce qui s'accordait avec ses idées et était con- forme à sa manière d'^visager la politique ; comme un homme enfin qui s'était fait un point capital de détruire de fond en comble les anciennes institua tiens, pour leur en substituer de nouvelles de son invention. Afin de réussir dans son entreprise, il n'avait pas craint de $e livrer à un travsïl long^ pénible, difficile et même rebutant, tel que celui de faire d'amples commentaires sur les livres sacrés et classiques, dans lesquels il insinua ses principes, et de composer uu dictionnaire universel dans lequel il donna à différents caractères un sens arbitraire qu'il avait intérêt d'y trouver. Les historiens joutent que, pour ce qui concerne les affaircfêi d'État, il était incapable de les traiter, parce qu'il n'avait que des vues générales de gouvernement , et qu'il voulait se conduire suivant des maximes bonnes en elles-mêmes, mais dont il ne savait ni ne voulait faire l'application conformément aux temps et au^ circonstances.
Wang-^gan-ché eut plusieurs phases de succès et de discrédit pendant qu'il employait tous ses efforts afin de réorganiser, ou, pour mieux dire, de révolu- tionner l'empire; sa puissance fut presque illimitée SQUS l'empereur Chen-tsoung , qui, séduit par les qua*
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C»AFITRR U* 71
lité$ brillantoa do ce oûvateur, lui donna toute sa confiance* Bientôt les tribunaux et l'administratioa furent remplig de ses créatures ; trouvant alors le mo- ment favorable pour réaliser ses systèmes, il renversa l'ancien ordre de choses ; ses innovations et ses ré- formes furent célébrées avec enthousiasme par ses partisans, tandis que ses ennemis en faisaient l'objet des attaques les plus vives et les plus envenimées.
L'adversaire le plus redout^le que rencontra Wang-ngan-ché fut Sse-ma-kouang , homme d'État , et l'un des historiens les plus célèbres de la Chine, celui- là même qui a décrit son jardin avec tant de charmes dans le petit poëme que nous avons cité *. M. Abel- Rém^sat a composé , sur cet illustre écrivain , une no- tice biographique où on trouve le parallèle suivant entre Wang-ngan-ché et son antagoniste ^ : « Chen- « tsoung , en montant sur le trône , avait voulu s'en- « tourer de tout ce que l'empire possédait d'hommes « éclairés; dans ce nombre il n'était pas possible « d'oublier Sse^ma-kouang. Cette nouvelle phase de , « sa vie politique ne fut pas moins orageuse que la « première ; placé en opposition avec un de ces es- « prits audacieux qui ne reculent , dans leurs plans « d'amélioration , devant aucun obstacle , qui ne sont « retenus par aucun respect pour les institutions an- « ciennos , Sse-ma-kouang se montra ce qu'il avait « toujours été , religieux observateur des coutumes « de l'antiquité, et prêt à tout braver pour les main- < tenir.
« Wang-ngan-ché était ce réformateur que le hasard
' Voirt I, p. 206 etsniv.
' Sqweau9: mélangea asiatiques, t IK p. li>6.
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72 l'empire €HIN01S.
ce avait Opposé àSse-ma-kouang, comme pour appe- « 1er à un combat à armes égales le génie conserva- « teur qui éternise la durée des empires et cet esprit ce d'innovation qui les ébranle. Mus par des principes « contraires, les deux adversaires avaient des talents « égaux ; Tun employait les ressources de son imagi- ce nation , Tactivité de son esprit et la fermeté de son « caractère , à tout changer, à tout régénérer; l'autre, ce pour résister au torrent , appelait à son secours les a souvenirs du passé, les exemples des anciens, et tf ces leçons de l'histoire, dont il avait, toute sa vie, « fait une étude particulière.
« Les préjugés même de la nation, auxquels Wang- « ngan-ché affectait de se montrer supérieur, trou- ce vèrent un défenseur dans le partisan des idées aa- « ciennes. L'année 1069 avait été marquée par une « réunion de fléaux qui désolèrent plusieurs provin- ce ces : des maladies épidémiques, des tremblements ce de terre , une sécheresse qui détruisit presque par- « a tout les moissons. Suivant l'usage , les censeurs sai- ce sirent cette occasion pour inviter l'empereur à exa- (c miner s'il n'y avait pas dans sa conduite quelque ce chose de répréhensible , et dans le gouvernement ce quelques abus à réformer, et l'empereur se fit un a devoir de témoigner sa douleur en s'interdisant cer- cc tains plaisirs, la promenade, la musique, les fêtes <c dans l'intérieur de son palais. Le ministre novateur a n'approuva pas cet hommage rendu aux opinions ce reçues. Ces calamités qui nous poursuivent , dit-il ce à. Tempereur, ont des causes fixes et invariables ; a les tremblements de terre, les sécheresses , les inon- cx dations , n'ont aucune liaison avec les actions des
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CUAPITEB II. 73
(K hommes. Espérez-vous changer le cours ordinaire ff des choses , ou voulez-vous que la nature s'impose « pour vous d'autres lois * ? »
Sse-ma-kouang, qui était présent , ne laissa pas tomber ce discours. Les souverains sont bien à plain- dre, s'écria-t-il , quand ils ont près de leur personne des hommes qui osent leur proposer de pareilles maxi- mes; elles leur ôtent la crainte du ciel ; et quel autre frein sera capable de les arrêter dans leurs désordres? Maîtres de tout, et pouvant tout faire impunément, ils se livreront sans remords à tous les excès ; ceux de leurs sujets qui leur sont véritablement attachés n'auront plus aucun moyen de les faire rentrer en eux-mêmes.
La réalisation du système de Wang-ngan-ché devait, suivant ce novateur, procurer infailliblement le bon- heur du peuple, et conduire au développement le plus grand possible des jouissances matérielles pour tout le monde. En lisant dans les Annales chinoises l'histoire de cette époque fameuse de la dynastie des Song , on est frappé de retrouver dans les écrits et les discours de Wang-ngan-ché les mêmes idées que nous avons vues étalées avec tant de fracas dans nos journaux et à la tribune.
Le premier et le plus essentiel des devoirs du gou- vernement, disait le socialiste chinois, c'est d'aimer le peuple de manière à lui procurer les avantages réels
' Nous citons cette particularité^ pour montrer de quelle ma- nière les socialistes chinois duxi* siècle savaient envisager les cala- mités publiques. Nous avons entendu en France , dans ces derniers ^ps, des disciples de Wang-ngan-ché tenir absolument le même langage.
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Ik l'empibb chinois.
do la vie 9 qui sont raboadance et la joie. Pour rem- plir wt ol]|}et, il auffirait d'inspirer à tout le 0K)Dde les règles invariables de la rectitude | maiS| comme il ne serait pas possible d'obtenir de tous Td^servation exacte de ces règles ^ l'État doit, par de» lois sages et inflexibles , fixer la manière de ^s ^server. Selon ces lois sages et inflexibles, et afin d'empéeher l'exploi*- tation de l'homme par l'bomme, l'État s'emparait de toutes les ressources de l'empire pour devenir le seul exploitant universel; il se faisait commerçant, indu^ triel, agriculteur, toujours, bien entendu, dans le but unique de venir au secours des classes laborieuses , et de les empêcher d'être dévorées par les riches. D'a^ près les nouveaux règlements , il devait y avoir daiAS tout l'empire des tribunaux chargés de mettre , chaque jour, le prix aux denrées et aux marchandises* Pen- dant un certain nombre d'années , Us devaient impo^ ser des droits payables par les riches et dont 1^ pau* vres seraient exempta. Il appartenait à ces tribunaux de décréter qui était riche et qui était pauvre* Les sommes qui provenaient de ces droits étaient mises en réserve dans le trésor de l'État pour être ensuite dis* tribuées aux vieillards sans soutiou , aux pauvres , aux ouvriers qui manquaient de travail , et à tous peux qu'on jugeait être dans le besoin.
D'après le système de Wang-ngan-cbé, l'État de- venait à peu près seul et unique propriétaire du sol. Il devait y avoir dans tous les districts des tribunaux d'agriculture, chargés de faire annuellement aux cul- tivateurs le partage des terres , et de leur distribuer les grains nécessaires pour les ensemencer, à condî^ tion seulement de rendre en grains ou en autres den-
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•GBAPITRfi U* 7&
rées la prix de çq qu'on avait ava»oé pour eujj^j Qt afiuqua toutes leif torras d^ l'empirQ fusaant proôtat^lo^ selou leur n^tura, Iq$ çomuiiasaires de oeg tribunaux décidaient eu^^oïénaes da l'^spèça de denrée qu'on da^ vaitleur coufiar» et ils au faisaiaut las avances jus- qu'au tarop^ da la récolta, Il a^t évident, disaient les partisan3 de» npuveau3t règlements, que, par ce moyen, raboudanca et le bieur-ôbre régueroui dans tout Tem-r pire, l^ ^uls qui auront à wuffrir du nouvel ordre (JQ choses, œ sont le$^ usurieri^, las accapareurs , qui ne manquent jamais de profiter des disettes et des oj^lamités publiquea pour s'anricbir et ruiner les tra^ viilleurs. Mais quel grand malheur y a4-il à ce qu'on ia(ta anftn un terme aux exactions de cei^ ennemis du peuple ? La justice ua demaude-t-elle pas qu'on les force de restituer le hïm m»l acquis? L'État sera le seul créancier possible et il ne demandera jamais d'u- sure. Ck)mme il s'occupera de la culture des terres , et qu'il sera » déplu», chargé de fixer journellement le prix des denrée» , il y aura toujours certitude de jouir d'une abondance proportionnelle à la récolte. Eu cas de disette sur un point, le grand tribunal agri- cole de Péking, que les tribunaux de» provinces tien- dront toiûours .au courant des diverses récoltes de l'empire, pourra facilement rétablir l'équilibre , en faisant transporter dans les contrées plus pauvres la surabondance des provinces les plus riches. Par cette combinaison , le» »ub3istançes se maintiendront tou- jours à un prix très-modique; il n'y aura plus de né- cessiteux, et l'État, unique spéculateur de l'empire., pourra réaliser tous les ans des profits énormes , qu'on ne manquera pas de dépenser en travaux d'utilité pu-
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76 l'empire chinois.
blique. Cette réforme radicale devait nécessairement entraîner l'écroulement des grandes fortunes et amener un nivellement universel ; or c'était précisément le but que poursuivait l'école de Wang-ngan-ché.
Ces plans audacieux ne demeurèrent pas , comme chez nous , en état de spéculation ; car les Chinois sont bien plus hardis qu'on ne pense communément. L'em- pereur Chen-tsoung, séduit par les théories de Wang- ngan-ché^ lui donna toute autorité, et la révolution sociale commença à s'opérer. Sse-ma-kouang, qui avait longtemps lutté inutilement contre le novateur, tenta un dernier effort, et adressa à l'empereur une supplique remarquable, d'où nous allons extraire le passage ayant rapport à la distribution des grains qui devait être faite aux cultivateurs.
a On avance au peuple, dit Sse-ma-kouang, les « grains dont il doit ensemencer la terre. Au commen- te cément du printemps , ou sur la fin de l'hiver, on tf livre gratuitement aux cultivateurs la quantité qu'on tf leur croit nécessaire. Sur la fin de l'automne, ou « immédiatement après la récolte, on ne retire que la « même quantité , et cela sans intérêt. Quoi de plus <c avantageux au peuple? Par ce moyen, toutes les c< terres seront cultivées , et l'abondance régnera dans a toutes les provinces de l'empire.
« Rien de plus séduisant , rien de plus beau en spé- « culation , mais , dans la réalité , rien de plus préju- ge diciable à l'État. On prête au peuple les grains qu'il ce doit confier à la terre , et le peuplé les reçoit avec ce avidité; j'en conviens, quoique, sur cela même, ce il y ait bien des doutes à former, mais en fait-il tou- ce jours l'usage pour lequel on les lui livre ? C'est avoir
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CHAPITEB n. 77
tf bien peu d*6xpérience que de le croire ainsi ; c'est ff connaUrt bien peu les hommes que de juger ainsi « favorablement du commun d'entre eux. L'intérêt « présent est ce qui les touche d'abord ; ils ne s'occu- c pent^ pour la plupart, que des besoins du jour; il « y en a très-peu qui se mettent en peine de prévoir « l'avenir.
<c On leur prête des grains, et ils commencent par « en consommer une partie; ils les vendent ou les « échangent contre d'autres choses usuelles, dont ils « croient devoir se munir avant tout. On leur prête a des grains, et leur industrie cesse, et ils deviennent « paresseux. Mais supposons que rien de tout cela « n'arrive ; les cultivateurs ont semé le grain de l'État, « et ils ont fait tous les autres travaux qui sont d'usage « dans les campagnes; vient enfin le temps de la « récolte , il faut qu'ils rendent ce qui leur a été prêté.
« Ces moissons, que la cupidité leur fait envisager « comme le fruit de leurs peines et de leurs sueurs, « et qu'ils s'étaient accoutumés à regarder comme « telles, en les voyant successivement pousser, croître « et mûrir, il faut les partager, il faut les rendre en « partie, et quelquefois en entier, lorsque les années « sont mauvaises. Que de raisons pour ne pas le « faire? Comment pouvoir s'y déterminer! Que de « besoins réels ou imaginaires viendront s'opposer à « une pareille restitution?
« Les tribunaux^ nous dit-on, ces tribunaux qu'on « n'a établis que pour veiller à cette partie du gou- • vemement, députeront sur les lieux des officiers, « et ceux-ci enverront leurs satellites pour exiger de « force ce qui est légitimement dû. Oui , sans doute ;
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78 L'BttPlM dËlttÔIS.
a mais, sous prétexte de n'exiger que ce qili est « légitimement dû, que de violenceà, que de vols, « que de brigandages ne commettront-ils pas? Je ne «« parle point des énormes dépensés que doit entraîner « après soi un pareil établissement; car, après tout, (X aux dépens de qui seront entretenus tant d'hommes a préposés pour le soutenir? Sera-ce aux frais de « rÉtat, du peuplé ou des cultivateurs? De quelque « manière que ce puisse être, je demaudë où est en « cela l'avantage du peuple ou de l'État.
« Il y a longtemps, dit-on, que l'Usage d'avancer « ou de prêter les grains est introduit dans la pro- ft vince du Chen-si, et l'on n'a vu arriver aucun de « ces inconvénients. Il paraît^ au contraire^ que le a peuple y trouve ses avantages, puisqu'il n'a formé tt jusqu'ici aucune plainte, puisqu'il n'a point encore « démandé qu'il fût abrogé.
M Je n'ai qu'une réponse à faire à cela. Je suis a natif du Ghen-si; j'y al passé les premières années « de ma vie, et j'y ai vu de près les misères du peuple ; « j'ose assurer que de dix parties des maux qu'il « souffre, il en attribue au moins six à un usage « contre lequel il murmure sans cesse. Qu'on inter- « roge, qu'on fasse des informations sinoères, si on « veut savoir le véritable état des choses * . »
A la suite de Sse^ma-kouang, on vit, disent les an- nales de cette époque , tous les personnages les plus distingués de l'empire, par l'esprit, leur expérience, leur capacité, leurs talents, et même par leurs dignités et leurs titres, se présenter alternativement pour en- trer en lice, prier, supplier | puis , changeant de style
« Mémoires sur la Chine-, t. X, p. 4S.
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et de ton, se porter pour accusateurs,[et poursuivre la condamnation de celui qu'ils appellent du nom odieux de perturbateur du repos publîô. Au milieu des vio- lents assauts qu'on lui livrait de tous côtés, Wang- ttgan-ché demeurait toujours calme et imperturbable. Ayant Tentièrô confiance du souverain, il riait en se^» cret des inutiles efforts que faisaient ses ennemis pour te perdre; il lisait leurs écrits, ou plutôt leurs dé- elâmations et leurs satires, présentées à l'empereur scmâ le nom de respectueuses représentations, de très-humbles suppliques et autres semblables, et il n'en était ou tt*en paraissait point ému. Quand l'empe- rear, presque persuadé par les raisons de ses adver- saires, était sur le point de leur donner gain de cause, et de remettre les choses sur l'ancien pied .- Pourquoi vous tant presser, lui disait froidement Wang-ngan- ehé, attendez que l'eipérietice vous ait instruit du bon ou du mauvais résultat de ce que nous avons établi pour le plus grand avantage de l'empire et le bonheur de vos sujets. Les commencements de quoi que ce soit sont toujours difficiles, et ce n'est jamais <pi'après avoir vaincu ces premières difficultés qu'on peut eupérer de retirer quelques flruits de ses travaux. Soyess ferme et tout ira bien. Vos ministres, vos grands, tons vos mandarins, sont soulevés contre moi ; je n'en slitô pas surpris. Il leur en coûte de se tirer du train ordinaire pour se faire à de nouveaux usages. Ils s'ac- coutuoieront peu à peu, et, à mesure qu'ils s'accou- tumeront, l'aversion qu'ils ont naturellement pour tout ce qu'ils regardent comme nouveau se dissipera d'elle-même, et ils finiront par louer ce qu'ils blâ- ment tant aujourd'hui.
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Wang-ngan-ché conserva son autorité et son cré- dit durant tout le règne de Chen-tsoung. Il mit à exécution tous ses plans de réforme ^ et bouleversa l'empire tout à son aise. Il parait ^ d'après les his- toriens chinois, que sa révolution sociale n'obtint pas de brillants succès; car le peuple se trouva plongé dans une misère bien plus profonde qu'au- paravant. Mais ce qui fit le plus de tort à ce ha^rdi novateur, ce qui souleva contre lui l'opinion publi- que, c'est qu'il voulut aussi réformer la corporation des lettrés et lui faire subir le despotisme de ses systèmes. Non-seulement il changea la forme ordi- naire des examens pour les grades de littérature; mais encore il fit adopter, pour l'explication des livres sacrés, les commentaires qu'il en avait faits, et fit ordonner qu'on s'en tiendrait , pour l'intelli- gence des caractères, au sens qu'il avait fixé dans le dictionnaire universel dont il était l'auteur. Ce furent probablement ces dernières innovations qui lui attirèrent le plus grand nombre d'ennemis et les plus irréconciliables.
A la mort de l'empereur Chen-tsoung, Wang- ngan-ché fut renversé, et l'impératrice régnante expédia à Sse-ma-kouang , qui s'était retiré dans la retraite, l'ordre de revenir. Elle le nomma successi- vement gouverneur du jeune empereur et principal ministre. Son premier soin, dans ce poste important, fut d'effacer jusqu'aux dernières traces du gouverne- ment de Wang-ngan-ché , qui mourut bientôt après. Sse-ma-kouang ne survécut pas non plus longtemps à la chute de son adversaire. Les passions politiques poursuivirent tour à tour avec acharnement la mé-
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CHAPITRE II. 81
moire de ces deux chefs de parti , et en cela les Chioois se montrèrent encore parfaitement semblables aux Occidentaux.
L'impératrice régnante fit faire à Sse-ma-kouang de magnifiques funérailles, et l'éloge officiel, qui lai fut décerné conformément à l'usage, exprime la réunion des qualités qui distinguent un sage, un excellent citoyen et un ministre accompli; mais son plus bel éloge fut la douleur universelle que causa la nouvelle de sa mort. Les boutiques furent fermées, le peuple prit le deuil spontanément, et les femmes et les enfants, qui ne purent s'agenouil- ler devant son cercueil, s'acquittèrent de ce de- voir dans l'intérieur des maisons en se prosternant devant son portrait ; les mêmes témoignages de re- gret accompagnèrent sur toute la route le cercueil de Sse-ma-kouang lorsqu'il fut transféré dans son pays natal.
Il eût été difficile, en voyant les honneurs rendus à la mémoire de ce grand homme , de prévoir les revers qu'elle devait subir onze ans après. Les partisans de Wang-ngan-ché, ayant su rentrer dans les emplois doût Sse-ma-kouang les avait éloignés, trompèrent le jeune empereur, devenu majeur et seul maître des affaires. Sse-ma-kouang, par une mesure qui fit beau- coup d'impression sur l'esprit des Chinois , fut déchu de tous ses titres posthumes , déclaré ennemi de son pays et de son souverain; on renversa son tombeau, on abattit le marbre qui contenait son éloge, et on en éleva un autre qui portait l'énumération de ses pré- tendus crimes; ses écrits furent livrés aux flammes^ et il ne tint pas à ces persécuteurs forcenés que l'un
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des plus beaux monuments littéraires de la Chine ne fût anéanti. Pendant ce temps le nom de Wang-ngan- ché était réhabilité , et on mettait en pratique avec une nouvelle ardeur son système politique. En lisant dans les Annales chindses le récit de tous ces retours brusques et subits de l'opinion publique , on croirait parcourir l'histoire de quelque peuple de l'Europe.
Trois ans s'étaient à peine écoulés que la mémoire de Sse-ma-kouang fut rétablie dans tous ses titres et prérogatives, et celle de Wang-ngan-ché vouée de nouveau à l'exécration.
Les socialistes chinois ne tardèrent pas à être pour- suivis de toute part , et on les chassa enfin de l'em- pire ; c'était en 1129.
Pendant que la Chine repoussait de son sein ces audacieux novateurs, Tchinggis-khan , ce terrible conquérant mongol , grandissait en silence dans les steppes de la Tartarie , qui allaient bientôt vomir sur la terre des hordes innombrables de barbares. Cette coïncidence mérite d'être remarquée , et il nous sem- ble qu'elle pourraitjustifier une observation profonde d'un homme d'État, qui est à la fois un grand esprit et un noble cœur. Peu de temps avant de commen- cer ce travail sur l'empire chinois, nous avions l'hon- neur de nous entretenir avec un de ces personnages, si rares aujourd'hui, qui, au milieu de nos dis- cordes civiles , ont toujours su conserver l'estime et l'admiration de tous les partis. Nous parlions de ces vieilles civilisations de TAsie, dont l'histoire est à peu connue en Europe, et qui, sans doute, avaient dû être , elles aussi , agitées par des révolutions pro- fondes , bouleversées par de grandes crises sociales.
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GHAPfTHE U. 83
Il m'est souvent venu eD pensée, dit notre illustre inlerlocuteur, que les invasions des barbares qui , à plusieurs reprises, ont inondé l'Europe, ont dû être le résultat de quelque bouleversement social survenu dans le gouvernement des nations populeuses de PA- sie. Ces grands centres de civilisation ont été , sans doute, le théâtre de terribles luttes, et les irruptions de^îes bandes féroces, dont l'histoire a conservé le souvenir, pourraient alors être considérées comme des exutoires par lesquels les ennemis de la société ont été rejetés hors de son sein ; ce n'est là , du reste, qu'uûe idée a priori ^ et qui aurait besoin de preuves historiques ; peut-être les trouverez- vous dans les An- nales de vos Chinois.
Cette observation , formulée avec cette réserve qui distingue ordinairement les esprits supérieurs, nous fit aussitôt impression. Nous fûmes frappé du rappro- chement que nous crûmes alors apercevoir entre les grandes crises sociales de l'empire chinois, sous la dynastie des Song, et les formidables agitations qui se manifestèrent peu après dans la Tartarie; depuis, nous avons étudié avec plus de soin les événements remarquables qui se sont produits dans la haute Asie , au xii** et au \uf siècle de notre ère, et l'idée a priori du ministre des affaires étrangères est devenue , pour nous, comme une démonstration historique \
Après la chute complète et définitive du système révolutionnaire de Wang-ngan-ché, ses nombreux partisans furent forcés de s'éloigner d'une société
' Nous espérons que M. Drouyn de Lhuys voudra bien nous par- donner de hii avoir emprunté son idée , pour la placer avec les nôtres en si pauvre compagnie.
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Si l'empire chinois.
dont ils avaient voulu faire leur proie, et où les sou- venirs de leurs tentatives de désorganisation générale excitaient les haines et les malédictions de tous les bons citoyens. Ces hommes audacieux franchirent donc la grande muraille par grandes troupes et se ré- pandirent dans les déserts de la Tartane ; menant une vie errante et vagabonde , ils eurent bientôt commu- niqué leur esprit d'agitation et leur humeur inquiète à toutes ces hordes mongoles, remarquables, à cette époque, par un caractère dur, sauvage et emporté. Ces farouches nomades, qui n'avaient pas encore été humanisés par le bouddhisme , étaient bien éloignés de regarder comme un crime le meurtre d'un animal, et de se faire scrupule d'écraser un insecte ; la rapine, le brigandage et l'assassinat, voilà quels étaient leurs passe-temps. On comprend à quels produits mons- trueux durent donner naissance de pareils éléments combinés avec les rebuts de la civilisation chinoise ; aussi la Tartarie tout entière ne tarda-t-elle pas à en- trer en fermentation. Ces fortes et vigoureuses popu- lations, en qui la Chine venait d'inoculer le virus des révolutions, ne pouvaient plus se contenir; il leur fallait des bouleversements , des nations à noyer dans le sang , un monde à ravager ; il ne manquait plus qu'un homme pour organiser ces terribles et impla- cables instincts de désordre et d'agitation ; Tchinggis- khan était tout prêt. Il ramassa toutes les hordes de ces sauvages contrées, les aggloméra en immenses bataillons, et les poussa devant lui jusqu'en Europe, écrasant tous les peuples qu'il rencontra sur son passage. On sait quels fureut les résultats de ces grandes invasion».
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CHAPITRE III.
Arrivée à Han-tchouan. — Les habitants de la ville offrent une paire de bottes à un mandarin disgracié. — Influence des placards et des affi- ches. — Préfet d'une ville de second ordre destitué et chassé par ses administrés. — Franchises et libertés dont jouissent les Chinois. — Association contre les joueurs. — Fameuse confrérie du Vieux Tau- reau, — Liberté de la presse. ,— Lecteurs publics. — Préjugé des Eu- ropéens au sujet du despotisme des gouvernements asiatiques. — In- souciance des magistrats. — Souvenir des souffrances du vénérable Perboyre. — Navigation sur un lac. — Hes flottantes. — Population delà Chine. — Ses causes et ses dangers. — Pêche au cormoran. — Quelques détails sur les mœurs des Chinois. — Mauvaise réception h Hàn-yang. — Nous suivons une fausse politique. — Passage du fleuve Bleu. -- Arrivée à Ou-tchang-fou.
Nos conducteurs, maître Ting surtout, supportèrent d'assez mauvaise humeur les sarcasmes et les plaisan- teries dont le jeune mandarin militaire du Hou-pé ne cessait de les poursuivre. Bien convaincus pourtant, par plusieurs mésaventures, qu'ils se trouvaient quel- que peu en pays étranger, ils finirent par en prendre leur partie ce qui eut pour résultat immédiat de faire tomber les petites invectives de leur malin confrère.
Après quelques étapes , où nous ne remarquâmes rien qui mérite d'être mentionné , nous arrivâmes à Han-tchouan , ville de second ordre. Le soleil venait de se lever; beaucoup de curieux stationnaient en dehors des remparts ; mais les groupes étaient plus nombreux aux environs de la principale porte d'en- trée. Nous eûmes la fatuité de penser que tout le monde se trouvait là réuni pour nous voir passer :
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86 l'empire chinois.
il n'en était rien pourtant. Au moment où nous allions entrer dans la cité j un brillant cortège , «uivi d'une foule immense 9 se présenta de l'autre côté, et nous dûmes nous arrêter pour lui laisser le passage libre. Le principal personnage de ce cortège était un man- darin militaire , d'un âge assez avancé, et qui portait les insignes de tou-sse, grade assez important dans l'armée chinoise. Il était monté sur un cheval ri- chement enhamaché j et entouré d'un grand nombre d'officiers militaires d'un rang inférieur. Aussitôt que le cortège eut traversé la porte , il s'arrêta tout près de nos palanquins , et la foule se groupa avec em- pressement, en faisant retentir les airs de vives accla- mations. Deux vieillards à noble figure, magnifique- ment vêtus et chacun portant à la main une botte en satin , s'approchèrent du tou-sse ; ils fléchirent le genou, ôtèrent respectueusement les bottes que portait le cavalier, et lui en mirent une paire de neuves. Pen- ' dant cette cérémonie , tout le peuple était prosterné. Deux jeunes gens prirent les bottes que le mandarin venait de quitter, les suspendirent à la voûte de la porte de la ville, et le cortège continua sa route, accompagné d'une nombreuse multitude qui faisait entendre des cris de douleur et des lamentations. Nos palanquins se remirent aussi en chemin, et nous entrâmes dans Han-tchouan. Les rues étaient encom- brées de monde ; mais à peine daignait-on honorer d'un regard le passage de deux diables occidentaux , tant on était préoccupé de ce qui venait d'avoir lieu en dehors des remparts.
Lorsque nous fûmes arrivés au palais communal , nous nous empressâmes de demander au gardien des
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renseignements sur le personnage qui avait été l'objet de la cérémonie dont nous avions été témoins à rentrée de la ville. On nous dit que le mandarin mi- litaire que nous avions vu partir en si grande pompe était disgracié ; victime de faux rapports qu'on avait adressés contre lui à Péking, il était déchu d'un grade dans la hiérarchie militaire, et envoyé dans on poste moins important. Cependant le peuple , qui n'avait eu qu'à se louer de sa paternelle administration pendant son séjour à Han^tchouan , avait voulu pro- tester contre cette injustice par une solennelle mani- festation. On lui avait donc offert, selon l'usage, une paire de bottes d'honneur, en ténK)ignage de sympa- thie, et l'on avait gardé celles dont il s'était déjà servi , pour les suspendre à une des portes de la ville , comme un précieux souvenir de sa bonne adminis- tration.
Cet usage singulier de déchausser un mandarin qaandil quitte un pays est très-répandu et remonte à une haute antiquité : c'est un moyen adopté par les Chinois pour protester contre les injustices du gou- vernement, et témoigner leur reconnaissance et leur admiration au magistrat qui a exercé sa charge en Père et Mère du peuple. Dans presque toutes les villes de la Chine , on aperçoit , aux voûtes des grandes portes d'entrée, de riches assortiments de vieilles bottes toutes poudreuses et tombant quelquefois de vétusté. C'est là une des gloires, un des ornements les plus beaux de la cité. L'archéologie de ces anti- ques et honorables chaussures peut donner, d'une manière approximative, le nombre des bons manda- rins qu'une contrée a eu le bonheur de posséder. La
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première fois que nous remarquâmes, au haut de la porte d'une ville chinoise, ce bizarre étalage de vieilles bottes, nous fîmes vainement des efforts incroyables d'imagination pour deviner ce que cela pouvait signi- fier. Pour être un établi de savetier, c'était évidem- ment trop haut placé et trop mal tenu. Un chrétien qui nous accompagnait nous en donna la véritable explication ; mais nous eûmes beaucoup de peine à y croire , et ce ne fut qu'après avoir vu un grand nombre de portes armoriées de cette façon que nous commençâmes à nous convaincre qu'on n'avait pas voulu se moquer de nous.
Les Chinois , tout soumis qu'ils sont à l'autorité qui les gouverne, trouvent toujours moyen de manifester leur opinion et de faire parvenir le blâme ou l'éloge à leurs mandarins. L'offrande d'une paire de bottes est déjà une manière assez originale de complimenter quelqu'un et de lui témoigner sa sympathie. Mais leurs ressources ne se bornent pas là. Une large et puis- sante voie ouverte à l'opinion publique, c'est l'affiche, et on en use partout avec une habileté qui témoigne d'une longue habitude. Quand on veut critiquer une administration , rappeler un mandarin à l'ordre et lui faire savoir que le peuple est mécontent de lui, l'affi- che chinoise est vive, railleuse, incisive,, acerbe et pleine de spirituelles saillies ; la pasquinade romaine pâlirait à côté; elle est placardée dans toutes les rues, et surtout aux portes du tribunal où réside le man- darin qu'on veut livrer aux malédictions et aux sar- casmes du public. On se rassemble autour de ces affiches, on les lit à haute voix et sur un ton déclama- toire, pendant que mille commentaires plus satiri-
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qnesy plus impitoyables que le texte , se produisent de toute part au milieu des éclats de rire*
Quelquefois ce moyen d'opposition devient une forme de récompense nationale instituée en faveur des mandarins qui ont su se rendre populaires; alors l'éloge pompeux et emphatique remplace l'épigramme, et ridole de la multitude ne manque jamais d'être comparé aux saints personnages les plus fameux de la vénérable antiquité. Il est à remarquer, cependant, que les Chinois réussissent toujours moins dans l'apo- logie que dans la satire , et que leurs af&ches savent beaucoup mieux insulter que louer leurs mandarins.
Les Chinois n'ont pas l'habitude de se tenir toujours anssi courbés qu'on se l'imagine sous la verge de lem*s msdtres. On peut dire , et c'est une justice à leur rendre, qu'ils respectent ordinairement l'autorité; mais, lorsqu'elle est par trop tyrannique, ou sim- plement tracassière, ils savent quelquefois se redresser devant elle avec une énergie irrésistible et la faire plier. Pendant que nous traversions une des provinces de Touest , nous arrivâmes un jour dans une ville de troisième ordre nommée Ping-fang^ où nous trouvâ- mes le peuple entier en mouvement , avec des airs • qu'on n'est pas accoutumé à lui trouver. Voici ce qui venait de se passer :
L'administration supérieure avait nommé à la pré- fecture de cette ville un mandarin dont les habitants ne paraissaient pas se soucier ; on savait que , dans le district qu'il venait de quitter, son administration avait été s^bitraire et tyrannique , et que le peuple avait eu beaucoup à souffrir de ses injustices et de ses rapines. La nouvelle de sa nomination excita donc
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une réprobation générale, qui se manifesta d'abord, selon l'usage, par les placards les plus satiriques et les plus violents* Une députation des plus notables bourgeois de la ville partit pour la capitale de la pro- vince , afin de présenter au vice-roi une requête dans laquelle on le suppliait très^humblement d'avoir pitié du pauvre peuple et de ne pas lui envoyer, au lieu d'un Père et Mère, un tigre pour le dévorer. La requête n'eut pas de succès, et il fut décidé que le mandarin irait prendre possession de son poste au jour déterminé.
Les députés s'en retournèrent reporter cette mal- heureuse nouvelle à leurs concitoyens. Aussitôt la ville fut plongée dans la consternation; mais on ne se borna pas à se désoler en secret. Les chefs de quar- tiers se réunirent et tinrent un grand conseil où fu- rent appelés les personnages les plus influents. Il fut décidé qu'on ne permettrait pas au nouveau préfet de s'installer, et qu'on le chasserait poliment de la ville.
Cependant celui-ci se mit en route à l'époque fixée, et arriva à son poste , accompagné d'une suite nom- breuse. Il n'y eut pas d'émeute sur son passage, pas même le plus petit signe d'opposition. Tout le monde^ au contraire, s'était prosterné à son approche, pour rendre hommage à sa dignité. Il demeura donc con- vaincu que tout allait bien , et que ses craintes d'une mauvaise réception étaient chimériques et sans fonde- ment. A peine fut-il entré dans son tribunal , avant même d'avoir eu le temps de prendre une tasse de thé, on lui annonça que les notables de la ville de^ mandaient audience. Il les fit entrer avec empres- sement, bien persuadé qu'on venait le féliciter de
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son heureux voyage. Les notables se prosternèrent, conformément aux rites , devant leur nouveau préfet, puis l'un d'eux, prenant la parole, lui an- nonça, avec une politesse exquise et une grâce in* finie, qu'ils venaient, au nom de la ville et de ses dépendances , pour lui signifier qu'il devait se remet* tre en route immédiatement, et s'en retourner d'où il était venu , parce qu'absolument on ne voulait pas de lui. Le préfet, brusquement désillusionné, essaya de caresser d'abord , puis d'intimider ses chers adminis- trés; mais il ne fut, en cette circonstance, comme s'expriment les Chinois , qu'un tigre de papier. Le chef des notables lui dit, avec beaucoup de calme, qu'on n'était pas venu pour délibérer ; que la chose avait été déjà faite , et qu'il était bien arrêté qu'on ne le laisserait pas coucher dans la ville ; et , afin de ne laisser aucun doute à ce pauvre magistrat sur leurs véritables intentions, il ajouta qu'un palanquin l'at- tendait devant le tribunal ; que la ville payerait les frais du voyage; et que, de plus, elle lui fournirait une brillante escorte pour le reconduire jusqu'à la ca- pitale de la province, et le remettre sain et sauf entre les mains du vice-roi.
Il est incontestable qu'on ne saurait mettre quel- qu'un à la porte avec plus de galanterie. Le préfet feignit pourtant de faire encore le difficile; mais une immense multitude s'était rassemblée aux alentours du tribunal ; les clameurs qu'elle faisait entendre et qui paraissaient être d'une nature peu bienveillante , avertirent le préfet qu'il ne serait pas prudent de ré- sister davantage. Il dut donc céder à sa destinée et se résigner à rebrousser chemin. Les notables l'ac-
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compagnèrent avec beaucoup d'égards et de respects^ jusqu'à l'entrée du tribunal , où, en effet, on avait préparé un très-beau palanquin. On l'invita à vouloir bien entrer dedans ; puis on se mit en route pour la capitale de la province , sous l'escorte des principaux lettrés de la ville.
Aussitôt qu'on fut arrivé , on se rendît tout droit au palais du vice-roi. Le principal représentant de Ping-fang lui présenta le préfet en disant : La ville de Ping-fang , en vous renvoyant ce premier magistrat , vous supplie très-humblement de lui en donner un autre ; pour celui-là, on n'en veut à aucun prix. Voilà l'humble requête de vos enfants.. . Et , en prononçant ces mots , il remit au vice-roi un long cahier en pa- pier rouge, sur lequel se trouvait une supplique, suivie des nombreuses signatures des citoyens les plus importants de la ville de Ping-fang. Le vice-roi, après quelques signes de mécontentement, parcourut avec attention le cahier rouge et dit ensuite aux députés que, leurs réclamations étant fondées en raison, on y ferait droit; qu'ils pouvaient s'en retourner en paix et annoncer à leurs concitoyens qu'ils auraient bien- tôt un préfet selon leurs désirs.
Au moment où nous arrivâmes à Ping-fang , il y avait seulement quelques heures que les députés étaient de retour de la capitale de la province , ap- portant l'heureuse nouvelle que leur démarche si pleine de hardiesse avait été couronnée d'un succès complet.
Des faits analogues se reproduisent assez fréquem- ment dans l'empire chinois.. Il arrive souvent que des manifestations populaires , persévérantes et éner-
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giqnes , font justice de la mauvaise administration des mandarins et forcent le gouvernement à respecter Topinion publique. On se trompe beaucoup en pen- sant que les Chinois vivent toujours parqués dans une enceinte de lois impitoyables et sous la verge d'un pouvoir tyrannique, qui réglemente toutes leurs actions et dirige leurs mouvements. Cette mo- narchie absolue , mais tempérée par l'influence et la prépondérance des lettrés , donne au peuple une in- dépendance bien plus large qu'on ne saurait se l'ima- giner. On trouve en Chine un grand nombre de libertés qu'on chercherait vainement dans certains pays qui ont pourtant la prétention d'avoir des cons- titutions très-libérales.
On a écrit et l'on croit assez communément en Europe que les Chinois sont tenus d'exercer la pro- fession paternelle; que la loi fixe à chacun le métier qu'il doit faire; que personne ne peut abandonner sa résidence pour aller se fixer ailleurs sans l'autorisa- tion des mandarins ; qu'on est enfin assujetti à une foule de servitudes qui révoltent les instincts des libres citoyens de l'Occident. Nous ne savons ce qui a pu donner lieu à de pareils préjugés; car il est bien certain que , dans toute l'étendue de l'empire chinois , chacun exerce la profession qui lui convient, ou même n'en exerce pas du tout , sans que le gou- vernement s'en mêle en aucune manière. On est artisan, médecin, maître d'école, agriculteur, com- merçant avec toute la liberté imaginable ; on n'a be- soin d'aucune patente , d'aucun permis , d'aucune au- torisation de qui que ce soit. On prend , on quitte et on rebrend un état, sans que personne s'en occupe
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le moins du monde. Pour ce qui est des voyages et de la circulation des citoyens j il n'existe peut-être nulle part autant de liberté et d'indépendance ; on peut aller et venir tant qu'on veut dans les dix-huit provinces, se fixer où on le juge convenable et de la manière qu'on l'entend sans avoir rien à démêler avec les mandarins. Tout le monde a le droit de se promener librement d'un bout de l'empire à l'autre ; personne ne s'occupe des voyageurs y qui sont bien assurés de ne rencontrer nulle part des gendarmes pour leur demander leur passe-port. Si, par malheur, le gouvernement chinois s'avisait un beau jour d'a- dopter l'ingénieuse invention du passe-port, les pau- vres missionnaires se trouveraient immédiatement réduits à un bien pitoyable état. Il leur serait impos- sible de faire un pas , à moins d'obtenir à prix d'ar- gent des passe-ports falsifiés, ce qui, nous n'en doutons pas, leur serait extrêmement facile, mais répugnerait certainement à leur conscience.
Il y a bien une loi qui enjoint aux Chinois de rester dans les limites de l'empire et qui leur défend de franchir les frontières pour aller vagabonder chez les peuples étrangers , y puiser de mauvais exemples et perdre le fruit de leur bonne éducation ; mais les nombreuses migrations des Chinois^ qui vont peupler les colonies des Espagnols, des Anglais et des Hollan- dais , leur affluence en Californie , tout prouve que le gouvernement ne veille pas avec beaucoup de sé- vérité à l'exécution de cette loi. Elle est inscrite au bulletin comme beaucoup d'autres dont on ne tient pas plus de compte.
La faculté de pouvoir circuler librement et sans
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6Dlrav6S dans toutes les provinces est un besoin en quelque sorte indispensable pour ces populations, oontiauellemenl lancées dans les opérations du grand et du petit négoce* On conçoit que la moindre gène apportée à leurs voyages ralentirait cet essor com- mercial qui est en quelque sorte la vie et l'àme de ce vaste empire,
La liberté d'association est aussi nécessaire aux Chinois que celle de circulation ; aussi la possèdent- ils pleinement et sans réserve. A part les sociétés secrètes y organisées dans le but de renverser la dy- nastie mantchoue, et que le gouvernement ne manque pas de poursuivre à outrance j toutes les associations sont permises. Les Chinois ont , du reste , une apti- tude remarquable pour former ce qu'ils appellent des houi ou corporations. Il y en a pour tous les états , pour tous les genres d'industrie , pour toutes les en- treprises et toutes les affaires. Les mendiants , les vo- leurs, tout le monde s'organise en associations plus on moins nombreuses ; personne ne reste isolé dans sa sphère. C'est comme un instinct qui rapproche certains individus et les sollicite à mettre en commun ce qu'ils peuvent avoir de ressources, pour les faire valoir ensemble. Il arrive quelquefois que les ci- toyens se réunissent pour veiller à l'observance des lois , dans certaines localités où l'autorité se trouve trop faible ou trop insouciante pour maintenir Tordre. Nous avons été témoin nous-même de quelques faits de ce genre, dont les résultats ont été très-satisfaisants.
Le jeu est prohibé en Chine; cependant, on joue partout avec une frénésie dont rien n'approche ; nous en parlerons ailleurs. Un gros village qui avoisinait
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notre mission , non loin de la grande muraille , était renommé pour ses joueurs de profession. Un chef de famille , joueur lui aussi comme les autres , se dit un jour qu'il fallait réformer le village et convertir les joueurs. Il envoie donc des lettres d'invitation aux principaux habitants du lieu pour les inviter à un banquet. Vers la fin du repas, il prend la parole, et, après quelques considérations sur les inconvé- nients du jeu, il propose à ses convives de former une association ayant pour but d'extirper ce vice du vil- lage. La proposition étonna d'abord; mais, après une délibération sérieuse, elle fut adoptée. On dressa un acte, signé de tous les associés, par lequel on s'en- gageait non-seulement à ne plus jouer, mais encore à surveiller le village pour s'emparer des joueurs pris en flagrant délit, et les conduire au tribunal afin d'être punis suivant la rigueur des lois. L'existence de l'association fut notifiée aux habitants du village , et tout le monde fut bien averti qu'elle était prête à fonctionner immédiatement.
Quelques jours après, trois des plus forcenés joueurs, qui, sans doute, n'avaient pas pris très au sérieux les prohibitions de leurs concitoyens , furent surpris les cartes à la main. Aussitôt on les garrotta, et six mem- bres de l'association les conduisirent au tribunal de la ville voisine, où ils furent fouettés sans pitié et con- damnés à une forte amende. Nous sommes resté assez longtemps dans ce pays, et nous avons pu constater par nos propres yeux combien ce moyen avait été efficace pour corriger les mauvaises habitudes du vil- lage. On a été tellement frappé des heureux succès de cette association^ que, dans le voisinage, il s'en est
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CHAPITRE III. 97
formé plusieurs autres, organisées sur le même modèle. Quelquefois ces sociétés, qui prennent ainsi nais- sance avec une remarquable spontanéité et en dehors de toute influence gouvernementale , présentent un caractère de force qui étonne. On les voit exercer leur autorité avec une énergie et une audace dont les plus fiers mandarins seraient incapables. Non loin de l'endroit où nous vîmes se former l'association contre les joueurs, nous fûmes témoin de l'organisation d'une société bien autrement redoutable. Ce pays, habité par une population moitié chinoise et moitié mongole, est entrecoupé d'un grand nombre de montagnes, de steppes et de déserts. Les villages situés dans les gorges et dans les vallées ne sont pas assez importants pour que le gouvernement ait jugé à propos d'y placer des mandarins. Cette contrée, un peu sauvage, se trou- vant éloignée de tout centre d'autorité, était devenue le repaire de plusieurs bandes de voleurs et de scé- lérats qui, jour et nuit, exerçaient impunément leur brigandage dans tous les environs. Ils pillaient les troupeaux et les moissons, allaient attendre les voya- geurs dans les défilés des montagnes, les dépouillaient sans pitié et souvent les mettaient à mort; quelque- fois même ils se précipitaient sur un village et en fai- saient le saccagement. Nous avons été forcé de voya- ger souvent dans cet abominable pays, pour visiter nos chrétiens ; mais il était toujours nécessaire de se réunir en grand nombre et de ne se mettre en route que bien armés de pied en cap. A plusieurs reprises on s'était adressé aux mandarins des villes les plus rapprochées, et aucun n'avait jamais osé engager une lutte avec cette armée de bandits.
II. 7
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Ca qm I09 magistral avaient redouté d'etttre- prandre, un »mpla villageois Teasaya et r^issit* — Puisque les maudariost diwili ne peuvent pas ou ne veulent pas venir à notre secours, nous n'avons qu'à nous protéger nous-mêmes, associons-nous, formons un houi. — Il est d'usage, en Chine, que les associations s'organisent dans un repas. Le villa- geois ne recule pas devant la dépense; il tue un vieux bœuf et expédie des lettres d'invitation dans tous les villages de la contrée. Tout le monde ap- prouva l'idée de cette sorte' d'assurance mutuelle, et l'on fonda une société qu'on appela Lao*niou*houi, c'est-à-dire <c Société du Vieux Taureau, « pour con- server le souvenir du repas qui avait présidé à sa formation. Le règlement en était court et simple. Les membres devront chercher à enrôler le plus de monde possible dans la société. Ils s'engageront à se prêter partout et toij\jours un mutuel appui pour traquer les voleurs , grands et petits. Tout voleur ou receleur aura la tête coupée immédiatement après avoir été arrêté. Il n'y aura ni procès ni enquête. Peu importe que l'objet volé sœt une futilité ou
de quelque importance Et comme il était facile
de prévoir que des expéditions de ce genre en- traîneraient nécessairement des démêlés avec les tribunaux , tous les membres étaient solidaires. La société tout entière prenait la responsabilité de toutes les têtes coupées. Un procès intenté à un associé devenait le procès de tout le monde.
Cette formidable société du Vieux Taureau se mit à fonctionner avec un ensemble et une énergie sans exemple; outre le& nombreuses têtes de grands et
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de petits voleurs qu'elle abattait avec une effrayante facilité 9 une nuit les associés se réunirent en grand nombre y et en silence, pour aller s'emparer d'un Uey-ouo^ « nid de voleuDs. » C'était un mauvais vil- lage caché dans le fond d'une gorge de montagne ; la société du Vieux Taureau l'investit de toute part, y mit le feu , et tous les habitants , hommes, femmes et enfants, furent brûlés ou massacrés. Nous vîmes, deux jours après cette affreuse ex* pédition, les débris encore fumants de ce nid de voleurs.
Il ne fallut que peu de temps pour extirper ou intimider tous les brigands de la contrée , et y faire respecter la propriété , à un tel point , que tout le monde serait passé devant un objet égaré sur un chemin sans oser y toucher.
Ces rapides et sanglantes exécutions mirent en émoi les mandarins des villes voisines. Les pa- rents des victimes firent retentir les tribunaux de leurs plaintes , et demandèrent à grands cris la mort de ceux qu'ils appelaient des assassins. La so- ciété, fidèle à sa consigne, se présenta comme un seul homme, pour répondre à toutes les accusa- tions, et soutenir le procès monstre qui lui était intenté; elle n'en fut nullement effrayée, parce que, dès le commencement, elle avait prévu un dénoù- ment semblable. L'affaire alla jusqu'à Péking, et la cour des crimes, après avoir dégradé et condamné à Texil un grand nombre de fonctionnaires dont la négligence était cause de tout ce désordre, approuva la société du Vieux Taureau. Le gouvernement vou- lut pourtant lui donner une existence légale en la
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plaçant sous la direction des magistrats; il modifia les règlements 9 exigea que les membres porteraient pour être reconnus une plaque délivrée par le manda- rin du district , . et que , de plus , le titre de société du Vieux Taureau serait remplacé par celui de Tai- ping-che^ c'est-à-dire « Agence de pacification gé- nérale ; » c'était le nom qu'elle portait quand nous quittâmes le pays pour entreprendre le voyage du Thibet.
On peut voir, d'après ce que nous venons de dire, que les Chinois savent user largement de leur liberté d'association, et en conclure qu'ils ne sont pas tout à fait aussi esclaves de leurs mandarins qu'on se l'imagine en Europe. La liberté de la presse est encore une de ces vieilles chinoiseries que les Occidentaux se figurent avoir inventée, bien qu'ils ne sachent trop comment s'y prendre pour lui faire jeter des racines sur leur sol ; tantôt ils sont passionnés pour cette liberté, elle les rend fiévreux jusqu'au délire , et tantôt ils n'en veulent plus; ils sont, en quelque sorte, ravis de n'avoir plus le droit d'écrire et de faire imprimer ce qu'ils pensent. C'est que, dirait un Chinois, les barbares des mers occidentales ont le sang trop vif, trop chaud; il leur est impossible de prendre les choses avec calme et modération ; ils ne savent pas se fixer dans ce milieu invariable dont parle Confucius. Nous autres Chinois nous faisons imprimer ce que nous voulons, des livres, des brochures, des feuilles vo- lantes , des placards pour afficher au coin des rues, et nos mandarins ne s'en occupent pas ; nous sommes même imprimeurs à volonté; la seule condition,
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CHAPITRE in. 101
c'est de ne pas trouver la chose trop ennuyeuse, et d'avoir assez d'argent pour faire stéréotyper des planches. Nous usons donc, tant qu'il nous plait, de la liberté de la presse ; mais nous ne sommes pas dans l'habitude d'en abuser; nous imprimons des choses qui peuvent récréer ou instruire le pu- blic, sans compromettre les cinq vertus fondamen- tales et les trois rapports sociaux. Nous aimons peu à nous occuper des affaires du gouvernement, parce que nous sommes convaincus que l'empire ne mar- cherait pas mieux si trois cents millions d'individus prétendaient le faire aller chacun suivant son idée. Il arrive bien quelquefois qu'on imprime des livres capables de troubler la tranquillité publique et de porter atteinte au respect dû à l'autorité ; alors les mandarins cherchent à découvrir l'auteur de C6 crime et le punissent très-sévèrement. Ce n'est pas une raison , pour cela, d'empêcher les autres de se servir de leur pinceau, et de faire graver leurs écrits sur des planches en bois pour composer des livres. Le péché d'un mauvais citoyen ne doit pas en- traîner le châtiment de l'empire tout entier. Mais il parait que , dans les contrées qui sont par delà les mers occidentales, les choses ne se passent pas de la sorte; cela ne doit pas étonner, puisqu'on sait que les peuples ont des goûts et des tempéraments par- ticuliers. Le tempérament des Occidentaux est de s'emporter jusqu'à la colère, tantôt dans un sens et tantôt dans un autre ; leur goût est de trouver un jour tous les gouvernements mauvais , et un autre jour de les trouver tous bons. Avec des goûts et des tempéraments semblables il est difficile qu'on
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lOfi l'empirb cmirois.
puijssd laisser les [ôiicêaus: aussi libres que chez nous ; la conftision serait à son comble. Il peut âtre bon quelquefois de changer de gouvernement; mais les successions ne doivent être ni trop fréquentes ni trop rapides. Un de nos plus fameux philosophes a prononcé cette sentence : Malheureux, les peuples qui ont un mauvais gouvernement, plus malheureux encore ceux qui en ayant un passable ne savent pas le garder.
Quoique las Chinois, une fois lancés dans les ré- volutions, s'abandonnent facilement à tous les excàs de la haine, de la colère et de la vengeance, il est Dépendant vrai de dire qu'ils n^aiment pas à s^occuper de politique et à s'ingérer dans les affaires du gou- vernement. Sans cela il serait difficile de comprendre comment une nation de trois cents millions d'habi- tants pourrait avoir un seul instant de calme et de repos avec tant d'éléments de discorde et des levi^^s d'insurrection tels que la liberté d'association et la liberté de la presse. Il existe eneoi'e parmi les Chinois un usage bon et louable en soi, mais qui, exploité perdes esprits turbulents et agitateurs, serait d'une puissance irrésistible pour exalter et fomenter les passions populaires ; nous voulons parler des chouo- chm-ti^ ou « lecteurs publics, n La classe en est très- nombreuse; lis parcourent les villes et les villages, lisant au peuple les passages les plus intéressante et Iqs plus dramatiques de son histoire nationale, en les accompagnant toujours de commentaires et de ré* flexions, Ordinairement ces lecteurs publics sont di- serts, beaux parleurs et souvent trèsnéloquents. Les Chinois font leurs délices de les entendre dfecourir;
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CBAPITBB UI. 103
iliGige groupent autour d'6u& sur les places publiques^ dans les rues, à l'entrée des tribunaus: et des pagodes, et il est facile de comprendre , au seul aspect de leur physionomie, combien est vif l'intérêt qu'ils appor- tent à ces récits historiques. Le lecteur public s'arrête quelquefois dans le cours de sa séance pour se re- poser un peu, et il profite de ces interruptions pour ftdre une quête 5 car il n'a d'autre revenu que les sapè- ques librement octroyées par ses auditeurs bénévoles. Ainsi voilà, en Chine, dans ce pays du despotisme et de la tyrannie, des clubs en plein vent et en perma- D^ce. Nous sommes persuadé que certains peuples tris^^vanoée dans les idées libérales seraient effrayés devoir s'introduire chez eux une coutume semblable. On se plait, en Europe, à regarder l'Asie comme la terre classique de l'arbitraire et de la servitude; cependant il n'est rien de plus contraire à la vérité. Nous pensons que le lecteur ne trouvera pas trop kmg le passage suivant de M. Abel-Rémusat, dont rau&Hrité est grande en ces matières, parce qu'il juge les choses de l'Orient avec ce coup d'oeil sûr et im- partial d'un savant qui sait se dégager des préjugés reçus et baser uniquement ses appréciations sur des données historiques.
« Un trait frappant au milieu de tant de variations « dans la forme des gouvernements orientaux, c'est a de ne trouver nulle part, et presque en aucun d temps, ce despotisme odieux et cette servitude « avilissante dont on a cru voir le génie funeste a planer sur l'Asie tout entière. J'excepte les Èiajs « musulmans, dont la condition et les ressorts ré- « clament une étude particulière. Partout ailleurs.
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lOi^ l'empire chinois.
<ç l'autorité souveraine s'entoure des dehors les plus
« imposants et n'en est pas moins assujettie aux res-
<c trictions les plus gênantes, j'ai presque dit aux
tf seules qui le soient effectivement. On a pris les
« rois de l'Asie pour des despotes parce qu'on leur
a parle à genoux et qu'on les aborde en se pros-
« ternant dans la poussière; on s'en rapporte à Tap-
« parence, faute d'avoir pu pénétrer la réalité. On
« a vu en eux des dieux sur la terre, parce qu'on
« n'apercevait par les obstacles invincibles qu'oppo-
« saient à leurs volontés les religions, les coutumes,
« les mœurs, les préjugés. Un roi des Indes, suivant
c< le divin législateur Manon, est comme le soleil;
« il brûle les yeux et les cœurs, il est air et feu, so-
« leil et lune; aucune créature humaine ne saurait le
« contempler ; mais cet être supérieur ne peut lever
« de taxe sur un brahmane, quand lui-même mour-
(c rait de faim, ni faire un marchand d'un laboureur,
c( ni enfreindre les moindres dispositions d'un code
it qui passe pour révélé et qui décide des intérêts
« civils comme des matières religieuses. L'empereur
a de la Chine est le Fils du Ciel, et, quand on ap-
« proche de son trône, on frappe neuf fois la terre
« du front; mais il ne peut choisir un sous-préfet que
« sur une liste de candidats dressée par les lettrés,
« et, s'il négligeait, le jour d'une éclipse, déjeuner
c< et de reconnaître publiquement les fautes de son
ce ministère, cent mille pamphlets autorisés par la loi
te viendraient lui tracer ses devoirs et le rappeler à
(c l'observation des usages antiques. On ne s'aviserait
tf pas, en Occident, d'opposer de telles barrières à
ce la puissance d'un prince ; mais il n'en est pas moins
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CHAPITRE m. 105
ff vrai qu'une foule d'institutions semblables doivent, a quelles qu'en soient l'origine et la nature , mettre « une digue aux caprices de la tyrannie , et que le « pouvoir ainsi circonscrit est loin d'être sans frein « et sans limites et peut difficilement passer pour c despotique.
a J'ai parlé d'institutions, et ce mot, tout moderne « et tout européen, peut sembler bien pompeux et ff bien sonore , quand il s'agit de peuples grossiers ff qui ne connaissent ni les budgets , ni les comptes « rendus, ni les bills d'indemnité. Il ne saurait être « ici question d'un de ces actes improvisés par les- « quels on notifie à tous ceux qu'il appartiendra, « qu'à dater d'^n certain jour une nation prendra « d'autres habitudes et suivra des maximes nouvelles, « en accordant aux dissidents un délai convenable « pour changer d'intérêts et de manière de voir. J'a- « voue qu'en ce sens, la plus grande partie de 4' Asie « n'offre rien qu'on puisse appeler institutions. Ces a règles , ces principes , qui dirigent les actions des a puissants et garantissent, jusqu'à un certain point, ff les droits des faibles, sont simplement les effets de if la coutume, les conséquences du caractère national ; « ils ont pour base et pour appui les préjugés du « peuple, ses croyances ou ses erreurs, ses disposi- « tions sociales et ses besoins intellectuels. C'est mer- « veille qu'ils aient pu se conserver si longtemps ; il « faut apparemment qu'ils soient bien profondément « gravés dans les cœurs, pour qu'on n'ait jamais < songé à les faire imprimer. On doit toujours excepter « la Chine , qui , sur ce point encore , a devancé les a autres États asiatiques, et s'est acqiiis des droits à
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106 l'empirb chihois. .
ce l'estime des Ocddentaux; car elle a, depuis long- « temps, des oonstituticms écrites^ et il est même « d'usage de les renouveler de temps en temps et de « les modifier par des articles additionnels. On y des- « cend aussi à des détails négligés diiea nous; car, « indépendamment des attributions des cours soUve- « raines et de la hiérarchie administrative^ qui y sont « déterminées ou réformées, on y règle encore, par c( des statuts particuliers, le calendrier, les poids et u mesures, la circonscription départementale et la « musique, qui a toujours passé pour un objet essen- « tiel dans le gouvernement de Tempire.
« Si donc on entend par despote un maître absolu, « qui dispose des biens, de Thonneur et de la vie de « ses sujets, usant et abusant d'une autorité sans a bornes et sans contrôle, je ne vois nulle part, en « Asie, de semblables despotes : en Unis lieux , les « mœurs, les coutumes antiques, les idées reçues « et les erreurs même, imposent au pouvoir des en- « traves plus embarrassantes que les stipulations (X écrites , et dont la tyrannie ne peut se délivrer qu'en « s'exposant à périr par la violence même. Je n'a^ « perçois qu'un certain nombre de points où l'an ne « respecte rien, où les ménagements sont inconnus , « et où la force règne sans obstacle : ce sont les lieux c( où la faiblesse et l'imprévoyance des Asiatiques ont <c laissé établir des étrangers venus des contrées loin- « taines, avec l'unique désir d'amasser des richesses ^ dans le plus court espace de temps possible , et de « retourner ensuite en jouir dans leur patrie; gens a sans pitié pour des hommes d'une autre race, sans <t aucun sentiment de sympatiiie pour des indigènes
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CHAFITRS III. 107
« dont ils n'entendent pas la langue, dont ils ne « partagent pas les goûts , les habitudes, les croyan- « c^ y les préjugés. Nul acoord fondé sur la rôbon « et la justice ne saurait se former ou subsister entre « des intérêts si diamétralement opposés. La fbrce a seule peut maintenir un temps cet état de choses; <c il n'y a qu^un despotisme absolu qui puisse pré* « server une poignée de dominateurs qui veulent « tout prendre au milieu d'une multitude qui se oroit « en droit de ne rien donner. On observe les effets de c cette lutte dans les établissements coloniaux en « Asie 9 et les étrangers dont je parle sont les Euro- « péens.
a Cest, nous pouvons le dire entre nous, une race « singulière que cette race européenne; et les pré» N ventions dont elle est armée, les raisonnements « dont elle s'appuie, frapperaient étrangement un « jage impartial , s'il en pouvait exister un sur la " terre. Enivrée de ses progrès d'hier, et surtout de « sa supériorité dans les arts de la guerre, elle voit
< avec un dédain superbe les autres familles du genre « humain; il semble que toutes soient nées pour « l'admirer et pour la servir, et que ce soit d'elle « qu'il a été écrit que les fils de Japhet hahiîmont ^ dam les tentes de 8em et que leurs frères seront
< leurs eêclaves. Il faut que tous pensent comme elle « et travaillent pour elle. Ses enfants se promènent « sur le globe , en montrant aux nations humiliées «.leurs figura pour type de la beauté., l^irs idées « comme base de la raison , leurs imaginations comme « le nec plus ultra dq Tintelligence; c'est là leur « unique mesure; ils jugent tout d'après cette règle.
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108 L'caiPIEB CBINOIS.
ir et qui songerait à en constester la justesse? Entre « eux ils observent encore quelques égards; ils sont, a dans leurs querelles de peuple à peuple, convenus « de certains principes d'après lesquels ils peuvent «r s'assassiner avec méthode et régularité; mais tout « cela disparaît hors de l'Europe, et le droit des <( gens est superflu quand il s'agit de Malais, d'Ame* a ricains ou de Tongouses. Confiants dans les évolu- er tions rapides de leurs soldats, armés d'excellents « fusils, qui ne font jamais long feu, les Européens « ne négligent pas pourtant les précautions d'une « politique cauteleuse. Conqnérants sans gloire et <x vainqueurs sans générosité, ils attaquent les Orien- « taux en hommes qui n'ont rien à en craindre , et a traitent ensuite avec eux comme s'ils devaient tout « en appréhender. Achevant à moins de frais par la <x diplomatie ce qu'ils n'ont pu faire par les batailles, « ils rendent les indigènes victimes de la paix et de ce la guerre, les engagent en de pernicieuses allian- « ces, leur imposent des conditions de commerce , oc- m cupent leurs ports, partagent leurs provinces et <c traitent de rebelles les nationaux qui ne peuvent a s'accommoder à leur joug. A la vérité leurs pro- « cédés s'adoucissent envers les États qui ont con- « serve quelque vigueur^ et ils gardent à Canton et a à Nangasaki des ménagements qui seraient de trop « à Palembeng ou à Colombo *. Mais, par un ren- « versement d'idéesplus étrange peut-être que l'abus tf de la force, nos écrivains prennent alors parti
' M. Abel-Rémusat parlait ainsi en 1829; il eût probablement supprimé cette phrase s'il eût écrit en 1840, lors de la guerre des Anglais contre les Chinois.
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GHAPITBB m. 109
a pour nos aventuriers trompés dans leur espoir; c ils blâment ces prudents Asiatiques des précautions « que la conduite de nos compatriotes rend si natu- <c relies, et s'indignentde leur caractère inhospitalier, ff II semble qu'on leur fasse tort en se garantissant « d'un si dangereux voisinage ; qu'en se refusant aux ff avances désintéressées de nos marchands , on mé- « connaisse quelque bienfait inestimable , et qu'on t repousse les avantages de la civilisation. La civi- c lisation , en ce qui concerne les Asiatiques , con- c siste à cultiver la terre avec ardeur pour que les « Occidentaux ne manquent ni de coton, ni de sucre, « ni d'épiceries; à payer régulièrement les impôts, « pour que les dividendes ne souffrent jamais de <c retard; à changer, sans murmures, de lois, d'ha- « bitudes et de coutumes, en dépit des traditions et « des climats. Les Nogais ont fait de grands progrès tf depuis quelques années , car ils ont enfin, renoncé « à la vie nomade de leurs pères, et les collecteurs « du fisc savent où les trouver, quand l'époque du « tribut est arrivée. Les anciens sujets de la reine a Obeïra se sont bien civilisés depuis le temps du ca- « pitaine Cook , car ils ont embrassé le méthodisme , « ils assistent tous les dimanches au prêche , en habit « de drap noir, et c'est un débouché de plus pour les a manufactures de Sommerset et de Glôcester. Nos « voyageurs ont vu aussi avec plaisir, en ces derniers « temps, un prince des îles Sandwich tenir sa cour « vêtu d'un habit rouge et d'une veste; et ils re- « grettaient seulement que l'extrême chaleur l'eût « empêché de compléter le costume ; mais peu im- « porte que ces imitations soient imparfaites, mala-
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110 l'eBIHBB CBIlfOIS.
tf drcHtes, ioconséquentos et grotesques, il faut les
a encourager pour les suites qu'elles peuvent avoir.
<c lie temps vieudra peut-^tre où les ludous s'aecom-
cc uiod^rout de nos percales au lieu de tisser eux*-
<x mêmes leurs mousselines ^ où les Chinois recevront
« nos soieries, où les Esquimaux porteront" des che-
« mise de calicot et où les habitants du trofùque s'affu-
« bleront de nos chapeaux de feutre et de nos vêtements
a de laine. Que l'industrie de tous ces peuples cède
<v le pas à celle des Occidentaux ; qu'ils renoncent
c( en notre faveur à leurs idées, à leur littérature, à
« leurs langues , à tout ce qui compose leur indivi-
« dualité nationale; qu'ils apprennent à penser,
ce à sentir et à parler comme nous; . qu'ils payent
« ces utiles leçons par l'abandon de leur terri-
(X toire et de leur indépendance ; qu'ils se montrent
«r complaisants pour les désirs de nos académiciens ,
<» dévoués aux intérêts de nos négociants , doux ,
(c traitables et soumis , à ce prix on leur accordera
tf qu'ils ont fait quelques pas vers la sociabilité , et on
a leur permettra de prendre rang , mais à une grande
« distance , après le peuple privilégié , la race par
« excellence , à laquelle il a été donné de posséder,
a de dominer, de connaître et d'instruire \ »
On trouvera peut-être un peu sévères ces apprécia- tions de notre savant et judicieux orientaliste. Cepen- dant, lorsqu'on a parcouru l'Asie et visité les colo- nies des Européens, on est forcé de convenir que la race conquise est presque partout traitée avec morgue, insolence et dureté, par des hommes qui se piquent
< Mélanges asiatiques , p. 344.
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OIUNTRB m. 111
pourtant de cÎYUtMtian et quelquefois même de chris^ tiipodsme*
Noiifi Toilà bimi loi» de Haihtdiouan et de sou pa« lais oommuiial> et de cet heureux maudariu à qui la ville reooQuaisaaiite offrait solennellemeut une paire de bottes au moment de se séparer de lui. Le lecteur a aw8 doute oublié que c'eat à propos de cette mani- fartatioo populaire que nous avons été amené à parler des éléments de liberté qu'on rencontre en Chine, et qm ae manifestent quelquefois d'une manière si bizarre pour louer ou critiquer la bonne ou mauvaise admF* oiatration des magistrats.
Le plus bel éloge que la population de Han^^tchouan faisait de son mandarin de prédilection ^ c'est qu'il avait toi^yours rendu la justice en personne et siégeant 6Q public. Ce mérite t en effot, est bien aiijourd'hui de quelque importance pour un magistrat chinois ; les choses sont tellement en décadence dans ce malheu^ reux pays, que^ la plupart du temps, les mandarms se dispensent de rendre eusL-mômes la justice, soit par paresse, soit pour ne pas étaler aux yeux du peuple leur incapacité. Ils se tiennent dans un cabinet privé, ordiniârement séparé du tribunal par une simple cloison^ Les parties discutent leur affaire en présence des scribes et des fonctionnaires; ceux-ci vont de temps en teoqps exposer, selon leur fantaisie, Tétat de la question à ces juges indignes qui, mollement ooQchés sur un divan» sont beaucoup plus préoccupés de leur pipe et de leur tasse de thé que de la vie ou de la fortune de leurs administrés. Ils ne sont pas laéme distraits par la sentence qu'ils auront à pro* mmoer. On la leur apporte toute rédigée, et ils n'ont
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112 l'empire chinois.
qu'à y apposer leur sceau. Celte manière de juger est tellement devenue à la mode, qu'un magistrat qui veut bien se donner la peine d^assister aux procès et d'interroger lui-même les parties est regardé comme un personnage extraordinaire et digne de l'admiration publique.
Nous fûmes forcés de nous arrêter à Han-tchouan deux jours entiers , durant lesquels le vent ne cessa de soufQer avec une extrême violence. Personne n'é- tait d'avis de s'embarquer sur le fleuve Bleu } nous n'avions pas encore oublié le triste naufrage du secré- taire de Song-tche-hien et notre triple échouement sur le rivage. Les mandarins de Han-tchouan , très- peu désireux de garder chez eux nos illustres et pré- cieuses personnes, aimaient encore mieux subir cet embarras qu'assumer la responsabilité d'un naufrage; cependant 9 comme il nous en coûtait de ne pas pro- fiter de cette petite tempête qui rafraîchissait singu- lièrement l'atmosphère , nous proposâmes à nos con- ducteurs de faire route par terre, espérant bien que le vent ne serait pas assez fort pour enlever les pala- quins de dessus les épaules des porteurs , pour nous envoyer promener à travers les airs. Maître Hngnous objecta encore le péril du naufrage , bien plus à re- douter j disait-il , en prenant la voie de terre que celle du fleuve Bleu. Cette crainte nous paraissant quelque peu chimérique , il nous avertit que , pour quitter Han-tchouan , il nous serait impossible d'éviter la na- vigation y parce que d'un côté nous avions le fleuve, et de l'autre un grand lac qu'il fallait nécessairement traverser. Les barques qu'on trouvait sur ce lac étaient tellement frêles et si mal construites , qu'elles
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CHAPITRE m. J13
ne pourraient rédster à une tempête; il fallait donc se résigner et attendre un peu de calme.
Quand le vent fut tombé , nous prîmes notre route par terre. Il y avait cinq ans qu'un missionnaire fran- çais avait fait le même chemin que nous , également escorté par des mandarins et des satellites , et conduit comme nous de tribunal en tribunal , mais en des si- tuations bien différentes. Nous étions libres, entourés d'hommages et voyageant avec une certaine pompe ; lui, au contraire, était chargé de chaînes et abreuvé d'outrages par les bourreaux impitoyables qui l'escor- taient..., et cependant sa marche était, aux yeux de la foi, un véritable triomphe. Il s'en allait plein de force et décourage à un saint combat. Après avoir enduré avec une constance invincible de longues et affreuses tor- tures dans les divers prétoires de la capitale du Hou- pé, il a terminé glorieusement sa vie, la palme du martyre à la main et aux applaudissements du monde catholique. En suivant cette route de Han-tchouan , sanctifiée par les souffrances du vénérable Perboyre, les détails de ce long martyre , que nous avions eu la consolation de raconter nous-méme jadis à nos amis d'Europe, se représentaient à notre mémoire et péné- traient notre âme d'une douce émotion, nos yeux étaient mouillés de larmes; mais les pleurs que l'on verse au souvenir des tourments d'un martyr sont tou- jours pleins de suavité.
Nous suivîmes pendant deux heures des sentiers étroits et tortueux qui tantôt serpentaient à travers des collines de terre rouge , où croissaient en abondance le cotonnier et la plante à indigo , et tantôt glissaient dans les vallons, le long de vertes rizières. Nous
II. 8
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114^ l'empire cmKois.
ne tardâmes pas à apercevoir le lac Ping-hoti , dont la surface, d'un bien mat, et légèrement ridée par une petite brise ^ réfléchissait les rayons du soleil , comme par d'innombrables pointes de diamant. Trois bateaux préparés à l'avancé nous attendaient au rivage. Ld convoi s'embarqua proïnptement; on hissa de longues voiles en bambou, plissées comme des éventails, et nous partîmes. Plusieurs rameurs suppléaient à Tin- suffisance du vent, qui n'était pas encore formé ; vers midi, il obtint plus de force et de régularité, nous prit par le travers et nous poussa avec assez de rapi- dité sur la vaste surface de ce lac magnifique. Nous rencontrâmes des barques de toute forme et de toute grandeur, qui transportaient des voyageurs et des marchandises; plusieurs étaient destinées à la pèche et se faisaient remarquer par de noirs filets suspendus au grand mât. Ces nombreuses jonques, se croisant dans tous les sens avec leui-s voiles jaunes et leurs pa- villons bariolés , le murmure vague et indéterminé qui arrive de toutes parts , les oiseaux aquatiques qu'on voit planer au-dessus du lac et plonger subitement pour saisir leur proie , tout cela offre aux regards un ta- bleau plein de charme et d'animation.
Nous passâmes à côté de plusieurs îles flottantes, produits bizarres et ingénieux de l'industrie chinoise, et dont jamais, peut-être, aucun autre peuple ne s'est avisé. Ces îles flottantes sont des radeaux énormes , construits , en général , avec de gros bambous, dont le bois résiste longtemps à l'action dissolvante de l'eau. On a transporté sur ces radeaux une couche assez épaisse de bonne terre végétale , et , grâce au patient labeur de quelques familles d'agriculteurs
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CHAPITRe III. 115
aquatiques , Tœil émerveillé voit s'élevef à la bur* face des eaux des habitations riantes , des champs, des jardins et des plantations d*une grande variété. Les colons de ces fermes flottantes paraissent vivre dans une heureuse abondance. Durant les moments de repos que leur laisse la culture des rizières , la pèche devient pour eux un passe-temps à la fois lu- cratif et agréable. Souvent, après avoir fait leur ré- colte au-dessus du lac , ils jettent leur filet et le ra- mènent sur le bord de leur île , chargé de poissons ; car la Providence, dans sa bonté infinie, fait encore germer au fond des eaux une abondante moisson d'êtres vivants pour les besoins de l'homme. Plusieurs oiseaux, et notamment les pigeons et les passereaux, se fixent volontiers dans ces campagnes flottantes, pour partager la paisible et solitaire félicité de ces poétiques insulaires.
Vers le milieu du lac , nous rencontrâmes une de ces fermes qui essayait de faire de la navigation. Elle s'en allait avec une extrême lenteur , quoiqu'elle eût cependant vent arrière. Ce n'est pas que les voiles manquassent : d'abord il y en avait une très-large au-dessus de la maison , et puis plusieurs autres aux angles de l'île; de plus , tous les insulaires, hommes, femmes et enfants , armés de longs avirons , travail- laient de tout leur pouvoir, sans imprimer pour cela nne grande vitesse à leur métairie. Mais il est pro- bable que la crainte des retards tourmente peu ces mariniers agricoles , qui sont toujours sûrs d'arriver à temps pour coucher à terre. On doit souvent les voir changer de place sans motif, comme font les Mongols au milieu de leurs vastes prairies ; plus heu-
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116 l'empire . CHINOIS.
reux que C6s derniers, ils ont su se fdire, en quelque sorte, un désert au milieu de la civilisation, et allier les charmes et les douceurs de la vie nomade aux avantages de la vie sédentaire.
11 existe de ces iles flottantes à la surface de tous les grands lacs de la Chine. Au premier abord , on s'arrête avec enchantement devant ces poétiques ta- bleaux ; on aime à contempler cette abondance pitto- resque, on admire le travail ingénieux de cette race chinoise qui est toujours étonnante dans tout ce qu'elle fait. Mais , qujand on cherche à pénétrer le motif pour lequel ont été créées ces terres factices , quand on calcule tout ce qu'il a fallu de patience et de sueur à quelques familles déshéritées , et qui , pour ainsi dire, n'avaient pu trouver en ce monde une place au soleil, alors le tableau, naguère si riant, prendinsen- siblement de sombres couleurs, et Ton se demande, l'âme accablée de tristesse, quel sera l'avenir de cette immense agglomération d'habitants que la terre ne peut plus contenir, et qui est forcée , pour vivre , de se répandre sur la surface des eaux. Lorsqu'on parcourt les provinces de l'empire , et qu'on s'arrête à réfléchir sur ce prodigieux encombrement d'hommes qui augmente , d'année en année , en des proportions effrayantes , on serait presque tenté de souhaiter à la Chine , dans l'intérêt de sa conservation , une de ces grandes exterminations par lesquelles la Providence arrête , de temps à autre , l'essor et le développement des races trop fécondes.
La population de la Chine a été l'objet de grands débats entre les auteurs européens , qui n'avaient aucun moyen de la déterminer avec exactitude. Les
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CHAPITAB m. 117
Chinois tiennent pourtant avec assez de soin des états statistiques et des relevés de dénombrement. La po- pulation de chaque province est inscrite , par familles et par individus contribuables, sur des registres spé- ciaux, dont le résumé est publié dans les collections des ordonnances. Mais le mode adopté pour cet enre- gistrement a varié même dans les temps modernes, et des classes nombreuses d'individus non contribuables ont été laissées en dehors du recensement. De là ré- sultent les différences sensibles qui s'observent entre les dénombrements de la population chinoise rappor- tés à des époques peu distantes. Trois dénombrements principaux ont donné des résultats qui semblent éga- lement authentiques, et dont, néanmoins, le plus fort surpasse le plus faible de 183,000,000 ; les voici : En 1748, selon le P. Amiot. . . . 150,266,475 En 1761, selon le P. Hallerstein. . 198,214,552 En 1794, selon lord Macartney. . 333,000,000
Les documents les plus récents fournis par la collec- tion dQS ordonnances de la dynastie mantchoue élè- vent ce chiffre à 361 millions. Nous n'avons pas les matériaux nécessaires pour constater ce résultat et prononcer avec entière connaissance de cause. Cepen- dant, nous pensons qu'on ne peut pas rejeter le chiffre total de 361 millions , malgré son énormité.
Il est facile de se former des idées entièrement op- posées sur la population de la Chine , selon la ma- nière de voyager qu'on adopte ; si , par exemple , on parcourt les provinces du Midi en prenant la voie déterre, on serait tenté de croire que le pays est bien moins populeux qu'on ne le prétend. Les villages sont mdns nombreux et moins considérables; on
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118 l'empire chinois.
reoGOûtre beaucoup de terrains vagues , quelquefois même ou croirait voyager au milieu des déserts de la Tartarie ; mais qu'on traverse les mêmes provinces sur les canaux et en suivant le cours des fleuves , alors l'aspect du pays change entièrement. On ren- contre fréquemment de grandes villes renfermant dans leur enceinte jusqu'à deux ou trois milUoni^ d'habitants 5 de toute part on ne voit que de gros villages se succédant presque sans interruption ; la population foisonne, et l'on ne peut comprendre d'où peuvent venir les moyens de subsistance pour ces multitudes innombrables dont les habitations pa- raissent occuper le sol tout entier ; à la vue de ces prodigieuses fourmilières d'hommes, il semble que le chiffre de trois cent soixante et un millions soit en- core bien au-dessous de la réalité.
Un moraliste chinois, le célèbre Te-siou, fait re- monter au tien^ « ciel, » la grande cause qui, tour à tour, diminue ou augmente la population de l'em- pire, a Les événements , dit-il , qui préparent l'aug- « mentation ou la diminution des hommes, sont si a disparates et si étroitement liés , si lents et si effi- « caces, qu'il n'y a ni politique ni prévoyanice à leur « opposer. Il faut être bien étranger dans notre his- « toire pour ne voir qu'un mécanisipe de causes na- a turelles dans les conduites cachées du ciel sur les ce générations des hommes pour les étendre ou les res- « serrer d'une manière conforme à ses vues sur tout « l'enipire; il faut être bien peu philosophe pour ne « pas voir que la guerre, la peste, la famine et les « grandes révolutions, font crouler tout système par « l'impossibilité démontrée d'en prévmr les causes,
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qHAPITHE W, 119
f( d'en su$pea4re l^s ravages, et d'eri calculer les ef- ff fets par rapport à la populatioa présente et future. « Les expériences des dynasties passées sont perdues « pour celle qui s'écoule; les moyens mêmes qui ont ff réu3si deviennent destructifs d'un siècle à l'autre. »
Tout en respectant la réserve du moraliste du céleste empire, il nous semble, pourtant, qu'on pourrait as- signer plusieurs ca^ses secondaires à la prodigieuse population de la Chine; ainsi les mœurs publiques de la nation, qui font du mariage des enfants la plus grande atTaire des pères et des mères ; la honte atta- chée à mourir sans postérité; les adoptions fréquentes qui soulagent les familles et en perpétuent les bran- ches; le retour des bieps à la souche par Texhéré- dation des filles; l'immutabilité des impôts qui, toujours attachés aux terres, ne tombent jamais qu'indirectement sur le marchand et l'artisan; le ma- riage des soldats et des marins; la politique de n'at- tacher des idées de noblesse qu'aux empbis, ce qui l'eippéche d'être héréditaire , dijstingue seulement les hommes sans distinguer les familles, et détruit de cette manière le vain préjugé des mésalliances ; la vie ex- trêmement frugale de toutes les classes de la société, voilà peut-être autant de causes capables de favoriser le rapide accroissement de la population chinoise ; mais c'est surtout la paix profonde* dont l'empire a joui depuis plus de deux siècles qui a sans doute con- tribué plus que tout le reste à ce rapide développe- mnt.
Aujourd'hui cette paix n'existe plus dans la plu- part des provinces; l'insurrection qui a éclaté de- puis trois ans menace l'empire d'un bouleversement
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120 l'empire chinois*
général et de la chute de la dynastie tartare. Si cette révolution ressemble à celles qui l'ont précédée, et dont on ne peut lire, sans frémir, les horribles détails dans les Annales de la Chine, si la guerre civile se prolonge avec son lugubre cortège de massacres et d'incendies, il est à présumer que la population sera affreusement réduite, et que les Chinois qui survivront à ces grandes scènes de carnage et de destruction trouveront où se loger, sans avoir besoin, comme aujourd'hui, de construire des radeaux pour habiter sur la surface des lacs.
Quelques itistants avant de terminer notre ravis- sante navigation sur le Ping-hou, nous rencontrâmes une longue file de petites barques de pêcheurs qui s'en retournaient au port à force de rames; au lieu de filets, ces pêcheurs avaient un grand nombre de cormorans qui étaient perchés sur les rebords de leurs nacelles. C'est un curieux spectacle que de voir ces oiseaux, au moment de la pêche, plonger à toute mi* nute au fond de l'eau, et remonter chaque fois avec un poisson au bec. Comme les Chinois se défient un peu du trop bon appétit de leurs associés, ils ont soin de leur garnir le cou d'un anneau en fer assez large pour leur permettre de respirer librement, mais trop étroit pour qu'ils puissent avaler le poisson qu'ils ont saisi; afin de les empêcher de folâtrer au fond de l'eau, et de perdre ainsi le temps destiné au travail, une petite corde est attachée d'un côté à l'anneau, et, de l'autre, à une des pattes du cormoran; c'est par là qu'on le ramène à volonté, au moyen d'une ligne à crochet, lorsqu'il lui arrive de s'oublier trop longtemps; s'il est fatigué, il a le droit de remonter
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CHAPITEB m. 121
à bord et de se reposer un instant; mais il ne faut pas qn'il abuse de cette complaisance du maître. Au cas où il ne comprendrait pas les obligations de son état, il reçoit quelques légers coups de bambou, et, sur ce muet avertissement, le pauvre plongeur re- prend avec résignation son laborieux métier. Durant la traversée d*une pêcherie à Tautre, les cormorans se perchent côte à côte sur les bords du bateau; ils s'y arrangent d'eux-mêmes avec un ordre admirable, avertis qu'ils sont par leur instinct de 'se placer en nombre à peu près égal sur bâbord et sur tribord pour ne pas compromettre l'équilibre de la frêle em- barcation; c'est ainsi que nous les vîmes rangés lorsque nous rencontrâmes sur le lac la petite flot- tille des pécheurs.
Le cormoran est plus gros que le canard domesti- que ; il a le cou court , la tête aplatie sur les côtés , le bec long , large et légèrement recourbé à l'extrémité. D'une tournure ordinairement très-peu élégante, il est hideux à voir lorsqu'il a passé la journée à travailler dans l'eau. Ses plumes mouillées et mal peignées se hérissent sur son maigre corps , il se pelotonne , et ne présente plus qu'une masse informe et disgracieuse.
Après avoir traversé le lac Kng-hou , nous rentrâ-